Durant une bonne dizaine de jours de bonheur, comme au bon vieux temps, le public d’«El Qobba» d’El Menzah put hurler en chœur «Tunisie, Tunisie». Ses favoris de volley-ball l’ont comblé en remportant haut la main la XXVe édition du Championnat d’Afrique des nations, compostant du coup leur ticket tout à la fois pour les Mondiaux 2027 en Pologne et pour les Jeux olympiques 2028 à Los Angeles. Oussama Ben Romdhane et compagnie récupèrent ainsi leur couronne abandonnée il y a trois ans à l’Egypte. C’est leur 12e sacre africain, record absolu, devant l’Egypte (9).
Ce triomphe aurait sans doute transporté de joie la génération des sixties et seventies qui avait montré la voie. En effet, le premier Championnat africain, en 1967, fut remporté haut la main par les nôtres qui avaient dominé à la Goulette l’Algérie en finale (3-0).
«Cela est indiscutable : appartenir à la génération qui inscrivit son nom sur la première ligne du palmarès ne peut que me procurer une légitime fierté, nous raconta de sa voix posée un de ces héros, l’éternel numéro 8 marsois Naceur Bounatouf dans un entretien qu’il nous accorda peu avant son décès le 4 novembre 2018 à l’âge de 75 ans. D’ailleurs, nous allions récidiver dans l’édition suivante organisée en 1971 (victoire contre l’Egypte par 3-2). Il y eut certes une spectaculaire remontada des locaux. Nous menions 2 sets à 0 lorsqu’il y a eu une coupure de courant électrique qui a duré 1H45. Cela nous a «refroidis». L’Egypte put ainsi revenir à deux sets partout. Finalement, la Tunisie s’imposa au 5e set sous les applaudissement du public local fair-play et fin connaisseur. Le match s’était joué au stade de football du Zamalek, dans un petit coin de la touche. Sur les gradins, il y avait le grand public d’un match de football. Cela avait une saveur particulière d’autant plus que les Pharaons jouaient devant leur public. En ce temps-là, j’avais comme partenaires mes coéquipiers à l’Avenir de la Marsa Behi Wayel, Raja Haydar, Taoufik Mhadhebi, Chedly Fazaa et Moncef Ben Soltane, en plus du Kélibien Hamouda Ben Massoud et de l’Espérantiste Raouf Bahri. Au départ, de 1962 à 1967, nous avions pour sélectionneur le Hongrois Erno Henning. Débarqua ensuite le Tchèque Josef Broz, en 1968 et 1969».
En fait, Bounatouf a porté la tunique nationale de 1965 jusqu’en 1976, certains lui attribuant le chiffre qui peut sans doute paraître extravagant de 350 matches internationaux.
«Extravagant, pourquoi au juste ?, nous demanda l’intellectuel du «Six» marsois dans notre entretien. N’oubliez pas qu’avec le team national, en plus des deux Championnats africains, j’ai remporté sept Championnats maghrébins, de 1967 jusqu’en 1973. J’ai également participé aux Jeux olympiques de Munich de 1972 (la Tunisie a terminé 12e et dernière), aux Championnats du monde 1974 au Mexique (18e), en Coupe du monde en 1969 à Berlin, en RFA (11e), à la Coupe intercontinentale 1969, aux Jeux méditerranéens 1967 à Tunis et 1975 à Alger, et aux Championnats du monde universitaires 1970 à Toronto (Canada). Ajoutez-y les tournois amicaux et les nombreux matches-tests. En tout et pour tout, j’ai dû visiter avec la sélection une bonne trentaine de pays. Tous ces voyages m’ont appris à connaître «l’autre» et à savoir comment communiquer avec lui. J’ai pu m’apercevoir que certaines équipes comme le Japon, la Corée du Sud ou la Chine encouragent plutôt les vertus collectives, ce qui correspond parfaitement à leur culture et à leur mode de vie».
«Le Livre rouge de Mao»
Né le 18 janvier 1949 à la Marsa, l’icône de l’invincible armada vert et jaune s’engage dès 1959 pour l’équipe minimes de l’ASM. Son premier match seniors, il le dispute en 1965 face à l’Espérance de Tunis (défaite des Banlieusards 3-0), alors que sa dernière apparition remonte à 1980 face à la Saydia Sport. Il compte à son renversant palmarès cinq Championnats de Tunisie (1968, 1969, 1970, 1971 et 1973) et cinq Coupes de Tunisie : 1968 (finale 3-1 contre l’EST), 1969 (finale 3-0 contre l’EST), 1970 (finale 3-0 contre la Saydia), 1971 (finale 3-1 contre l’EOGK) et 1973 (finale 3-0 contre le CSS). En ce temps-là, l’Avenir et l’Espérance se livraient des duels épiques qui revinrent la plupart du temps aux Banlieusards grâce au talent des Raja Hayder, Naceur Bounatouf, Rachid Bey, Hamadi Tej, le premier passeur, Moncef Attia, Chedly Fazaâ, Ridha Nafaâ… Après, viendront les Behi Ouayel, Mourad Nafaâ, le frère de Ridha… Habib Bey, qui fut le entraîneur dans la catégorie cadets, accompagna tout ce beau monde jusqu’au dernier souffle de l’épopée.
«En rentrant de la Chine Populaire, j’ai ramené avec moi un bon paquet de bouquins, dont le fameux Livre Rouge contenant les citations du leader mythique Mao Tsé-Toung, se souvient l’as de coeur marsois. J’étais influencé par le courant socialiste. Au fond, j’ai toujours été de gauche, militant au sein des démocrates sociaux. J’ai fait partie du Bureau politique de ce courant. J’ai fait de la politique pour aider notre société à devenir meilleure. Après la Déclaration du 7-Novembre 1987, je me suis dit qu’il fallait changer le système de l’intérieur. Durant une bonne décennie, j’ai fait partie du Conseil économique et social parallèlement à mes activités au sein du Conseil municipal de la ville de la Marsa. L’expérience a toutefois foiré, et cela m’a profondément marqué. Au fond, cela avait tout l’air d’une piteuse comédie. Ce que je reproche au RCD, c’est cette volonté de tout accaparer et monopoliser. En voulant tout avoir, un parti politique court le risque de finir par tout perdre. Par la suite, j’ai contribué à la fondation de la cellule de Nidaâ Tounes à la Marsa. Il faut admettre que nous n’avions pas encore atteint le degré de maturité permettant aux responsables de privilégier les projets concrets. Voilà pourquoi les gens ne croient plus à la politique. Je veux servir mon pays. Toutefois, la sincérité et le souci de l’intérêt commun faisant cruellement défaut, partout où vous avancez, vous risquez de rencontrer des obstacles».
Une cuvée talentueuse qui fait honneur à ses devancières, dont celle de Bounatouf and Co
Comme pour mater cette révolte qui gronde au fond d’un Prof de droit nettement déçu par le parcours de son pays aux lendemains de la Révolution du Jasmin, Bounatouf s’est finalement rabattu sur de nouvelles batailles et territoires à conquérir, cette fois au sein de l’Association de protection de la ville de la Marsa dont il fut vice-président aux côtés du président Imed Bahri. «Au sein de cette structure que j’ai fondée avec des amis, nous combattons tous genres d’abus : les graves atteintes à l’environnement, à la plage, les étals anarchiques, le commerce parallèle… Nous aidons également des malades démunis».
Munich, le Printemps de Prague et Pinochet
Revenons aux aventures sportives de ce féru de politique que la campagne olympique 1972 à Munich, dans l’ex-République fédérale allemande, a énormément marqué. «C’est indiscutablement mon meilleur souvenir sportif, nous confia-t-il peu avant son décès. Pour chacun, c’était un rêve d’aller visiter cet exemple de modernité et de progrès qu’était alors l’Allemagne de l’Ouest avec ses grands magasins, ses boites de nuit, son interminable réseau d’autoroutes, ses grandes marques automobiles, ses cuisines parmi les meilleures au monde… Ces Olympiades furent, de surcroît, marquées par l’incomparable phénomène Mark Spitz, le nageur américain qui remporta sept médailles d’or dans les sept courses auxquelles il avait pris part, signant autant de records du monde. Seul son compatriote Michael Phelps fera mieux en remportant huit médailles d’or aux Jeux olympiques de Pékin en 2008. Autre moment fort : la malheureuse chute de notre champion Mohamed Gammoudi dans la finale du 10.000 mètres. Un groupe compact de neuf coureurs menaient la course à un rythme soutenu lorsque, au niveau des 4.800 mètres, le Finlandais Lasse Viren tomba, provoquant dans son sillage la chute de Gammoudi. Viren se releva vite pour remporter tout de même la course, alors que Gammoudi prit plus de temps pour repartir et, après avoir rattrapé son retard de 100 mètres après un tour et demi, abandonna finalement. Enfin, comment oublier l’attaque du groupe palestinien “Septembre noir” contre la délégation israélienne ? Ce groupe voulait interpeller la conscience universelle sur le drame du peuple palestinien spolié de ses droits et expulsé de ses terres il y a voilà presque un siècle. Je me rappelle que notre délégation était installée juste en face de celle israélienne, ce qui nous permit de vivre la contre-offensive des tireurs d’élite allemands. Nous avons eu une peur terrible, mais ressenti en même temps la fierté de voir les jeunes Palestiniens revendiquer leur droit à l’existence. Malheureusement, depuis, le public allemand manifesta une hostilité injuste à l’endroit de tous les sportifs arabes. Certaines délégations arabes étaient rentrées chez elles bien avant la clôture des Jeux. L’atmosphère était devenue sinistre, et les Jeux tournaient au drame alors que la RFA avait mis les petits plats dans les grands afin de réussir l’organisation, construisant un Village olympique des plus modernes et dépensant à cet effet un argent fou».
Autres souvenirs qui ont profondément marqué ce volleyeur hors pair, et intimement liés à de grands évènements politiques : Prague 1968 et le Chili d’Allende.
«Le 21 août 1968 a vu l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, rappelle Naceur Bounatouf. Mais il n’y a pas plus fort que la volonté indomptable des peuples. Justement, avec la sélection nationale, je me trouvais dans la capitale tchèque, Prague, pour un stage de préparation sous la férule de notre entraîneur, le Tchèque Josef Broz. Nous avons pu suivre «en direct» le «Printemps de Prague», et la lutte de ce peuple fier contre les chars soviétiques. Encore une fois, comme par hasard, nous étions également à Santiago du Chili au moment du putsch militaire fomenté par les Américains et conduit par le général Augusto Pinochet contre le président légitime Salvador Allende. Nous prenions alors part à la Coupe intercontinentale, régulièrement organisée en Amérique du Sud afin de promouvoir cette discipline dans cette région du monde.
Père de trois enfants, sa plus grande victoire aura été incontestablement de concilier parfaitement sport et études puisqu’il a enseigné le droit à l’université et terminé sa carrière comme directeur d’une banque. «Il n’est pas impossible de réussir sur les deux fronts à condition d’y croire et de faire des efforts supplémentaires, assurait Naceur Bounatouf. Il n’y pas de secret : je me réveillais très tôt et me couchais tard. Mes entraîneurs m’ont beaucoup aidé à aller jusqu’au bout».
A sa mort il y a huit ans, à la tristesse unanime que sa disparition a suscitée, aux pluies d’hommages, on a compris ce qu’il était devenu, une figure emblématique du volley et plus généralement du sport national.