Crise migratoire subsaharienne : La Tunisie à l’épreuve

La Tunisie se trouve au cœur d’une crise migratoire sans précédent. Ce qui était, jusqu’au début des années 2010, un flux quasi inexistant s’est transformé en une présence massive de migrants d’Afrique subsaharienne dans les espaces urbains, notamment à Sfax, Tunis et le long de la côte. Ce phénomène n’est ni spontané ni aléatoire. Il résulte d’une confluence de facteurs géopolitiques régionaux, d’effets de ricochet des politiques sécuritaires de pays voisins (Libye, Algérie, Niger) et surtout, d’un accord délibéré entre la Tunisie et l’Union européenne qui a fait du pays un «garde-frontières» rémunéré de l’Europe — transformant un transit en installation forcée. La population tunisienne en ressent le choc avec une légitime incompréhension. Ce rapport en fournit la topographie complète, les explications quantifiées et les solutions les moins coûteuses pour le gouvernement.

 

Ampleur du phénomène : ce que les statistiques officielles disent

Le recensement général de 2024 de l’Institut national de la statistique (INS) fait état de 14.570 résidents étrangers entre 2019 et 2024, dont 33,6% proviennent d’Afrique subsaharienne, faisant de ce groupe la première communauté étrangère en Tunisie. Ce chiffre représente cependant uniquement les migrants « réguliers » ou enregistrés. La réalité de la présence irrégulière est beaucoup plus élevée.

Selon l’INS (enquête nationale sur la migration HIMS 2021), la part des immigrés subsahariens parmi tous les résidents étrangers est passée de 14,1% en 2014 à 37,6% en 2021, soit une croissance de 23,5 points de pourcentage en sept ans. Pendant la même période, la part des Européens chutait de 28% à 17,4% et celle des Maghrébins de 46,5% à 36,4%, reflétant une recomposition radicale du profil migratoire.

Les ONG locales et internationales estimaient en 2023 la présence de migrants subsahariens irréguliers entre 30.000 et 50.000 personnes sur le territoire tunisien, avec une concentration à Sfax. Ces chiffres doivent être distingués d’une estimation fantaisiste de 1,2 million qui a circulé dans les médias tunisiens sans aucune source vérifiable.

 

Pourquoi ce phénomène surgit soudainement : les causes profondes

-L’effondrement de la Libye (2011) et ses effets différés

Avant 2011, la Libye de Kadhafi jouait un rôle de régulateur des flux migratoires subsahariens. D’une part, elle absorbait des millions de travailleurs africains (estimés à 1,5 à 2 millions) dans ses chantiers pétroliers et ses projets de construction. D’autre part, des accords bilatéraux avec l’UE (notamment le Traité d’amitié italo-libyen de 2008) lui permettaient d’intercepter et de contenir les migrants. Après la chute de Kadhafi, cet écosystème s’est effondré. La Libye est devenue un État failli, traversé par des milices qui, au lieu de bloquer les migrants, les exploitent et les utilisent comme source de revenus. Le flux qui traversait la Libye vers l’Italie s’est partiellement redirigé vers la Tunisie.

-L’abrogation de la loi nigérienne anti-passeurs (juillet 2023)

Ce facteur est le plus sous-estimé mais probablement le plus déterminant pour l’accélération récente. Le Niger est le carrefour stratégique de toutes les routes migratoires d’Afrique occidentale et centrale vers la Méditerranée. La ville d’Agadez est le hub historique d’où partent tous les convois vers l’Algérie, la Libye et, par extension, la Tunisie. En 2015, sous pression européenne, le Niger avait adopté la loi 36-2015 criminalisant le trafic de migrants, ce qui avait considérablement ralenti les flux.

Le coup d’État militaire du 26 juillet 2023 à Niamey a changé la donne radicalement. Parmi les premières mesures de la junte au pouvoir : l’abrogation de la loi 36-2015, mettant fin à toute coopération avec l’UE sur la migration. Cette décision a immédiatement relancé les routes sahariennes, les passeurs opérant désormais avec une «impunité accrue». Les chiffres OIM montrent qu’en février 2023, on comptait déjà 8.800 passages mensuels vers l’Algérie et la Libye depuis le Niger — contre une moyenne de 5.400 en 2017. Après juillet 2023, cette pression s’est encore amplifiée.

-L’effet de ricochet algérien : un déversement forcé vers la Tunisie

L’Algérie pratique depuis des années une politique d’expulsions massives de migrants vers le Niger. Ces chiffres sont vertigineux et expliquent directement la pression sur la Tunisie :

  • 2023 : 26.000 migrants expulsés d’Algérie vers le Niger
  • 2024 : 31.000 expulsions (record)
  • 2025 : plus de 34.000 expulsions (nouveau record)

Ces expulsions créent un effet de pression hydraulique : les migrants refoulés d’Algérie se retrouvent à Agadez ou Assamaka au Niger, certains repartent vers la Libye, d’autres empruntent des routes alternatives passant par Tébessa (frontière algéro-tunisienne) directement vers la Tunisie. Selon une étude universitaire de l’Université de Sfax (2025), 60% des migrants subsahariens présents en Tunisie déclarent être entrés via l’Algérie, 24% par la Libye.

-La suppression de visas par la Tunisie elle-même (depuis 2014)

Un facteur souvent ignoré dans le débat public tunisien : après la révolution de 2011, la Tunisie a signé des accords bilatéraux de coopération économique avec plusieurs pays subsahariens, supprimant les exigences de visa pour leurs ressortissants. Cette ouverture — motivée par une volonté légitime d’intégration africaine et d’attraction d’investissements — a facilité les entrées régulières qui peuvent ensuite se transformer en irrégularité par dépassement de durée de séjour.

-Les crises régionales : Soudan, Sahel

Deux facteurs d’expulsion (push factors) méritent d’être soulignés. D’abord, la guerre civile soudanaise déclenchée en avril 2023, qui a provoqué un exode massif : les réfugiés soudanais constituent désormais la plus grande population de réfugiés enregistrés en Tunisie (50,7% des demandeurs d’asile recensés par le HCR au 30 septembre 2025). Ensuite, la déstabilisation généralisée du Sahel — Burkina Faso, Mali, Guinée — où les coups d’État militaires successifs, la violence des extrémistes et la pauvreté extrême poussent des populations entières à l’exil.

 

Les routes migratoires : itinéraires, passeurs, acteurs

-L’itinéraire saharien principal

La route principale suit un corridor historique millénaire :

  1. Pays d’origine : Guinée, Côte d’Ivoire, Mali, Burkina Faso, Sénégal, Nigéria, Soudan → regroupement au Burkina Faso (73% des migrants d’Afrique de l’Ouest transitent par ce pays).
  2. Agadez (Niger) : hub de redistribution stratégique, carrefour des routes vers le Nord.
  3. Traversée saharienne : convois organisés vers Tamanrasset (Algérie) ou Sebha (Libye).
  4. Tamanrasset Algérie du Nord → Tébessa → frontière tunisienne → Sfax.
  5. Sfax embarquement vers Lampedusa (Italie) — distance : 130 km.

Route alternative (via Libye) :

  • Agadez → Sebha (Libye) → Tripoli ou côte libyenne → Sfax ou Zarzis (Tunisie).

-Qui laisse passer ? Le rôle des réseaux criminels

Les réseaux de passeurs sont des organisations criminelles transnationales, structurées et hiérarchisées. Ils opèrent à chaque maillon de la chaîne :

  • Au Niger (post-juillet 2023) : les passeurs opèrent désormais ouvertement depuis Agadez, sans risque pénal depuis l’abrogation de la loi 36-2015.
  • En Algérie : des intermédiaires facilitent le passage vers l’Est (Tébessa) pour ceux qui échappent aux expulsions.
  • En Tunisie : des transporteurs tunisiens acheminent les migrants durant la nuit vers Sfax ; des réseaux de séquestration et de rançon ont émergé, gérés par des migrants subsahariens eux-mêmes à Sfax. Qui dit qu’ils ne cibleront pas les citoyens tunisiens aussi ?
  • Corruption : des rapports Frontex documentent des cas de collusion entre passeurs et membres des forces de l’ordre tunisiennes, y compris un ancien policier arrêté en Italie en 2024.

Les tarifs varient selon les nationalités : entre 300 et 800 euros pour les Subsahariens, jusqu’à 4.000 euros pour les Bangladais et Pakistanais qui paient pour des « packages » incluant visas touristiques et logement.

 –Sfax comme carrefour de départ

Confrontés à des contrôles renforcés à Sfax, les passeurs ont diversifié les points d’embarquement vers Zarzis, Djerba et même la côte nord du pays. La technique dite de «saturation» consiste à lancer des dizaines d’embarcations simultanément pour submerger les garde-côtes tunisiens. Les bateaux métalliques de fortune, fabriqués dans des ateliers clandestins autour de Sfax à partir de tôles recyclées, sont devenus la norme depuis 2022.

 

L’accord UE-Tunisie : un marché de dupes

-Le Mémorandum du 16 juillet 2023

L’accord signé le 16 juillet 2023 à Tunis par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, flanquée de Giorgia Meloni et de Mark Rutte, est le cœur du problème. Cet accord dit «Mémorandum d’entente» repose sur les éléments suivants :

L’accord prévoyait explicitement le rapatriement de 6.000 migrants subsahariens depuis la Tunisie vers leurs pays d’origine. Dans les faits, entre 2022 et 2025, le programme de retour volontaire de l’OIM n’a permis que 8.853 retours en 2025 (contre seulement 1.614 en 2022) — un nombre dérisoire face aux dizaines de milliers de migrants présents.

-L’externalisation des frontières européennes : une logique claire

Cet accord s’inscrit dans une stratégie européenne d’externalisation des frontières systématiquement appliquée depuis la crise de 2015 : accord avec la Turquie pour les Syriens, accord avec la Libye pour les garde-côtes, accord avec le Maroc, maintenant avec la Tunisie. La logique est simple : payer des pays tiers pour faire ce que l’Europe ne peut pas faire directement (bloquer les migrants avant qu’ils n’atteignent les eaux européennes), en contournant ainsi le principe de non-refoulement et les exigences du droit d’asile.

Le résultat est patent : les arrivées en Italie depuis la Tunisie ont chuté de 80% entre 2023 et 2024 selon le président du Comité des migrations irrégulières tunisien. En 2024, Frontex enregistrait une baisse de 38% des entrées irrégulières dans l’UE par rapport à 2023. L’Europe a réussi son objectif. La Tunisie a hérité du problème.

-Le «provisoire» qui devient permanent

Le problème fondamental est que l’accord ne prévoit aucun mécanisme de traitement des migrants bloqués en Tunisie. L’UE paie pour les empêcher de partir, pas pour les aider à rentrer chez eux ni pour les intégrer. Le programme de retour volontaire existe mais est sous-financé et ne touche qu’une fraction des migrants présents. En avril 2025, la Commission européenne a même proposé d’inscrire la Tunisie sur la liste des «pays tiers sûrs», ce qui permettrait d’y renvoyer des demandeurs d’asile déboutés en Europe — renforçant encore davantage le rôle de «dépotoir» assigné à la Tunisie.

 

La Tunisie n’est pas responsable de la misère du monde

-Un contexte tunisien déjà fragilisé

La Tunisie accueille cette crise migratoire dans un contexte de fragilité économique et politique profonde depuis 2011. Le taux de chômage des jeunes diplômés avoisine 30% en 2024. La Tunisie perd ses propres talents : 1,8 million de Tunisiens vivent à l’étranger (INS 2021), et 8.200 cadres supérieurs, 2.300 ingénieurs et 1.000 médecins ont quitté le pays rien qu’en 2023. Les transferts de fonds de la diaspora tunisienne (6.638 milliards de dinars en 2024) dépassent désormais les recettes touristiques — signe d’une économie dépendante de l’exil de ses enfants.

-Les tensions sociales : entre irritation populaire et légitime protestation

La Tunisie n’a pas colonisé les pays africains d’où les migrants illégaux sont originaires. Elle n’a pas causé leur misère dans leurs pays. Elle n’est pas non plus responsable de la misère du monde. Pourtant, l’Europe demande aux Tunisiens de les accepter. Au nom de quoi ? Rien n’oblige la population tunisienne, déjà faisant face à ses propres problèmes, à supporter également les problèmes des autres. Partout en Europe, les partis d’extrême droite luttant même contre l’émigration légale montent. Ils sont au gouvernement ou bien le seront bientôt. Leurs leaders ne cachent pas leur agenda : ils ne veulent plus d’émigration, légale ou illégale. Ils ont commencé à parler du «grand remplacement». Personne, pourtant, ne voit dans ce discours une violation des droits de l’Homme. Mais, quand les migrants illégaux causent des problèmes de sécurité qui finissent parfois en violence, certains ont le culot de traiter le peuple tunisien de «raciste». Le racisme est bâti sur la haine de la différence (de peau, de religion ou d’ethnie), et non sur la violation des frontières nationales et des droits souverains de l’État. Les Tunisiens sont incités à bout. Il faut bien qu’ils réagissent. Nous ne justifions rien. Nous essayons de comprendre : des violences ont culminé en juillet 2023 avec des arrestations de masse à Sfax, des expulsions collectives vers la frontière libyenne, l’usage de gaz lacrymogènes et de matraques contre des familles, y compris des enfants.

Amnesty International documente qu’entre juin 2023 et mai 2025, les autorités tunisiennes ont procédé à au moins 70 expulsions collectives concernant plus de 11.500 personnes. Eh bien, les autorités tunisiennes sont dans leur droit, Amnesty.

Les manifestations de Tunisiens appelant à l’expulsion des migrants sont réelles et reflètent une frustration légitime. Comment un pays qui peine à scolariser ses propres enfants et à soigner ses malades peut-il absorber des dizaines de milliers de personnes supplémentaires sans ressources ni statut ? La question est économiquement et socialement fondée. Quand on sème le vent, on récolte les tempêtes.

Qui profite de cette situation ?

-L’Union européenne

Elle a obtenu ce qu’elle voulait : une réduction spectaculaire des arrivées irrégulières sur ses côtes, pour une somme modique (255 millions d’euros) infiniment inférieure à ce que coûteraient l’accueil et le traitement des demandes d’asile en Europe. L’accord est un succès seulement pour les Européens. Les conséquences pour la Tunisie sont catastrophiques. L’Europe n’est pas une amie de la Tunisie tant qu’elle fait primer ses intérêts sur ceux de ses partenaires.

-Les réseaux mafieux

L’accord UE-Tunisie, en bloquant les migrants sur le sol tunisien sans leur offrir de solution, crée un marché propice pour les passeurs et tous les réseaux mafieux. Plus les contrôles se renforcent, plus les migrants sont désespérés, plus les passeurs augmentent leurs tarifs et plus les bandits poursuivent tranquillement leur commerce. Les réseaux criminels s’adaptent et s’enrichissent. S’il ne s’agit que de «passer» et d’exploiter des êtres humains, c’est déjà une catastrophe, mais ce qui est également à craindre, c’est l’élargissement des activités mafieuses, jusqu’au trafic de drogues, d’armes, d’explosifs et de munitions. En d’autres termes, si quelques activistes politiques souhaitaient exploser la société tunisienne et provoquer des violences plus grandes entraînant l’État dans un cercle vicieux de répression et de violence sans fin, pour arriver au pouvoir, ils pourraient profiter des réseaux mafieux (c’est déjà arrivé) et agir en toute impunité. Ils ne sauraient d’ailleurs trouver un meilleur terrain que celui créé par cette migration sauvage.

-Certains activistes politiques et les milieux d’affaires informels

Avant le discours du président Saïed de février 2023, où il a évoqué un « plan criminel » visant à modifier la composition démographique du pays, ce qui n’est peut-être pas aussi improbable que certains semblent le croire, la présence des migrants subsahariens en Tunisie était «connue et tolérée par l’État tunisien». Il existe bien une vidéo enregistrée où l’on voit l’ex-activiste et ex-président provisoire Moncef Marzouki, s’excusant platement à «nos frères africains subsahariens pour les actes de racisme dont ils sont parfois victimes» (sic !). Il a été ainsi le premier président à traiter ses compatriotes de racisme. C’est tout simplement incroyable ! Mais vrai. Quant aux milieux d’affaires «informels» (pour rester poli) – et qui peuvent également être mafieux (agissant hors de la loi) –, ces hommes et ces femmes illégaux peuvent fournir «une main-d’œuvre peu chère» dans diverses activités sur le marché noir. Certains employeurs tunisiens peuvent ainsi profiter de leur statut précaire pour les exploiter sans recours légaux. Ce qui arrive partout.

-Les gouvernements des pays d’origine

Les gouvernements de Guinée, de Côte d’Ivoire, du Mali, etc. — dont certains sont des régimes militaires issus de coups d’État — bénéficient indirectement de l’exil de leur jeunesse au chômage : ces jeunes n’organisent pas de rébellions chez eux et envoient des devises à leurs familles.

Solutions possibles : le droit, c’est le droit

Les gens doivent savoir que s’ils s’installent dans un pays sans papiers légaux, ils peuvent être emprisonnés et expulsés. C’est valable dans tous les pays. La Tunisie n’est pas une exception.

La Tunisie ne peut pas absorber seule ces populations qui lui posent un problème de sécurité nationale au premier degré. Cela nécessite un traitement d’urgence de la part de l’État, car en cas de menace, il faut bien employer les grands moyens. Les pays arabes du Golfe, par exemple, ne reconnaissent pas «l’émigration», alors que le nombre des étrangers établis légalement chez eux dépasse de loin celui des citoyens, sauf en Arabie saoudite. Pour eux, ils restent des étrangers, même quand ils sont arabes et musulmans, même quand ils travaillent dans des ministères de souveraineté, comme employés ou conseillers. Les autorités peuvent expulser administrativement n’importe qui, si elles estiment que ces étrangers représentent un risque, ou juste parce qu’elles ne veulent pas renouveler son contrat, et cela sans décision judiciaire. Durant cette guerre contre l’Iran, on dit que des milliers de résidents de certains pays ont été expulsés avec leurs familles. D’ailleurs, les États-Unis – une superpuissance – expulsent des milliers depuis le retour de Trump. En Europe aussi, ils le font. Le droit, c’est le droit.

Quand un État sait reconnaître qu’il a des droits et que des étrangers ont outrepassé ces droits, il doit être libre de décider ce qui est bon pour ses intérêts nationaux et non laisser les autres choisir pour lui ou lui tordre le bras pour lui faire un chantage.

Cela dit, si la Tunisie ne veut pas devenir un «hub de rétention» permanent pour l’Europe, il y a aussi la diplomatie. Mais, la solution doit être multilatérale, pragmatique et graduée. Il ne faut pas aussi qu’elle mette des années à produire ses effets. Le but doit toujours être clair. Pour la Tunisie, la souveraineté nationale ne saurait se diviser ou se partager. L’émigration sauvage doit être stoppée aux frontières. Les étrangers doivent retourner chez eux : si l’Europe ne voulait pas les accepter, pourquoi la Tunisie le ferait-elle ?

Solutions de court terme (0-12 mois)
  1. a) Renégocier l’accord UE-Tunisie en position de force

La Tunisie doit exiger que le «volet migration» du mémorandum soit explicitement conditionné à un mécanisme de traitement et de retour effectif des migrants — et non seulement à leur interception. Le modèle à invoquer est celui de la Turquie avec l’accord UE-Turquie de 2016 : la Turquie a obtenu des milliards d’euros et une libéralisation des visas en échange de la rétention des Syriens, avec un programme d’accueil structuré. La Tunisie ne peut accepter moins. La proposition de l’inscrire sur la liste des «pays tiers sûrs» est inacceptable dans les conditions actuelles et doit être rejetée.

  1. b) Proposer une carte d’enregistrement temporaire

La proposition déjà déposée par le Conseil national des régions et des districts d’instaurer une carte d’enregistrement temporaire pour les migrants irréguliers est pragmatique : elle permettrait de savoir qui est sur le territoire, de faire respecter certaines règles de coexistence et de gérer les retours de façon ordonnée. Sans identification, il est impossible d’organiser quoi que ce soit.

  1. c) Accélérer les retours volontaires avec l’OIM

Le programme de retour volontaire de l’OIM doit être massivement augmenté (il n’a permis que 8.853 retours en 2025). L’UE doit financer ce programme à hauteur des besoins réels, pas symboliquement. Chaque retour volontaire coûte une fraction du coût d’une expulsion forcée et préserve la réputation internationale de la Tunisie.

  1. d) Loi d’expulsion encadrée

La proposition de loi déposée en décembre 2024 par la députée Fatma Mseddi (19 articles en 4 chapitres) visant à encadrer légalement les expulsions doit être adoptée. Elle donnera une base juridique à des procédures actuellement informelles et exposant la Tunisie à des condamnations internationales.

  1. e) Coopération régionale trilatérale : Tunisie-Algérie-Libye

Le problème migratoire ne peut pas être résolu par la Tunisie seule. Une conférence trilatérale Tunisie-Algérie-Libye (peut-être avec l’OIM et l’UE comme observateurs) pour coordonner les politiques frontalières et éviter les «effets ricochet» est indispensable. Les expulsions algériennes massives vers le Niger (34.000 en 2025) doivent être intégrées dans une politique régionale cohérente.

  1. f) Pression sur les pays d’origine via l’UA

La Tunisie doit porter sa cause devant l’Union africaine. Les pays d’origine ont une responsabilité dans la gestion de leurs ressortissants à l’étranger. La Côte d’Ivoire et le Burkina Faso avaient temporairement rappelé leurs ambassadeurs à Tunis en 2023 : cette tension diplomatique doit être transformée en négociation sur les retours organisés et le co-développement.

  1. g) Engagement avec le Niger post-coup d’État

La junte nigérienne qui a abrogé la loi anti-passeurs de 2015 recherche une reconnaissance internationale. Une offre tunisienne de partenariat économique et d’aide au développement — coordonnée avec d’autres partenaires — pourrait inciter Niamey à adopter de nouveau une politique de contrôle migratoire.

 

Conclusion analytique

Le problème tunisien est le résultat d’une équation géopolitique dans laquelle la Tunisie est la variable d’ajustement. L’Europe a sous-traité sa frontière extérieure méridionale. L’Algérie a exporté sa pression migratoire vers l’est. Le Niger a libéré les vannes du Sahara. Et la Tunisie, pays fragile économiquement et politiquement, a absorbé le choc sans capacité de le gérer.

La réalité, bien que compliquée, est presque banale : des acteurs rationnels — l’UE, les passeurs, les régimes africains — ont trouvé des arrangements qui leur profitent, au détriment d’un pays trop faible pour résister.

La solution durable passe par quatre piliers : renégociation de l’accord UE au profit réel de la Tunisie, coopération régionale avec l’Algérie et la Libye pour harmoniser les politiques, pression sur les pays d’origine via l’UA pour organiser des retours dignes et adoption d’un cadre juridique national distinguant les catégories de migrants. Sans cela, la bombe à retardement que constitue cette situation risque effectivement d’exploser, avec des conséquences imprévisibles pour la stabilité d’un pays qui a déjà trop souffert depuis 2011. L’État doit prendre ses responsabilités et agir pour éviter cela.

 


Sfax : épicentre de la crise

La ville de Sfax concentre l’essentiel des tensions. Elle est devenue, depuis 2021, la principale plaque tournante des départs clandestins vers l’Italie, ses plages de Louata et El-Amra servant de points d’embarquement. Les migrants s’y regroupent dans des oliveraies et des entrepôts abandonnés, attendant les passeurs. Les tensions avec la population locale y sont les plus vives, ayant culminé en juillet 2023 avec des expulsions massives par les forces de l’ordre.

Répartition des migrants résidents (2024)

 

Gouvernorat                                                      Taux

Tunis                                                                     37,3%

Ariana                                                                   18,2%

Sousse                                                                  11,3%

Médenine                                                            5,8%

Sfax                                                                       5,2%

Les nationalités d’origine

D’après les données Frontex et les enquêtes de terrain, les principales nationalités présentes en Tunisie et qui tentent la traversée vers l’Italie sont : la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Mali et le Soudan, qui représentent ensemble la majorité des départs. En 2024, une nouveauté : une augmentation significative des migrants en provenance du Bangladesh, du Pakistan et d’Irak, qui entrent légalement via des visas touristiques tunisiens.

Les Ivoiriens constituent la nationalité la plus importante parmi les résidents étrangers en Tunisie, suivis des ressortissants de la République Démocratique du Congo, de la Guinée et du Mali.

 

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