Jean-Pierre Liscia, «le doyen du doyen» vient de nous quitter le 30 septembre dernier à la Marsa à l’âge de 88 ans. Ce dirigeant modèle détient un record quasi mondial inhérent à la durée de la présidence d’une association sportive. C’est en effet le plus ancien président de club puisqu’il en avait pris la barre en 1963 jusqu’à il y a à peine quelques années. En six décennies de responsabilités, il a naturellement vécu de beaux moments de triomphe (l’accession en 1969 en division nationale, notamment) et d’autres de vicissitudes à l’image de la traversée du désert que les Bleu et Blanc connaissent depuis l’avènement du 21e siècle. Persévérant et coriace à souhait, il n’a toutefois jamais désarmé ou été gagné par le découragement.
«Je ne lâcherai jamais ce combat perpétuel qui constitue toute ma vie, nous avouait ce Franco-tunisien médecin dentiste dans la vie au cours d’un des entretiens que nous eûmes avec lui. C’est la cause de la tolérance et de la convivialité entre les religions qui est en jeu. De la lassitude ou du découragement ? Non, je n’ai jamais été gagné par un tel sentiment même lorsque j’ai eu un cancer du poumon, puis des intestins. Je sais qu’on me qualifie de fou, mais je ne lâcherai jamais prise et lutterai jusqu’au bout d’autant plus que le fait d’être dirigeant dans une association sportive a rempli ma vie».
Car, pour ceux qui ne le savent pas, l’Union Sportive Tunisienne (UST) est connue depuis la nuit des temps pour être le club de la communauté juive en Tunisie, en plus d’être le vrai doyen des clubs tunisiens.
«C’est la plus vieille association du pays, et en même temps un symbole de la lutte anticoloniale, s’enorgueillit Liscia. Nationaliste à souhait, l’UST éprouvait un malin plaisir à battre les clubs des colons, Ferryville et le PFC Bizerte entre autres. Pour ce faire, le club bleu et blanc s’appuyait malicieusement sur la complicité naturelle entre les juifs et les musulmans tunisiens».
L’UST aura du reste joué un rôle fondamental pour stimuler la lutte nationale, ce qui avait attaché cet adolescent à ce bastion autour duquel se rassemblait la communauté israélite installée dans notre pays, communauté à laquelle appartient Liscia, né le 25 août 1938 à Tunis.
«L’apogée de l’entre-deux-guerres»
«Je me suis entiché de l’UST alors que j’étais étudiant, se souvient-il. J’en devins vite un des dirigeants. Au début du siècle dernier, le Stade Africain rassemblait les joueurs de confession musulmane, alors que les juifs tunisiens jouaient au Stade Tunisois. Un jour, il y eut des violences et une émeute à l’issue d’une rencontre qui avait opposé ces deux clubs. Résultat : leur dissolution et la création en 1917 de l’UST qui réunissait à l’origine des joueurs juifs et musulmans. Au sein du premier Bureau directeur cohabitaient aussi bien Albert Nataf que Salah Soudani qui sera par la suite un des fondateurs du Club Africain. D’ailleurs, les joueurs clubistes Mustapha Zmerli, Tijani Kabadou, Nassim Berrebi et Adolphe Belaïche ont porté les couleurs des deux clubs, le CA et l’UST».
JPL vécut ainsi de plein fouet la transformation du club dans l’entre-deux-guerres et ses heures de gloire : «Après la fondation de l’EST et du CA, l’UST allait se transformer en club de la communauté juive tunisienne, et connaîtra son apogée : champion de Tunisie 1930, 1931 et 1933, en plus de cinq coupes glanées entre 1931 et 1935, le tout sous la présidence d’Henri Smadja, Albert Haddad et Moïse Slama. Mais, après la Seconde Guerre mondiale, c’est la déchéance et la relégation en 3e division. Avant la renaissance des années 1960-1970 grâce à une cuvée de footballeurs talentueux : Popaul Perez, Kiki Lakhal, Bébé Slama, Mokhtar Ben Jerad, Hamadi Henia, Jeannot Brami, Mongi Fekir, Youssef Ben Yahia, Ali Sraieb, Giovanni di Marco, Hassen Refaï, Saâd Karmous… En 1969, notre équipe seniors garçons de football accéda en division nationale où elle évolua jusqu’en 1971. Elle se composait de Grey (gardien), Sraieb, Refaï, Kandil, Fetni, Ben Yahia, Guenni, Lahmadi, Ben Smaïl, Chedly et Ouali. Notre entraîneur était Rached Hammi, puis Hamadi Henia. Notre attaquant Ali Sraieb fut élu par le journal «L’Action» deuxième meilleur joueur de la saison, derrière Ahmed Zitouni, sacré Soulier d’Or (45 étoiles contre 46 pour le Clubiste). Malheureusement, en 1971, c’était la relégation en 2e division, puis, entre 1979 et 1981, en division 3. En 2004, ce fut la dissolution pure et simple de l’équipe seniors de football, devenue incapable de soutenir la concurrence avec les grosses cylindrées. Trois ans plus tard, ce furent les équipes minimes et cadets garçons qui étaient à leur tour dissoutes. Maintenant, nous n’avons plus que l’équipe féminine de football qui a eu l’honneur de remporter en 2005 le premier championnat de Tunisie, ce qui n’est pas une mince affaire, et de disputer la finale de la coupe de Tunisie 2005, 2006 et 2010. En outre, elle a remporté la coupe de la Ligue de football féminin 2016 après en avoir été le finaliste en 2013. Dans le foot féminin, l’UST a joué en quelque sorte le rôle de précurseur».
«L’UST, symbole de convivialité»
Lorsque nous lui demandâmes s’il ne craignait pas au fond que l’UST n’aura finalement été qu’une aventure individuelle certes exaltante et héroïque, et qu’après lui, ce club ne soit condamné à disparaître, il n’hésita guère à trancher : « Malheureusement, l’UST disparaîtra avec moi. Ce club n’intéresse plus personne, et je ne me fais pas trop d’illusions. Il y a trop de difficultés, d’obstacles et de contrariétés, et cela finit à la longue par devenir très fatigant. Jadis, Ferid Mokhtar, par exemple, et son entreprise la STIL nous aidaient. J’ai regardé avec les yeux d’un père les nombreuses générations qui ont défilé à l’UST. Il n’y a plus beaucoup de juifs en Tunisie. Pourtant, ce club mythique représente beaucoup pour ce pays. Bref, l’UST, c’est tout ce que j’aime dans ma vie. Délaissé par tout le monde, il symbolise pourtant la convivialité entre les différentes communautés qui a toujours marqué ce pays miraculé et un fort esprit de tolérance. Pour moi, sa survie est une question vitale».
Si elle a pu résister aussi longtemps, l’Union Sportive Tunisienne le doit essentiellement à la passion d’une poignée de sportifs conduits par cette sorte de patriarche érigeant habilement le Système D en mode de gestion : «Jadis, nous gérions un budget de 35 à 40 mille dinars par an, nous détailla-t-il. Le ministère nous accordait une subvention de 10 mille dinars. Idem pour la fédération de football, alors que la municipalité nous faisait bénéficier d’un montant de 6 mille dinars. Le reste, nous le grattions par-ci, par-là. Mais depuis la Révolution, toutes ces mannes ont disparu. Heureusement que mon ami que je ne bénirais jamais assez, Taïeb Segni, un Espérantiste pur et dur établi en France, nous fait depuis trois ans un don annuel de trois mille dinars. Nous vivons donc à présent d’expédients parce que le football féminin n’intéresse plus personne. En tout cas, à l’UST, le volet pécuniaire restera toujours un point d’interrogation».
«Désormais, l’argent rend les joueurs mous, plats et rassasiés»
Afin d’attirer les grands joueurs, l’UST de Liscia a dû dépenser des fortunes, et ce club passe donc pour être le premier à suivre cette voie : «Certains joueurs arrivaient par intérêt, pour les salaires faramineux. Toujours est-il que cela n’a pas été le cas sous ma présidence. En effet, les gros talents débarquaient à l’UST en fin de carrière pour le plaisir, sans plus. Le cas des Hammam-Lifois Saâd Karmous et Hamadi et Mejri Henia, du Clubiste Bechir Kekli dit «Gattous», du Stadiste Hassen Refaï, de l’Espérantiste Chedly Laâouini… Nous avons mis sur pied une équipe du tonnerre avec les Di Marco, Fetni, Guenni, Fradi, Mongi Fekir… qui savait tenir tête aux meilleures équipes. N’oubliez pas non plus que les vedettes de l’invincible et prestigieuse équipe du FLN algérien, Ben Tifour, Soukane, Boubaker… préféraient l’UST pour s’entraîner. Mais au final, je crois avoir été suffisamment récompensé de mes efforts».
Au demeurant, Liscia ne trouve aucune commune mesure entre foot d’hier et foot d’aujourd’hui : «Jadis, les joueurs espéraient réussir dans le foot, consentant tous les efforts imaginables afin d’améliorer leur situation sociale et trouver un boulot, souligne le mythique président ustien à la longévité ahurissante. Il faut dire que beaucoup de clubs se chargeaient d’enrôler leurs joueurs. Cette obligation de réussir dans le foot qui leur donnait des ailes s’est malheureusement estompée ces dernières décennies. Désormais, l’argent rend nos joueurs mous, plats et rassasiés. Depuis sa première participation en Coupe du monde en 1978, notre sport-roi marche à reculons. Le déclin s’est accéléré ces dernières années où l’on assiste à du n’importe quoi. On a l’impression que le foot tunisien se meurt».
«La Tunisie, un exemple pour les pays arabes»
«Le sport a tout simplement constitué la plus belle histoire de ma vie, la passion de toute ma destinée, conclut Jean-Pierre Liscia. Dois-je préciser qu’en soixante ans au service de l’UST, dont j’ai été le président depuis 1963, j’ai également exercé au sein de la fédération tunisienne de volley-ball entre 1973 et 1975 en qualité de vice-président au sein des bureaux de Ahmed Belkhodja, le frère du grand joueur Hassine «Zizi» (1966-1970), puis de Noureddine Skandrani (1971-1978). Je ne suis du reste pas étranger au volley puisque j’ai été de 1953 à 1957 volleyeur à l’Alliance Sportive de Tunis».
En plus du boulot de chirurgien dentiste qu’il a exercé de 1963 à 2014, Liscia occupa également plusieurs postes de responsabilités : vice-président de l’Association des Anciens du Lycée Carnot, membre d’honneur de l’Association des Anciens footballeurs qui était alors présidée par l’ancien footballeur de l’UST Hassen Refaï, président de l’Union des Français de l’étranger (UFE)… Je suis fier d’avoir été décoré à quatre reprises pour les loyaux services rendus à mon pays : la médaille du Mérite Sportif en 1980 décernée par le ministre de la Jeunesse et des Sports Foued Mbazaa, la médaille du Mérite professionnel en 1984 décernée par le ministre des Affaires sociales Mohamed Ennaceur, l’Ordre national du Mérite en 1992 dont j’ai été décoré par le ministre de la Jeunesse et des Sports Abdallah Kaâbi ; et last but not least, le trophée du Mérite sportif en 2016 remis par Samira Meraï Friaa, ministre de la Femme pour avoir instauré en 2005, en compagnie de trois autres présidents de club le football professionnel féminin en Tunisie».
«J’ai servi du mieux que je pouvais ce pays qui est dans le sang, conclut-il. Je suis fou aliéné par la Tunisie, un exemple pour les pays arabes. Beaucoup de gens m’invitent à partir en Europe. Je leur rétorque : « Qu’irais-je bien faire là-bas ? Il n’y a pas un coin au monde plus beau qu’ici. Les plages de Tabarka, où je vais passer le week-end, entre Kélibia et El Haouaria ou encore, entre Sfax et Mahdia n’ont pas leurs pareilles, elles sont uniques. Franco-Tunisien, j’estime du reste qu’il n’y a strictement rien d’anormal à ce que je me sente profondément juif, profondément tunisien et arabe, et profondément français de culture et de langue. On «mondialise» de plus en plus. Par conséquent, un citoyen de ce petit village qu’est devenue notre planète peut tout à la fois être polyglotte et binational».
A son épouse Michèle née Sfez et à ses enfants Frédérique, David et Arnaud, nos condoléances les plus attristées. Et que l’âme de ce grand sportif devant l’Eternel repose en paix.