Les Italiens de Tunisie: Fragments d’une mémoire qui s’efface

« La procession du 15 août se développait dans toute la ville jusqu›à la mer », se souvient Daniel Passalacqua, nonagénaire d’origine italienne. Sitôt la messe dite, les fidèles italiens, maltais, français franchissaient le seuil de l’église de La Goulette pour se fondre dans une foule immense. Portée en procession, la statue de marbre de la Vierge rassemblait des milliers de personnes autour d’elle. « Des femmes juives et tunisiennes musulmanes criaient Vive la Madonna, les pêcheurs musulmans jetaient leur chéchia en l’air. »

Pendant près d’un siècle, ce rite d’origine sicilienne a rassemblé toutes les communautés de Tunisie. Il constituait un large héritage italien dont il ne subsiste aujourd’hui dans la mémoire collective que comme une parenthèse — à peine mentionnée dans les manuels scolaires, presque absente du récit national.

abib Kazdaghli, historien spécialiste des minorités tunisiennes et professeur à l’Université de la Manouba

Pour illustrer ce refoulement, Habib Kazdaghli, historien spécialiste des minorités tunisiennes et professeur à l’Université de la Manouba, utilise la métaphore d’une mosaïque incomplète : « Une mosaïque est un tout constitué de petits fragments colorés, et s’il en manque deux ou trois, le tableau est inachevé ». Pour lui, le récit national tunisien, tel qu’il a été écrit après l’indépendance, a laissé tomber quelques tesselles — celles des communautés qui ne correspondaient pas à l’éloge d’une identité arabo-musulmane. Les Italiens, dont la présence en Tunisie est antérieure au protectorat français, en font partie.

Une présence ancienne

Avant même le 19e siècle, les marchands génois, vénitiens et pisans occupaient les fondouks de la médina de Tunis, ces entrepôts regroupés dans la partie basse de la ville, autour de l’actuelle place de la Victoire (ancienne place de la bourse) et de la rue de l’Ancienne Douane. Ce secteur, appelé Quartier franc, constituait une zone d’échanges internationaux où les commerçants italiens bénéficiaient d’immunités juridiques accordées par le Bey, gérées par leurs consuls respectifs. On y croisait aussi les juifs livournais — les Granas, d’origine espagnole et portugaise – qui transitaient par Livourne avant de s’installer à Tunis pour les affaires.

Dans la médina même, le bagne de Sainte-Croix retenait des captifs chrétiens capturés en mer, dont la majorité étaient italiens.

La Tunisie, leur Italie d’adoption

Le 19e siècle transforme radicalement cette présence. Ce que l’historien Fernand Braudel appelait la « plaine liquide» — le canal de Sicile, que l’on traverse en quelques heures — permet à des milliers d’ouvriers, de maçons, de pêcheurs et de paysans fuyant la misère de Sicile, de Sardaigne ou de Calabre de débarquer en Tunisie.

Au petit port de la Goulette, surnommée «La Petite Sicile», s’installe une communauté de pêcheurs principalement originaires de Trapani. À Sousse, ils s’établissent dans le quartier appelé «Capaci Piccolo». À Tunis même, la piccola Sicilia — Petite Sicile — accueillait les travailleurs italiens les plus modestes qui travaillaient dans la construction du port. Dans le centre-ville, notamment dans le quartier européen résidait plutôt la population italienne populaire et moyenne : ouvriers du bâtiments, artisans urbains, petits commerçants, propriétaires terriens.

Cette communauté-là a introduit de nouvelles pratiques en Tunisie, notamment les presses à huile mécaniques — la macchina — à Sousse et Monastir, posant sans le savoir les bases de ce qui fera de la Tunisie l’un des premiers producteurs mondiaux d’huile d’olive. Elle a également accompagné l’essor de l’imprimerie moderne en Tunisie. Selon l’expression de Habib Kazdaghli, les communautés méditerranéennes sont des « ponts de la modernité ».

On retrouve également des traces de leur présence jusque dans la langue : sur le littoral tunisien, une partie du vocabulaire de la pêche et des noms de poissons demeure d’origine italienne ou sicilienne — de la lambouka, trilia, scombri au gambero.

En ce qui concerne la vie culturelle, au début du XXe siècle, on comptait vingt-cinq théâtres au centre-ville de Tunis. L’orchestre du Théâtre municipal et celui de la Dante Alighieri étaient presque entièrement composés de musiciens italiens. Des spectacles étaient même joués en dialecte sicilien.

La fin d’une exception italienne

Derrière cette cohabitation harmonieuse, les divergences politiques entre Paris, Tunis et Rome vont entraîner la fin de cette forte présence italienne par vagues successives.

La première vague vient de Paris. En 1921, un recensement français révèle que les Italiens sont près de 84.000 — peut-être davantage — et talonnent numériquement la présence française. La réponse est immédiate : des lois de naturalisation sont conçues pour « noyer » les Italiens en convertissant d’autres communautés — Maltais, Grecs, Russes, juifs — en citoyens français. Puis la fascitisation de l’Italie, et surtout l’impérialisme mussolinien (mare nostrum)  changent la manière dont les Italiens  sont perçus par les Français. Désormais assimilés à des alliés de l’ennemi, certains sont envoyés dans des camps de travail dans le Sud-Ouest du pays. En 1944, les accords de 1896 sont abrogés et les Italiens perdent leur statut à part. Les conséquences : naturalisation française (tous les Italiens nés après 1940 sont naturalisés français) et expropriations des institutions. À titre d’exemple, la Dante Alighieri est confisquée et transformée en Alliance française, au 35, avenue de la Liberté.

L’après-indépendance : le départ silencieux

La deuxième vague vient de Tunis. L’indépendance de 1956 inaugure la tunisification de la main-d’œuvre : dès 1959, les ressortissants étrangers doivent obtenir une carte de travail, faute de quoi ils ont un mois pour quitter le pays. En 1964, la nationalisation des terres agricoles — vignobles et oliveraies de Ben Arous, Mornag, Grombalia — sonne le glas des dernières grandes propriétés italiennes. « La jeune nation voulait tirer les dividendes de l’indépendance et effacer les traces de la période coloniale », résume Kazdaghli.

Quand les propriétaires italiens, maltais, juifs ou français sont partis, le centre-ville a perdu une partie de ses habitants. Les appartements sont devenus des bureaux, des cabinets ou sont restés vacants. Les immeubles, non nationalisés, sont demeurés légalement la propriété de leurs anciens occupants — désormais introuvables. Les loyers gelés à de bas prix ont découragé tout investissement et faute d’entretien, ces nombreux immeubles du centre-ville, silhouettes d’architecture issues de la période coloniale, sont aujourd’hui menacés de ruine.

L’histoire qu’on ne raconte pas

Aujourd’hui, il reste encore quelques familles qui se souviennent de leur enfance où leurs voisins étaient italiens, juifs, maltais, grecs. D’une table familiale garnie parfois d’un couscous, ou assez souvent de macaroni alla crema et de chateaubriand. De repas où les cuisines française, italienne, tunisienne juive et musulmane sont mêlées.

La plus jeune génération qui ait connu cette Tunisie plurielle – Tunisiens, Italiens, Grecs, Maltais, juifs – est aujourd’hui septuagénaire. Daniel Passalacqua, qui a consacré dix-sept ans à la présidence de la Dante Alighieri pour maintenir l’italianité, résume avec lucidité : « Ma communauté est amenée à disparaître. Et sa mémoire avec elle.» De l’autre côté de la Méditerranée, les jeunes Italiens sont également ignorants de cette ancienne forte présence italienne, a confié Kazdaghli, qui a découvert cette double amnésie lorsqu’il donnait des cours à l’université de Bologne.

Romane Losardo

Related posts

Financement des associations: La transparence dans le viseur de la justice

La LTDH reporte son Assemblée Générale faute de quorum

Kébili : une action sociétale pour améliorer les services de proximité et les infrastructures locales