Dans le sillage de Bourguiba: Les confidences de Abdelaziz Kacem

Il parle avec la précision de l’homme d’action et la sensibilité du lettré. Abdelaziz Kacem a traversé les sphères de la culture, des médias et de l’éducation avec une même fidélité à l’idée 

de transmission. Dans cet entretien réalisé au mois d’avril à l’occasion du 26e anniversaire du décès du Combattant suprême, Habib Bourguiba, Kacem nous parle d’un parcours diversifié et homogène .

Entretien conduit par Nadia Ayadi

Monsieur Abdelaziz Kacem, vous avez exercé de hautes fonctions culturelles, académiques et médiatiques. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans ce parcours si diversifié ?

Mon parcours est diversifié, mais homogène. Au ministère des Affaires culturelles et de l’Information, j’ai été en charge de secteurs importants. Entre autres, la Direction des Maisons du peuple et de la Culture, celle de la Lecture publique, celle des Relations extérieures et de la Coopération. À ce titre et bien avant cette nomination, j’ai été le chef de la partie tunisienne au groupe de travail tuniso-français pour la coopération et les échanges. J’ai également dirigé le Centre culturel international de Hammamet. Mon passage comme attaché de cabinet à l’Éducation nationale et au Premier ministère a élargi ma vision des choses. Je me suis voué avec conviction à mes charges, mais ce qui m’a marqué plus profondément, c’est mon passage à la tête de la Radiotélévision et de la Bibliothèque nationale : l’audiovisuel et l’écrit. Cette chance, je la dois à deux hommes marquants, deux bâtisseurs qui ont cru en moi, qui m’ont fait confiance : Chedli Klibi et Mohamed Mzali. Je ne pense pas les avoir déçus.

Pouvez-vous nous dire ce que votre passage par la Sorbonne vous a apporté dans votre carrière intellectuelle et administrative ?

Je me suis inscrit à la Sorbonne avec quelques années de retard par rapport à ma promotion. Je travaillais déjà à la Radio. Les études universitaires en France allaient connaître, sous la pression du grabuge de mai 1968, des allègements. À l’époque, le Bac n’était pas suffisant pour entamer une quelconque licence es-lettres ou en sciences humaines. 

Pour y accéder, il fallait, d’abord, obtenir la Propédeutique, le fameux CELG (Certificat des études littéraires et générales), un véritable crible. Après quatre échecs, on est exclu. Les Soixante-huitards, au nom de l’égalité des chances et de la réduction des « privilèges » (lesquels ?), demandaient la suppression de la Propédeutique et de l’Agrégation. Seul le CELG est sacrifié. Aux yeux des Sorbonnards orthodoxes, cette concession « populiste » affectait le niveau des diplômes. Pour ma part, j’ai, de justesse, accompli mes études avant cette amputation. Pour ce qui est de l’Agrégation d’arabe à la Sorbonne (ancien régime), il me plaît de noter que je clôture une liste prestigieuse ouverte par l’éminent Mohamed Attia, ancien Directeur du Collège Sadiki. Mon passage à la Sorbonne d’antan a fait de moi un intellectuel tout-terrain. 

Bien que vous ayez grandi dans l’univers de la langue arabe, la France vous a décerné en 1998 le Prix du rayonnement de sa langue et sa littérature. Est-ce une reconnaissance de votre double appartenance culturelle, ou plutôt le signe que les frontières entre les langues s’effacent quand il s’agit de littérature ?

Cette question ouvre plusieurs voies de réflexion. Commençons par la fin. Les frontières linguistiques ne s’effacent pas complètement. La littérature comparée subodore les rapports subtils qui les relient : inter-influences, emprunts de thèmes et de vocables. Le français ainsi que les autres langues romanes ont puisé dans l’arabe des centaines, voire des milliers de mots d’étymologie arabe. De plus, il a été établi que la poésie des troubadours, la notion même d’amour courtois, doivent beaucoup à la poésie arabo-andalouse. Concrètement, en Sorbonne, l’apprentissage des langues suppose une parfaite maîtrise du français. 

Les matières du concours d’agrégation sont bilingues. Un agrégé d’arabe doit pouvoir professer son cours de lettres et de civilisation arabes, aussi bien dans la langue de Jahidh que dans celle de Molière. C’est cette osmose qui a fait de moi un écrivain bilingue. Il faut peut-être ajouter que je suis titulaire d’un Deug en lettres modernes. C’est, enfin, un essai, « Science et conscience des mots » (Cérès éd. 1994) qui m’a valu ledit Grand Prix de l’Académie française. C’était une reconnaissance implicite.

Quand vous avez pris la tête de la Radiodiffusion télévision tunisienne, quels étaient l’état des lieux de l’institution et vos principaux objectifs ?

La RTT et moi sommes de vieilles connaissances. J’y étais speaker, formateur, producteur, chef de service, mais nous nous sommes souvent chamaillés, je l’ai plus d’une fois quittée. Mais elle me collait à la peau. En 1981, j’ai été nommé Directeur de la Radio, quelques mois, plus tard, je pris toutes les clés de l’établissement. Mais c’est là que beaucoup m’attendaient. « Vous avez souvent critiqué vos prédécesseurs, vous vous targuez d’être le seul responsable issu de la maison, le professionnel, montrez-nous ce que vous prétendez savoir faire. » Tout était à refaire, mais avec quelle intendance ? C’était une gageure.

Justement, quels ont été, selon vous, les grands défis techniques et humains de cette époque dans le secteur audiovisuel tunisien ?

La RTT, d’abord. Au plan administratif, seuls sont nommés par décret, le DG, ses deux adjoints et le responsable de la DAF, un étage en-dessous, une flopée de responsables nommés par notes internes. 

Il fallait structurer l’entreprise en la dotant d’un organigramme efficace ; il fallait régulariser la situation de très nombreux agents qui émargeaient sur les fonds alloués à la production. Cette anomalie relevait de la mauvaise gestion. Il fallait également moderniser un matériel technique obsolète. Hors RTT, la SATPEC est devenue une coquille vide.

La Télévision tunisienne était alors un outil stratégique de communication nationale. Comment avez-vous géré la ligne éditoriale entre information, culture et communication politique ?

Les JP et les JT arabes étaient trop chargés, boursouflés de nouvelles inutiles et de commentaires taillés dans la plus parfaite des langues de bois. Les ministres d’antan sillonnaient régions et localités pour faire l’exégèse des discours présidentiels, inspecter des travaux en cours, être à l’écoute du citoyen. Bourguiba préconisait ces déplacements. La Radiotélévision lui en rendait compte. Il jugeait les prestations du gouvernement, distribuait satisfécits et remontrances. Le hic était que certains responsables s’auto-admiraient jusqu’à m’accuser d’écourter leur passage au JT. Mais il y avait des contre-exemples. Pour meubler la rubrique « Dhayf al-charit » (L’invité du journal), on conviait le ministre idoine pour annoncer, expliquer une mesure, ou un projet relevant de son secteur. Ces invitations s’organisaient entre notre rédacteur en chef et l’attaché de presse de l’invité. Un après-midi, on vient me demander d’intervenir auprès d’un ministre récalcitrant. Ayant pour A. L. une grande estime et le sujet à introduire me paraissant important, je lui téléphone. Il campe sur sa position : « Les gens en ont marre de nos gueules », hurla-t-il « Pas de votre visage », rectifiai-je.

– Mais alors, protesta-t-il, vous voulez que je rejoigne la cohorte ? »

Quelles innovations ou réformes vous tenaient le plus à cœur durant votre mandat ?

Avant d’innover, il me fallait, d’abord, débarrasser les programmes de leurs scories. À la Radio, il y avait des émissions intouchables, celles que suivait régulièrement le Président. J’aurais aimé supprimer ou, du moins, modifier substantiellement « Gafla tsir ». À la Télévision, j’ai osé stopper une émission qui, pourtant, amusait le Combattant suprême « Mhal Chahid, Hnani wa hmaidatou ». Un sketch animé pourtant par deux grandes vedettes du théâtre mais où le mari rigolard corrigeait les âneries de sa vieille épouse. Féministe, je ne pouvais tolérer que l’on ridiculisât une femme, fût-elle une sotte patentée. Il me tenait à cœur de multiplier et de moderniser les programmes prônant la rationalité dans le sens où l’entendait le Président, qui appelait à soustraire les esprits à la domination des mythes et des sornettes.

Le président Habib Bourguiba utilisait beaucoup la télévision comme outil politique. Quels souvenirs gardez-vous de vos échanges avec lui sur la manière de diffuser son image et ses discours ?

Bourguiba était plus auditeur que téléspectateur. Il écoutait la Radio (Chaîne nationale) six heures, en moyenne, par jour. J’en parle longuement dans mon livre « Bourguiba al-Mustami’ al-akbar » (Bourguiba, l’auditeur suprême) (Cérès éd. 2022). La chaîne TV, il lui consacrait moins d’une heure en début de soirée, de 19h30 à 20h20, à peu près. 

Il regardait notamment le JT, pendant 15 à 20 minutes. Il réagissait à chaud, en me téléphonant deux ou trois fois par semaine et me convoquait mensuellement à Carthage. Les doléances, les remarques rudes ou douces, concernaient rarement son image personnelle ou ses discours. Elles se rapportaient à la teneur même des programmes. De toutes mes rencontres, parfois crispées avec lui, une ou deux fois, seulement, sa personne était au centre de ses récriminations.

Citez-nous un exemple…

C’était le 19 mars 1982, tous les programmes se mobilisaient pour la commémoration du vingt-sixième anniversaire de l’Indépendance. Le « Hadith as-sabah » (Causerie du matin) s’y consacrait. À l’époque, Bourguiba séjournait au Sahara palace, à Nefta. Il était à l’écoute. L’auteur du hadith, ce matin-là, était B. L. En toute mauvaise foi, il rend un vibrant hommage au combat du peuple tunisien, sans citer une seule fois, son leader. Furieux, le Président me convoque pour le lendemain. En pleine cérémonie, il explose : « Ainsi donc, selon ma Radio, l’indépendance est venue, cahin-caha, allègrement, spontanément, s’offrir au peuple tunisien. Le leadership, avec des décennies de combats et de souffrances, n’y était pour rien. Ma Radio nous apprend bien des choses… » Avec beaucoup de doigté, je calme le jeu en affirmant que le « coupable » compte bien se rattraper dans son hadith du surlendemain.

Un autre exemple ?

Fin février 1983, l’égérie du féminisme égyptien, l’illustre Nawal Saâdawi est à Tunis. Elle donne une conférence à la Maison de la Culture Ibn Khaldoun. 

Nous la diffusons dans le cadre de notre émission “Al-Jamiaa al-maftouha” (L’Université ouverte). Sur le point de tomber dans les bras de Morphée, l’homme de CSP ouvre grand les yeux et les oreilles. Ce qu’il entend l’horripile : « Le plus féministe des mâles, prétend la conférencière, garde au fond un substrat misogyne… Ceux qui croient résoudre les problèmes inhérents à l’émancipation des femmes, en instaurant des lois, se trompent lourdement. » Ulcéré, Bourguiba m’appelle, il veut voir la misandre, mais elle est partie. C’était le 8 mars 1983. Cet incident, s’ajoutant à un conflit d’autorité aigu avec mon ministre de tutelle, accéléra mon départ.

Y avait-il une pression directe du gouvernement ou de Bourguiba lui-même sur les contenus diffusés ? Si oui, pouvez-vous partager un exemple concret ?

Côté gouvernement, j’étais en harmonie avec La Kasbah et je connaissais parfaitement la règle du jeu. En revanche, côté Carthage, j’ai subi, deux ou trois fois, une forte pression sur des contenus peu orthodoxes. Le mercredi, 31 mars 1982, à 8h, je suis au Palais de Carthage accompagné de Abdelaziz Riahi, auteur d’un taaliq politique explosif, présenté, la veille, au JP de 17h : une violente diatribe contre l’abominable pays de l’Oncle Sam et sa politique de deux poids, deux mesures, à l’égard de la cause palestinienne. « Préparons-nous à passer un mauvais quart d’heure », dis-je à celui par qui les foudres présidentielles allaient s’abattre. 

Bourguiba tempêta un moment, puis sur un ton paternel : « Ne touchez pas aux constantes de ma diplomatie. Est-ce vous qui allez m’apprendre le double standard de la politique américaine ? Les États-Unis n’ont pas deux poids, deux mesures, ils en ont cent. Mais ils ont aidé la Tunisie et nous avons encore besoin d’eux. Le mois prochain, mon Premier ministre se rend à Washington, pour solliciter de l’aide à un projet important. Comment réagirait le gouvernement américain s’il venait à apprendre pareille philippique dans ma Radio ? »

À travers votre expérience, diriez-vous que la télévision de l’époque a contribué à façonner le culte de la personnalité de Bourguiba ou plutôt à moderniser l’image de la Tunisie ?

Le culte bourguibien était établi bien avant 1966, date de création de la télévision, à l’inauguration de laquelle le Président a prononcé un important discours. Il assignait à ce nouveau média une triple tâche, informer, former, divertir. Mais tout devait contribuer à soutenir l’État dans sa volonté de sortir le pays du sous-développement, sous toutes ses formes. Promouvoir l’homme. Ce cadre me convenait. L’image de la Tunisie prévalait. Il est vrai que certains de mes prédécesseurs, par conviction ou pour plaire, cherchaient à augmenter la dose vouée au Chef de l’État. Moi, je me suis contenté de gérer l’existant.

Quand vous repensez à cette époque, qu’est-ce qui vous a le plus pesé sur le plan personnel : la pression politique, le poids des responsabilités ou la nécessité de faire des compromis ?

Tout à la fois. Avec plus de treize heures de travail par jour, 7/7, plus les peaux de banane que je devais éviter à chaque pas. J’étais assis sur le siège le plus éjectable de la République.

Y a-t-il eu des moments où vous avez hésité à obéir à une directive du pouvoir par fidélité à vos convictions intellectuelles ?

L’été 1985 a été socialement très chaud. L’UGTT menaçait de paralyser le secteur touristique. Habib Achour est de nouveau en prison. Le gouvernement décide de faire plier la Centrale syndicale. Une autre organisation est créée. Celle des « Chourafa » (les Honorables). La RTT ne se contente pas de faire état de la crise, elle prend fait et cause pour la volonté gouvernementale d’en finir avec le chantage. L’Université soutient la structure légale. Universitaire moi-même, je me suis senti en porte-à-faux avec mes pairs. Je fais part de mes scrupules au Premier ministre, mon ami Mohamed Mzali. « Pour l’État, me dit-il, c’est une question de vie ou de mort. Habib Achour est de connivence avec Kadhafi. Il brigue la Présidence. Peu lui chaut que le fou libyen renvoie trente-cinq mille ouvriers tunisiens déversés à la frontière, par camions entiers, comme du bétail. »

Quels étaient vos plus grands dilemmes éthiques en tant que dirigeant d’une institution aussi stratégique que la Télévision nationale ?

Je n’y ai pas eu de quoi avoir honte. Pragmatique, évolutionnaire plus que révolutionnaire, j’avais, dès le départ, tracé des lignes rouges à mes compromis. Si j’avais versé dans la flagornerie, je n’aurais certainement pas été limogé. Je suis revenu à mes fonctions, sans jamais le quémander. J’étais bien à la Bibliothèque nationale.

  Avez-vous déjà osé contredire Bourguiba ou proposer une alternative à ce qu’il demandait ?

Ça m’est arrivé. Février 1986, Bourguiba réagit à une annonce diffusée dans la rubrique « Balaghat mahallia » (Chroniques locales). « Telle association sportive organise pour ses adhérents et ses fans un périple alléchant en Egypte. » Le Président sonne et tonne : « Qu’iront-ils faire en Égypte ? Contempler le drapeau israélien flottant sur le Nil ? N’avons-nous pas rompu nos relations diplomatiques avec le Caire ? » – À vos ordres, M. le Président ! Cependant, permettez-moi de vous dire que Si Chedli Klibi (alors, Secrétaire général de la Ligue arabe) nous a réitéré que les liens culturels tuniso-égyptiens sont maintenus. » Le Président ne dit mot. Mais il ne raccroche pas. Je dus attendre deux longues minutes avant de raccrocher moi-même. 

Trois jours plus tard, je suis invité à une cérémonie au Palais. En le saluant, il me retient un instant pour me confier qu’Anouar al Sadate lui avait envoyé en 1980 un émissaire spécial aux fins de connaître pourquoi lui, Bourguiba, a sévèrement désapprouvé les accords de Camp David, alors qu’il n’a fait que s’inspirer du Discours de Jéricho. « Je lui ai répondu, dit-il, que la solution que je préconisais se conformait strictement à la résolution 181 sur la partition votée en 1947, alors que vous avez bradé même la 242. » Puis il ajouta : « En fait, les liens culturels avec l’Égypte sont intangibles. Alors, libre à vous de poursuivre ou d’arrêter les « balaghat. »

Avez-vous déjà eu peur que certaines décisions ou diffusions aient été mal interprétées par le président Bourguiba ou son entourage ?

Oui, quelquefois. Je savais les heures d’écoute du Président. Dans l’intervalle, je lâchais la bride. 

Un soir, vers 23h, je reçois un coup de téléphone d’un cacique du Palais auquel me liait une muette animosité réciproque : « Amusez-vous, dit-il, vous profitez du sommeil du Président pour passer toute sorte d’émissions qu’il n’eût guère appréciées. Je lui en dirai deux mots demain matin. » La menace était réelle. C’était lui qui, chaque matin, lisait le quotidien Le Monde à Bourguiba et lui rapportait les potins de la veille. « Merci, lui dis-je, de m’avoir prévenu, je vais de ce pas préparer ma défense. » Il n’a pas mouchardé.

Pouvez-vous nous raconter un moment fort ou marquant de votre passage à la Radiodiffusion télévision tunisienne, qui reste gravé dans votre mémoire ?

Chaque jour avait son moment fort. Mais je souffre encore de ce que je considère comme une humiliation professionnelle. C’était le 1er octobre 1985, jour le plus long de ma carrière. Vers 9h30, Hammam Chatt subit un violent bombardement : 50 Palestiniens et 18 Tunisiens y perdent la vie. Arafat et tout le staff de l’OLP sont visés. Ils en réchappent, par miracle. Toutes les agences de presse désignent l’agresseur, Israël. Dans un communiqué, la Maison-Blanche approuve l’attaque. Un seul média au monde, la RTT, parle, dans tous ses bulletins de la journée, d’un raid perpétré par des « avions non identifiés ». Il me fallait attendre le communiqué du ministère de la Défense qui ne venait pas. 

Dépêchées sur les lieux, mes équipes m’en rapportèrent un reportage complet sur les dégâts. Le soir, au JT de 20h, ordre m’a été donné de n’en diffuser que quelques séquences, pour parer à une possible réaction de la rue. Les chaînes étrangères auxquelles j’ai envoyé nos images, par le biais de l’UER, à Genève, ont tout passé. 

C’était une inoubliable frustration pour moi- même et pour mes équipes. Mais il y a une raison à tout et, comme toujours, la raison d’État prime.

Avez-vous un souvenir précis, une anecdote intime ou marquante, d’un échange avec Bourguiba qui révèle sa personnalité au-delà de l’image officielle ?

Dimanche, 31 janvier 1982. Je suis convoqué. Le Directeur du Protocole me précède vers un couloir inhabituel : « Le Président vous reçoit dans sa chambre à coucher.» J’y entre avec quelque appréhension. Il est alité, en pyjama, la tête surélevée sur un épais oreiller. Il me fait signe de m’asseoir dans un fauteuil contigu à son lit. Ce que j’allais entendre me sidéra. « Je suis malade, me dit-il, je veux me reposer ; je suis rassuré quant à la gestion de l’État. Vous avez Mohamed Mzali, il est bien rodé, à présent. » Pourtant, hasardai-je, vous avez bonne mine, M. le Président. 

Il hurla à faire trembler le mobilier de la chambre : « Je suis souffrant vous dis-je et vous osez me démentir ? » Il me faut trois pages pour raconter la suite. Je réussis à le rasséréner. Plus tard, mon ami, l’ambassadeur Hédi Mabrouk, de passage à Tunis, vint prendre le café avec moi. Je lui raconte la scène dans ses moindres détails. Pourquoi moi ? Il alla de son éclat de rire : « Il est futé Bourguiba, il vous a choisi, à dessein. Vous, universitaire, écrivain et surtout homme des médias. En témoignant qu’il ne se cramponnait pas au pouvoir, tout le monde vous croirait. »

Vous avez ainsi côtoyé Habib Bourguiba d’assez près, un homme charismatique mais exigeant. Comment décririez-vous votre relation personnelle avec lui ?

Il était bien ce que vous dites. Ma relation avec lui a connu des hauts et des bas, mais il était capable d’amabilité. Féru d’histoire et de poésie, il était, à mes yeux, un héros hugolien. Au reste, il aimait à citer l’auteur des « Châtiments », de même, Vigny dont il récitait d’un trait « la Mort du loup ». Un loup auquel il s’identifiait. 

Que de fois, à ses heures de relâche, ai-je été son invité, accompagné de Habib Chiboub dont il aimait écouter les poèmes et les anecdotes émaillant sa causerie hebdomadaire sur le mouvement national ! Des moments volés à son calendrier et où nous convoquions Mutanabbi, Abou Firas, Maarri et autres Ibn al-Ouardi. Ce Bourguiba-là, peu de ses proches collaborateurs l’ont connu. C’est mon privilège.

Quels journalistes, animateurs ou producteurs de cette époque considérez-vous comme des figures incontournables ?

En voilà une question délicate et je ne veux pas faire de jaloux. De toute son histoire, depuis sa création en 1938, la Radio n’a eu qu’une star, Abdelaziz Laroui, chroniqueur hors pair et conteur insigne. Bien entendu, nombre d’animateurs se sont fait un nom.

Certains m’ont donné des soucis. Sans les brimer, j’ai contenu leurs débordements. Et puis tant qu’à faire, j’aimerais honorer la mémoire de ceux qui nous ont quittés : Malika Ben Khamsa, Abdelaziz Riahi, Fredj Chouchane, Salah Jegham, Néjib Khattab, Adel Youssef, pour ne parler que de la catégorie que vous mentionnez.

Avec le recul, si vous aviez la possibilité de revivre cette période, qu’aimeriez-vous faire différemment ?

Il faut avoir les pieds sur terre. Jamais la RTT n’échappera à ses contraintes. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le professionnalisme bien réel du personnel artistique aura peu de chances d’assurer la qualité requise des programmes.

J’aurais peut-être essayé plus sérieusement de créer un deuxième programme ouvert aux grands débats, aux chansons à texte, aux productions d’art et d’essai. J’en rêve encore.

Au contraire, quelle est votre plus grande fierté de votre passage à la Radiodiffusion-télévision tunisienne ?

Il n’y avait pas de quoi crier cocorico. Mais J’ai doté l’Établissement d’un organigramme légal, j’ai essayé de sauver nos archives audiovisuelles, j’ai libéré RTCI, j’en ai fait une Radio moderne. En matière de coopération avec les organismes frères et amis, j’ai veillé à ce que nos émissions destinées aux échanges soient représentatives de notre essor culturel.

Quand vous regardez la Télévision tunisienne d’aujourd’hui, que pensez-vous de son évolution par rapport à votre époque ?

À mon époque, lorsque les contraintes devenaient trop lourdes, il m’arrivait d’éclater devant mes proches collaborateurs. Avec une once de liberté, répétais-je, on produirait des merveilles. Quand le vent de la liberté a soufflé, je me suis demandé où seraient les chefs-d’œuvre espérés. En procédant à des comparaisons, j’ai le sentiment d’avoir injustement déprécié les efforts de mes producteurs. Ils avaient, malgré tout, engendré et animé des émissions regardables.

Comment souhaiteriez-vous que l’histoire retienne votre rôle dans cette institution et à cette époque si particulière ?

J’aimerais transférer la question à l’Association des Anciens de la RTT. J’accepte leur jugement.

Y a-t-il une question que je n’ai pas posée et que vous auriez voulu que je pose ? Si oui, laquelle ?

L’ingérence de Wassila Bourguiba et de Saïda Sassi dans le fonctionnement de la RTT. Mais cela doit faire l’objet d’un autre entretien.

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