Les nouveaux «bien-pensants»

L’arrogance mortifère de plusieurs nouveaux «bien-pensants», confits dans un arrivisme misérablement abject qui fait feu de tout bois depuis le fameux 14 janvier 2011, ne cesse de délivrer le message «incorrect» de l’«intellectualisme», et la déraison semble plus que jamais gouverner les esprits. Quand tout le monde est «intellectuel» ou porte-parole de l’intelligentsia, il n’y a ni l’un ni l’autre. Il n’y a que dans le carnaval que chaque clown affûte le rôle de tous les autres ! Cette réalité est terrible, car elle éteint tout espoir de renflouement de ce bateau coulé et risque de fracturer encore l’espace intellectuel dans notre pays.
Dans un environnement pourri où les animosités sont persistantes et où la fausse «intelligentsia» est virtuose dans l’»art» de se coopter et de se maintenir sur la scène, il n’est pas surprenant, dès lors, que son discours touche exactement ce qui affecte les consciences des «gens d’en bas» : le pressentiment du victimisme. On peut parler de guerre mentale menée par cette «horde» en désarroi contre la vérité où l’on tire des mots absurdes et des slogans vides.
Sans parvenir, toutefois, à peser sur le cours des événements, ils n’ont jamais cessé de nous faire entendre un autre son de cloche en déversant les tombeaux de brocards, d’outrages, de sottises sur tous ceux qui les contredisent. Rassemblés autour d’un mensonge «fédérateur», ils accusent leurs adversaires de mener la fronde contre les «islamistes démocrates». Ce mensonge, répété depuis presque quinze ans, est devenu une petite musique qui s’impose comme une évidence. On l’entend, on le lit partout. Pourtant, à bien y réfléchir, on découvre clairement que cette accusation est étrangement montée de toutes pièces. Les acteurs de la terreur psychologique sont experts dans la manière de manipuler les déclarations de leurs adversaires et d’inventer des mensonges pour exercer leur pouvoir tyrannique. Ce comportement ignoble a causé tant de tort à toute une tradition qui fait de l’intellectualisme une source de liberté créatrice, que même les obscurantistes les plus acharnés n’auraient pas fait mieux.
Le mérite de l’intellectuel, le vrai, c’est que ses radioscopies soient faites en parfaite connaissance de cause, à la faveur d’expériences concrètes, d’un itinéraire et d’un vécu personnels faits d’ouverture, de contacts féconds et d’une trajectoire entièrement aimantée par les hautes sphères des arts, des livres, des connaissances et des savoirs, bref du génie créateur.
Dans les années soixante et soixante-dix, plusieurs de nos intellectuels ont tenu à élever l’intégrité intellectuelle et les valeurs nobles de la pensée au rang d’éthique souveraine qui a éclairé bien des voies et stimulé bien des volontés. S’ils étaient souvent alarmistes, ils n’étaient jamais, ou rarement, pour autant pessimistes. Leur fronde acérée, leurs diagnostics implacables, leur ironie mordante emportaient l’adhésion parce qu’ils émanaient d’activistes qui ont côtoyé et fréquenté les terrains et les territoires dont ils parlaient si bien sans, toutefois, sombrer et se perdre dans les dédales des manigances. Ils ont compris qu’il leur fallait nécessairement du recul envers leurs idéologies pour préserver le dard de la critique, et couver, hors des turpitudes et des vicissitudes ambiantes, le ferment de la critique et l’autonomie de l’esprit.
Si la plupart de nos «intellectuels» ont pris, aujourd’hui, des vessies pour des lanternes, on ne jettera pas l’opprobre sur toute la scène. Cette dérive, même dangereuse, pourrait, si l’on s’y prenait bien, devenir une opportunité constituant le déclic qui nous fera enfin comprendre la nécessité de pousser à des changements et à faire preuve d’audace dans ce domaine, car le temps n’est plus aux atermoiements. Il est bon, parfois, que notre intelligentsia bouge, qu’elle vacille, qu’elle s’interroge, qu’elle se découvre pétrifiée, qu’elle mesure le danger de toute échappée dans les marécages de la politique et de toute tendance à politiser son rôle.

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