L’une est, dit-on, sacrifiée, l’autre fait fonction de soupape de sécurité, les deux écoles se complètent dans un système éducatif à deux vitesses où l’Etat cède au privé une partie de la charge éducative. Mais alors que les Tunisiens sont attirés par une école privée mieux nantie, plus disciplinée et plus rigoureuse, l’enseignement public garde l’exclusivité de la production des élites du pays.
C’est la rentrée. Parmi les préoccupations des familles, outre le budget consacré aux fournitures scolaires et autres nécessités de la rentrée, le choix de l’école pour le petit dernier ou du collège pour l’adolescent rebelle. Etablissement public ou privé, lequel choisir ? Bien que l’école publique soit gratuite et profondément implantée dans le territoire national, l’école privée tient le haut du podium dans le cœur des Tunisiens et n’est, désormais, plus la chasse gardée des plus aisés, malgré des tarifs souvent dissuasifs. Portée par une réputation de discipline et de rigueur, l’école privée ne supporte aucune concurrence. Pourtant, ce sont les établissements publics qui produisent les lauréats du baccalauréat et les futures élites du pays. Un paradoxe qui traduit l’existence d’un système éducatif à deux vitesses où le secteur privé est missionné de supporter une partie de la lourde charge du primaire et du collège.
Dans un contexte de concurrence généralisée, l’enseignement privé a connu une évolution spectaculaire en quelques années. L’effectif des élèves inscrits au primaire a été multiplié par six en quinze ans, passant de plus de 21.500 en 2009 à 136.422 en 2025, selon les données du ministère de l’Éducation. Même progression au niveau de l’enseignement secondaire privé qui affiche 126.023 inscrits en 2025. Sans oublier les classes préparatoires qui suivent la même trajectoire avec 12.991 inscrits en 2025. Est-ce à dire que le plein essor de l’enseignement privé a sacrifié l’école publique ? Pas du tout, même si la notoriété de l’école publique s’est nettement dégradée au cours des deux dernières décennies et que beaucoup de familles tunisiennes modestes lâchent l’école publique au profit de l’école privée au prix de grands sacrifices.
Politique publique de privatisation de l’enseignement
En effet, contrairement à une idée reçue largement répandue, l’enseignement privé ne scolarise pas la majorité des élèves tunisiens. Selon les données officielles (data.gov.tn), le secteur n’accueille que 10% de l’ensemble des effectifs tous cycles confondus (primaire, collège, lycée) et compte entre 1.400 et 1.500 établissements primaires et secondaires en 2026. Le nombre d’établissements privés a doublé en dix ans et ils ne se limitent plus aux zones aisées et aux régions côtières plus développées, on en recense dans les 24 gouvernorats, y compris ceux historiquement marginalisés. Dans ce contexte de privatisation rapide de l’éducation, une question mérite d’être posée : la Tunisie a-t-elle fait le choix de sacrifier son école publique, un des piliers de l’Etat social, qui a donné des sommités par le passé, au profit du secteur privé ?
L’attractivité du privé ne tient pas, en effet, au seul prestige social qui séduirait riches et moins riches. Elle repose, aussi, sur des écarts en termes de conditions d’enseignement, d’encadrement et de fonctionnement. Ce qui séduit particulièrement les familles, ce sont les classes moins encombrées que dans le public –une moyenne de 19 élèves par classe dans le primaire et 7 dans le secondaire- et l’inexistence des heures creuses (dans l’emploi du temps) que les élèves du public passent dans la rue, livrés à tous les dangers. Encore faut-il souligner la discipline, la rigueur et, cerise sur le gâteau, l’absence de grèves des enseignants, la phobie des parents d’élèves. Tout au long de la décennie post-révolution, les enseignants en avaient usé et abusé jusqu’à perdre l’empathie et le soutien des Tunisiens.
Le succès enregistré par l’enseignement privé n’est pas non plus uniquement le fruit d’un marché de plus en plus demandeur, il a été aussi activement encouragé par l’Etat lui-même. Le décret n°2008-486 du 22 février 2008 a instauré des avantages fiscaux et financiers pour attirer les investissements privés vers l’éducation et encourager les promoteurs d’établissements privés. Parmi ces incitations : une subvention pouvant atteindre 25% du coût du projet, une prise en charge partielle des salaires pour une durée maximale de dix ans, la couverture de la contribution patronale. Une étude de l’Observatoire tunisien de l’économie (2025) a établi le lien entre cette dynamique d’encouragement de la privatisation de l’enseignement avec les mesures d’austérité prises par l’Etat pour réduire ses dépenses publiques, dans le contexte de la crise économique. L’impact sur le domaine de l’éducation et de l’enseignement public est sans appel : baisse des investissements dans les infrastructures, dans les recrutements et dégradation des écoles publiques.
Sacrifiée, l’école publique continue d’être la fabrique de l’élite
En se désengageant en partie et progressivement du primaire, l’Etat fait la politique de ses moyens financiers qui suivent une courbe descendante sous le poids de la dette publique. Ce, tout en veillant à garantir la qualité de la formation au terme des trois cycles en les sanctionnant de concours nationaux : concours d’entrée aux collèges pilotes au terme de la sixième année primaire, concours de la 9e année clôturant l’enseignement de base et ouvrant la porte vers les lycées pilotes et l’examen national du baccalauréat avec son lot de lauréats destinés à des études supérieures de premier choix en Tunisie ou à l’étranger.
Si l’école publique perd du terrain en nombre d’inscriptions, en image et en attractivité auprès des familles aisées et plus modestes, elle continue, année après année, de produire l’écrasante majorité des meilleurs résultats au baccalauréat et aux concours d’entrée aux collèges et lycées pilotes, des établissements exclusivement publics et très convoités par les Tunisiens. Les statistiques du ministère de l’Éducation sont éloquentes. Sur les 53.721 admis à la session principale du baccalauréat 2025, 41,63% (22.364 candidats) appartiennent au secteur public, 13,05% au privé et 2,4% des candidats libres. Ce n’est pas une exception à la règle. En 2021, ces proportions étaient encore plus marquées avec 51,56% d’admis dans le public contre 13,06% dans le privé. L’écart massif dans les performances au baccalauréat entre le public et le privé est structurel et non un accident de parcours, les meilleures moyennes nationales au Bac sont obtenues par des élèves de l’enseignement public généralement issus des lycées pilotes, répartis sur plusieurs gouvernorats. En termes de répartition géographique des performances de l’enseignement public, Nabeul, Kélibia, Gafsa, Mahdia, Le Kef et d’autres gouvernorats ont eu l’occasion de faire la différence, mais Sfax n’en rate aucune, chaque année : plus de 71% de taux de réussite global en 2025.
Un système sélectif au sein du public
Deux indicateurs, au moins, expliquent pourquoi l’école la plus fuie débouche sur l’enseignement le plus performant. Le premier est l’intégration d’un système sélectif au sein de l’enseignement public. Il s’agit de l’accès aux collèges et aux lycées pilotes uniquement par voie de concours très sélectifs exigeant une moyenne minimale de 15/20, dans le but de préserver un enseignement d’excellence. L’école publique n’est donc pas un bloc homogène, autant elle accueille tous les enfants en âge d’être scolarisés, autant elle concentre une bonne partie des meilleurs élèves du pays, sélectionnés sur des critères purement académiques et non sur la capacité financière des familles.
A l’opposé, la sélection au niveau du secteur privé se base sur un critère social, non académique. L’inscription dans le privé dépend avant tout des moyens financiers de la famille et, en échange, les établissements privés proposent des cursus différents. Les plus chers et plus réputés, qui ont pignon sur rue, garantissent des conditions d’enseignement haut de gamme, des activités ludiques supplémentaires, l’enseignement des langues, voire des cursus étrangers, mais ils restent une minorité. C’est la vitrine qui fait rêver toutes les familles. Derrière, le spectacle est moins alléchant. Le privé se distingue aussi par une très grande hétérogénéité de qualité motivée par une logique commerciale si bien que nombre de petites écoles privées poussent dans des quartiers, élisent domicile dans des villas réaménagées et recrutent les élèves dès lors que les frais sont payés. Leurs avantages pour les parents qui travaillent ne sont pas des moindres : la proximité du domicile familial et la retenue de l’élève dans l’établissement toute la journée.
Le second indicateur est la qualité du corps enseignant du secteur public. Celui-ci reste globalement mieux formé et plus expérimenté et le recrutement se fait par concours. Le secteur privé peine, quant à lui, à fidéliser des enseignants qualifiés, notamment à cause de rémunérations peu attractives et de statuts moins protecteurs.
En somme, le paradoxe du système éducatif tunisien met dos à dos deux sous-systèmes : l’école publique est fuie pour des raisons de confort, d’infrastructure et d’image, alors qu’elle continue de concentrer, via ses filières d’excellence internes, l’essentiel du vivier des meilleurs élèves du pays. Le privé, quant à lui, séduit et attire de plus en plus de « clients », mais aux concours nationaux, il affiche des résultats disproportionnellement faibles au regard de ses effectifs et de ses moyens.
Cours particuliers pour tous
Au-delà du duel public/privé, il y a une troisième catégorie de parents d’élèves qui font le choix de l’école publique en raison de la gratuité de l’enseignement, ce qui leur permet de financer les coûteux et désormais incontournables cours particuliers. Ce fléau des cours particuliers, un marché parallèle de l’enseignement privé estimé à des millions de dinars chaque année, qui ruine les familles, remet en cause le principe même de la gratuité de l’enseignement public et prétend pallier les insuffisances de l’enseignement en classe, dans le public et dans le privé.
Les statistiques ne permettent pas de conclure à un « sacrifice » organisé de l’école publique tunisienne. Par ailleurs, le mythe d’une école privée homogène globalement supérieure ne résiste pas à l’évaluation des résultats du Bac et de la 9e. Le recul budgétaire de l’Etat au profit du secteur de l’éducation est avéré, tout comme la dégradation des infrastructures scolaires publiques, contrairement aux incitations fiscales mises en place depuis 2008 au profit d’un secteur privé en pleine croissance. L’école publique fait face à un lent effritement qui pousse une partie croissante des familles à se détourner du public pour aller vers un secteur privé hétérogène, souvent plus confortable mais rarement plus performant.
Désavantages
– Le succès enregistré par l’enseignement privé n’est pas uniquement le fruit d’un marché de plus en plus demandeur, il a été aussi activement encouragé par l’Etat lui-même. Le décret n°2008-486 du 22 février 2008 a instauré des avantages fiscaux et financiers pour attirer les investissements privés vers l’éducation et encourager les promoteurs d’établissements privés.
L’école en chiffres
– 2,3 millions d’élèves inscrits en 2025 dont 10% dans le privé
– 10,3% : la part du budget de l’Etat consacrée à l’éducation, en recul par rapport à 2010 (15,9%). Entre 87% et 90% du budget servent à payer les salaires des fonctionnaires et des enseignants.
Enseignement privé :
– Le secteur n’accueille que 10% de l’ensemble des effectifs tous cycles confondus (primaire, collège, lycée). Le primaire a été multiplié par 6 depuis 2009.
– Tous cycles confondus, le secteur privé compte 1.400 à 1.500 établissements en 2025, répartis sur les 24 gouvernorats, dont 708 écoles primaires et 508 établissements secondaires. Le nombre d’établissements a doublé en 10 ans.
– Ratio par classe : une moyenne de 19 élèves par classe dans le primaire et 7 élèves par classe dans le secondaire.
Performances public vs privé
– Taux de réussite baccalauréat 2025 : 41,6% dans le public contre 13% dans le privé. Un écart important expliqué notamment par la sélection académique interne au sein de l’enseignement public (collèges et lycées pilotes).
Les frais
Fourchette des tarifs (disponibles) de l’enseignement privé pour l’année scolaire 2026-2027 (source : Bestschool)
– Les frais de scolarité annuels peuvent varier entre 3.000 dt et 8.000 dt par élève et par an.
– Les frais de cantine et de garderie (optionnels) varient de 500 à 2.000 dt par élève et par an.