Le monde célèbre, ce 28 septembre, une date que nous, gens de médias, regardons avec une acuité particulière : la Journée internationale de l’accès universel à l’information. Proclamée par l’UNESCO en 2015, puis consacrée par l’Assemblée générale des Nations unies en 2019, cette journée porte en elle une ambition limpide : garantir à chacun le droit de rechercher, de recevoir et de communiquer des informations. Un accès universel qui, selon l’UNESCO elle-même, permet aux citoyens de prendre des décisions éclairées, de participer pleinement à la vie démocratique et d’exiger des comptes de leurs gouvernants — deux piliers indissociables de la transparence et de la lutte contre la corruption. Loin d’être une simple commémoration symbolique inscrite au calendrier onusien, cette journée invite chaque pays à interroger, avec lucidité, l’état réel de ce droit sur son propre territoire.
Mais où en est la Tunisie de ce droit fondamental ? Loin de céder à la tentation d’un tableau uniformément sombre, force est pourtant de constater qu’en dehors de quelques sources dites « privées », c’est un véritable black-out qui prévaut. Du côté de l’administration et des services publics, l’information ne se distille qu’au compte-goutte, quand elle n’est pas tout simplement absente. Les responsables se renvoient la balle avec une constance déconcertante, laissant citoyens comme journalistes sans réponse, y compris pour des informations parfaitement anodines, sans aucune sensibilité stratégique ni caractère confidentiel. C’est là, ni plus ni moins, un verrouillage systématique des sources — une culture du secret qui semble s’être installée durablement dans les rouages de l’administration tunisienne, comme si la transparence relevait de l’exception plutôt que de la norme.
Cette réalité tranche pourtant avec les textes. Le droit d’accès à l’information est explicitement garanti par la Constitution de 2022, dont l’article 38 le consacre sans ambiguïté, tandis que l’article 37 protège les libertés d’opinion, d’expression, d’information et de publication, et que l’article 55 en encadre les restrictions éventuelles. Ce droit, faut-il le rappeler, ne se limite d’ailleurs pas au seul cadre national : il est reconnu par de nombreux instruments internationaux et régionaux, à commencer par l’article 9 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, dont la Commission africaine a précisé la portée, notamment quant à l’accès aux données détenues par les organismes publics et aux voies de recours en cas de refus. Un droit qui demeure, selon les mots mêmes d’Audrey Azoulay, directrice générale de l’UNESCO, la pierre angulaire des sociétés démocratiques et durables, un rempart contre la désinformation, les discours de haine et l’extrémisme. Autant de garanties, sur le papier, qui devraient suffire à faire de la Tunisie un modèle en la matière, tant l’arsenal juridique paraît, à première vue, complet et cohérent.
Sous nos cieux, hélas, la réalité obéit à une tout autre logique. La fermeture, au mois d’août dernier, du siège de l’Instance nationale d’accès à l’information (INAI) — instance pourtant constitutionnelle — en est la démonstration la plus troublante. Une décision aussi soudaine qu’opaque, qui a ravivé les inquiétudes quant à l’avenir de cette autorité indépendante, et que les organisations de la société civile comme le Syndicat national des journalistes tunisiens n’ont pas manqué de dénoncer comme une atteinte manifeste au droit constitutionnel à l’information. Le paradoxe est saisissant : l’instance censée garantir ce droit se voit elle-même privée de moyens d’exister, dans un silence quasi total de la part des autorités concernées, qui n’ont fourni, à ce jour, aucune explication convaincante quant aux motifs de cette fermeture.
Créée par la loi organique de 2016, l’INAI avait pour mission d’examiner les recours relatifs à l’accès aux documents administratifs. Sa disparition dépasse donc largement son propre sort institutionnel : elle interroge, plus fondamentalement, la capacité des citoyens, des journalistes et de la société civile à exercer réellement ce droit pourtant inscrit dans la loi fondamentale. Car lutter efficacement contre la corruption et les dérives exige non seulement une presse libre, mais un accès transparent et sans entrave à l’information. Sans cet accès, point de contrôle citoyen véritable, point de contre-pouvoir efficace, point de reddition des comptes digne de ce nom. Si le premier droit demeure aujourd’hui fragilisé, le second doit impérativement être préservé — non comme un luxe, mais comme l’essence même du métier de journaliste, et plus largement, comme le socle sur lequel repose toute démocratie qui se veut authentique et vivante.