Filière avicole: des taux de mortalité élevés après les fortes chaleurs estivales

Le secteur avicole tunisien a été durement éprouvé par les vagues de chaleur survenues durant l’été 2026, auxquelles se sont ajoutées des interruptions fréquentes et prolongées des réseaux d’électricité et d’eau. Dans certaines exploitations, la mortalité des volailles a atteint 100 %, et le recul de la production fait craindre des difficultés d’approvisionnement du marché en viandes blanches. Les zones de production intensive, en particulier les gouvernorats de Nabeul et de Zaghouan, ont été les plus touchées. L’ampleur exacte des pertes à l’échelle nationale reste toutefois difficile à évaluer, en raison de l’absence de données statistiques officielles récentes et précises sur la production, la consommation et le nombre d’élevages concernés.
Les petits et moyens élevages restent les plus vulnérables
Les températures anormalement élevées n’ont pas été le seul facteur en cause. L’augmentation de l’humidité, couplée aux coupures d’électricité à répétition, a gravement perturbé le fonctionnement des systèmes de ventilation et de refroidissement, pourtant indispensables dans les bâtiments d’élevage. Khaled Aouini, membre du bureau exécutif de l’Union régionale de l’agriculture et de la pêche, a qualifié le mois de juillet de période « difficile et éprouvante » pour les éleveurs, en raison de la hausse exceptionnelle des températures et de l’humidité. La situation s’est détériorée avec des coupures d’électricité s’étendant parfois sur plusieurs heures, alors que les équipements de ventilation et de refroidissement fonctionnent principalement grâce à l’alimentation électrique. Selon Slim Bouhoucha, éleveur dans la région de Boukrim, les longues interruptions survenues pendant les pics de chaleur ont directement aggravé l’ampleur des pertes. Les groupes électrogènes utilisés par certains professionnels n’ont pas toujours suffi à pallier des coupures soudaines et prolongées.
Les petits et moyens élevages figurent parmi les plus durement touchés, notamment ceux qui ne disposent pas de groupes électrogènes permettant d’assurer la continuité du fonctionnement des équipements de ventilation et de refroidissement. Des données rapportées par la télévision nationale font état d’un taux de mortalité de 100 % dans certaines unités, témoignant de l’ampleur des effets combinés des conditions climatiques extrêmes et des perturbations de l’alimentation électrique. Au-delà des pertes économiques immédiates, cette situation menace directement la pérennité de plusieurs exploitations. Khaled Aouini, qui est lui-même petit éleveur et dont l’activité de poulet de chair fait vivre quatre familles, a déclaré que les professionnels sont aujourd’hui préoccupés par leur avenir, notamment à l’approche de la rentrée scolaire et dans un contexte de hausse des prix. Pour Slim Bouhoucha, les pertes enregistrées sont telles qu’il envisage lui aussi d’abandonner le métier, estimant avoir rencontré de grandes difficultés à faire face seul aux conséquences des coupures d’électricité et des fortes chaleurs.
Un recensement des pertes en cours
Les effets de la crise commencent également à se faire sentir sur le marché. La mortalité des volailles et le recul de la productivité devraient entraîner une baisse de l’offre et pourraient accentuer les tensions sur l’approvisionnement en viandes blanches. La Chambre nationale des commerçants de volailles et de viandes blanches prévoit ainsi que la production pourrait tomber à environ 11 000 tonnes en septembre, contre 16 000 tonnes initialement attendues avant la vague de chaleur. La situation est particulièrement sensible en septembre, avec la rentrée scolaire et universitaire et la reprise du système de travail en deux séances, qui pourraient contribuer à accroître la demande en viandes blanches. Selon les estimations de la Chambre, la production nationale quotidienne avait atteint environ 500 tonnes en 2025, contre une consommation journalière comprise entre 350 et 400 tonnes. La filière manque toutefois de données statistiques officielles suffisamment récentes et précises permettant de mesurer avec exactitude les pertes enregistrées à l’échelle nationale et leurs conséquences sur le marché.
Face à cette situation, le Groupement interprofessionnel des produits avicoles et cunicoles a engagé une opération de recensement des pertes auprès des professionnels. Les éleveurs ont été appelés à transmettre des données détaillées sur les conséquences de la vague de chaleur et des coupures d’électricité. L’opération couvre les différentes composantes de la filière, notamment les poules reproductrices, les poulets de chair, les dindes et les poules pondeuses. Pour les éleveurs de poules pondeuses, il s’agit notamment de communiquer les taux de mortalité et la baisse de production. Les producteurs de poulets de chair et de dindes sont invités à fournir les taux de mortalité ainsi que les données relatives aux retards de croissance. Les éleveurs de reproductrices doivent, pour leur part, préciser les taux de mortalité, la baisse de rendement et les éventuelles conséquences sur la fertilité. Le délai fixé pour la transmission de ces données arrive à échéance ce lundi. Les résultats doivent servir de base à l’évaluation des pertes et à la mise en place d’un programme d’intervention et d’ajustement de la production.
Le ministère de l’Agriculture compte s’appuyer sur les résultats de ce recensement pour déterminer les mesures nécessaires à l’ajustement de la production. Salwa Dhaouadi, sous-directrice de la production de viande à la Direction générale de la production agricole, a indiqué que le ministère envisage, dans un premier temps, l’importation de lots d’œufs à couver afin d’ajuster la production durant les mois de novembre et décembre. Le ministère s’attend à ce que le marché connaisse en septembre « une certaine pression » au niveau de l’approvisionnement en viandes blanches, avant un retour à un rythme normal en octobre. L’objectif est de limiter les conséquences d’une éventuelle baisse de production durant les prochains mois, les pertes enregistrées à un stade donné du cycle d’élevage pouvant en effet se répercuter sur les étapes suivantes.
Les énergies renouvelables parmi les pistes avancées
La situation du secteur a fait l’objet d’une séance de travail au ministère de l’Agriculture le 3 septembre, consacrée au suivi de la situation de la filière avicole et à l’évaluation des effets des vagues de chaleur sur le système de production. La réunion a rassemblé des représentants de la Direction générale de la production agricole, du Groupement interprofessionnel des produits avicoles et cunicoles, de la Direction générale des services vétérinaires, du Centre national de veille zoosanitaire, ainsi que des représentants des services régionaux de Sfax et de Nabeul et des structures professionnelles et vétérinaires. Le ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, Ezzedine Ben Cheikh, a insisté sur la nécessité de prendre des mesures urgentes et préventives pour limiter les pertes, garantir la continuité de la production et préserver l’équilibre du marché. Les discussions ont également porté sur des programmes à moyen et long termes destinés à renforcer la capacité de la filière à faire face aux phénomènes climatiques exceptionnels.
La crise a mis en évidence la nécessité de renforcer la capacité des unités d’élevage à faire face aux coupures imprévues, les systèmes de ventilation et de refroidissement étant indispensables à la survie des volailles pendant les périodes de forte chaleur. Les participants à la réunion ont notamment préconisé de soutenir l’investissement dans les énergies renouvelables, de favoriser leur généralisation et de faciliter l’accès aux groupes électrogènes afin de garantir le fonctionnement continu des équipements essentiels. Les difficultés d’approvisionnement en vaccins et médicaments vétérinaires ont également été examinées. Une révision de certaines dispositions législatives et procédures est envisagée afin de faciliter l’importation des médicaments et produits biologiques et d’assurer leur disponibilité dans les délais nécessaires. Le renforcement de l’encadrement technique et sanitaire des éleveurs figure également parmi les pistes retenues, notamment pour prévenir les maladies, améliorer les conditions d’élevage et permettre une intervention rapide en cas de risque.
Une meilleure gestion des volailles mortes à l’étude
La gestion des volailles mortes constitue également un volet de la réponse à la crise. Les autorités ont examiné la possibilité de mettre en place une approche plus durable fondée sur la valorisation environnementale de ces déchets et leur transformation en ressources à valeur ajoutée, dans le respect des normes sanitaires et environnementales. Cette orientation vise à limiter les risques sanitaires et environnementaux tout en améliorant la gestion des déchets issus de l’activité avicole, une problématique devenue plus importante avec l’augmentation de la mortalité dans certaines unités. La crise de l’été 2026 met en évidence une vulnérabilité structurelle de la filière avicole tunisienne face aux aléas climatiques et aux défaillances des réseaux d’électricité et d’eau.

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