Face aux mutations du secteur automobile, l’édition 2026 de l’Industry Innovation Day a posé les bases de la mobilité de demain. Organisé le 4 juin à l’Hôtel Sheraton de Tunis par la Chambre tuniso-allemande de l’Industrie et du Commerce (AHK Tunisie), en partenariat avec la Tunisian Automotive Association (TAA) et la GIZ Tunisie, cet événement a réuni décideurs, experts et partenaires stratégiques. Tous ont échangé autour d’un fil conducteur : « l’écosystème tunisien au service de l’industrie automobile de demain ». Le ministre de l’Industrie, Fethi Sahlaoui, a fait l’honneur de sa présence, ainsi que l’ambassadrice d’Allemagne, Son Excellence Elisabeth Wolbers.
L’ambition de cette rencontre était de nouer des alliances stratégiques et de nourrir les prises de décision. Il s’agit de coécrire l’avenir du secteur entre industriels, institutions académiques, investisseurs et pouvoirs publics.
Le programme s’est articulé autour de quatre panels, modérés par des conférenciers nationaux et internationaux :
- Les tendances du secteur automobile à l’échelle internationale, par Florian Langlotz, responsable mondial du secteur automobile chez Drees & Sommer, une entreprise de conseil basée en Allemagne.
- Les innovations qui façonnent l’avenir durable de l’industrie automobile : une table ronde avec Markus Thill, à la tête des activités de la région Afrique pour Bosch, Thilo Bein, responsable de la gestion scientifique à l’Institut Fraunhofer, Wouter IJzermans, conseiller principal auprès de la BEPA (Batteries European Partnership Association), Myriam Elloumi, directrice des affaires générales et responsable du développement durable chez Coficab, acteur mondial dans le domaine des câbles automobiles, et Zied Zemzem, responsable des technologies de production en Tunisie chez Leoni.
- Les opportunités au-delà des marchés traditionnels avec Marius Ochel, chef d’équipe de la division Commerce extérieur et douanes chez VDA, Firas Feki, directeur général et responsable chez KPIT, Aymen Zghibi, fondateur et PDG de Surus, et Boubaker Siala, fondateur et PDG de Bako Motors.
- Aligner les compétences de demain aux nouveaux défis du secteur, avec Sabri Brahem, directeur des ressources humaines pour l’Europe et l’Afrique chez Dräxlmaier, Hamza Dhia Mrabet, responsable des ressources humaines chez Planisware, Imen Bouali, responsable de l’unité Intelligence artificielle chez Maibornwolff, et Najoua Essoukri, directrice de l’ENISO.
De la « minute-main » à « l’heure-cerveau » : la Tunisie, matière grise de la mobilité future
Le directeur général de l’AHK Tunisie (la Chambre tuniso-allemande de l’industrie et du commerce), Jörn Bousselmi, a soutenu que la force historique de la Tunisie manufacturière n’est plus à prouver, mais que le secteur vit une mutation sans précédent due aux enjeux de l’électrification, du digital et du développement durable. Selon lui, la Tunisie ne doit plus se vendre comme un simple site d’assemblage à faible coût, mais comme un pôle d’ingénierie de pointe : « L’enjeu est de passer de la « minute main-d’œuvre » aux « heures du cerveau ». Plus que la proximité géographique, le véritable facteur clé de la Tunisie réside dans son éducation, son agilité culturelle et sa capacité d’adaptation », a-t-il résumé. Si la fuite des cerveaux est souvent perçue comme une fatalité, le dirigeant de l’AHK y voit tout de même une plus-value. La diaspora tunisienne en Allemagne tisse un réseau d’ambassadeurs unique, capable de ramener des investissements technologiques vers la Tunisie. Selon lui, la Tunisie est le pays le mieux placé en Afrique du Nord, et l’implantation de géants allemands pour ouvrir des centres de recherche en intelligence artificielle et en software en témoigne.
Des chiffres qui confirment une dynamique historique
Félix Sarrazin, chef de projet à la GIZ (l’agence de coopération allemande), a rappelé les avancées concrètes enregistrées grâce au Pacte de compétitivité industrielle mis en œuvre sous la tutelle du ministère de l’Industrie :
- 120 000 emplois : c’est ce que pèse aujourd’hui le secteur automobile tunisien, contre 80 000 en 2020.
- Une trentaine de nouveaux investissements d’envergure ont été captés et accompagnés au cours des dernières années, sans compter les nombreuses extensions d’entreprises déjà enregistrées dans le pays depuis des décennies.
- 2e hub de formation du continent : grâce à la TAMA (Tunisian Automotive Management Academy), codéveloppée avec la TAA, la Tunisie est le seul pays d’Afrique, avec l’Afrique du Sud, à délivrer des certifications européennes homologuées par la prestigieuse VDA (l’Association de l’industrie automobile allemande). Auparavant, les ingénieurs devaient s’exiler en Allemagne pour obtenir ces accréditations ; ils sont désormais formés et certifiés directement sur le sol tunisien.
L’innovation locale s’exporte : le cas d’école Bako Motors
Cette montée en gamme technologique s’incarne dans des réussites industrielles concrètes comme celle de Bako Motors. Fondée en septembre 2021, cette start-up tunisienne spécialisée dans la micromobilité conçoit et développe des véhicules électriques solaires à zéro émission. Une usine est basée à Ben Arous, destinée à servir les marchés européens, une deuxième est située en Arabie saoudite et le siège est au Luxembourg. Son PDG, Boubaker Siala, a partagé le succès de l’entreprise : « En seulement quatre ans, nous avons réussi à faire homologuer et certifier nos véhicules aux normes européennes. Aujourd’hui, nous exportons vers la France, l’Italie, l’Allemagne, mais aussi vers l’Arabie saoudite et le Qatar. » Le dirigeant a également profité de l’événement pour annoncer une exclusivité majeure : en décembre prochain, un rallye de démonstration inédit sera organisé sur un circuit de karting à Hergla avec huit véhicules Bako basculés en conduite 100 % autonome.
Le marché africain en ligne de mire
Si l’Europe reste le partenaire historique, l’avenir s’écrira aussi sur le continent africain. La présence à l’événement de délégations venues du Ghana et d’Égypte souligne le rôle central que veut jouer la Tunisie au sein de l’AAAM (African Association of Automotive Manufacturers), créée pour mettre en place un marché automobile africain.
Myriam Elloumi, présidente de la Tunisian Automotive Association (TAA), a insisté sur le fait que l’Afrique offre un potentiel immense à condition d’harmoniser les réglementations et d’optimiser la logistique régionale. Selon elle, l’Afrique possède toutes les matières premières nécessaires à la construction d’une voiture. Elle a également souligné que la mobilité de demain en Afrique obéit à des logiques différentes de celles de l’Europe, ce qui impose de développer des compétences locales capables d’apporter des réponses sur mesure.
Cependant, la présidente de la TAA n’a pas caché ses inquiétudes concernant le marché intérieur de l’assemblage en Tunisie. Alors que le pays assemblait près de 15 000 véhicules par an il y a quelques années, la production locale est tombée sous la barre des 5 000 unités : « C’est une filière que nous sommes en train d’asphyxier à cause des taxes, des droits de douane et des contrôles administratifs excessifs. » L’objectif partagé de la TAA et du ministère de l’Industrie reste d’attirer un grand constructeur mondial.
La stratégie claire de la TAA pour le secteur automobile tunisien
Myriam Elloumi a mis l’accent sur la feuille de route mise en place avec le ministère : « Je ne présente pas un bilan mais un plan d’action », a-t-elle déclaré. Le Pacte de compétitivité, signé en 2022 avec le gouvernement, continue de progresser à un rythme soutenu. Un succès que Myriam Elloumi attribue avant tout à une dynamique collective : un véritable travail d’équipe unissant le public, l’ensemble des institutions et les comités techniques.
Cet optimisme, elle le puise également dans une anecdote révélatrice. Lors de sa visite en Tunisie, la directrice générale de Volkswagen pour l’Afrique a été saisie par la qualité de la production locale : en découvrant la complexité et la haute technicité des pièces fabriquées dans les usines tunisiennes, elle a d’abord cru qu’il s’agissait de composants sortant tout droit de ses propres usines allemandes.
À l’Hôtel Sheraton, la journée représentait également une opportunité de networking entre les professionnels du secteur automobile.