Rétablir le dialogue social

Les banques, les établissements financiers et les assurances ont bien observé leur grève de trois jours la semaine écoulée. La Fédération générale des banques et des établissements financiers, relevant de l’Ugtt, a même salué une grève largement suivie. L’objectif est donc atteint : perturbations dans tous les services bancaires et financiers. Pour quel crédit ? Derrière ce blocage, pointe une question plus problématique que les augmentations salariales réclamées par les syndicats : la Tunisie peut-elle encore bâtir un dialogue social digne de ce nom ?
Ce n’est pas la première fois que le secteur bancaire débraie. En novembre 2025, une grève de deux jours a été décrétée pour les mêmes revendications. Quelques mois plus tard, le problème reste entier et la grève est relancée. Les employés revendiquent encore les augmentations salariales au titre de 2025 entre autres doléances. Du côté des employeurs, le ton est, cette fois, à la fermeté. Le souvenir de la décennie noire rythmée par les vagues successives de grèves, parfois illimitées, dans tous les secteurs est encore vivace et traumatisant. Le Conseil bancaire et financier se défend en brandissant les revalorisations de 2026 décidées par l’Exécutif (décret n°68-2026) qui ont été servies et, à la surprise générale, décide des retenues sur les salaires, les primes et les avantages pour les jours non travaillés à cause de la grève du 23 au 25 juin. Sans négociation, sans médiation. Aucune étape intermédiaire avant l’escalade vers cette grève sectorielle totale. La fédération générale syndicale parle, quant à elle, d’échec de toutes les tentatives de reprise des négociations avec le CBF ainsi qu’avec la Fédération tunisienne des sociétés d’assurance (FTUSA). Le plus regrettable est que ce vide procédural ne profite à aucune des deux parties et qu’il soit le signe révélateur d’une défaillance profonde : l’inexistence d’un cadre de régulation du dialogue social capable de prévenir les blocages avant qu’ils ne se transforment en épreuves de force.
Pour autant, un passé traumatisant doit-il justifier aujourd’hui des décisions rigides et autoritaires qui peuvent, à leur tour, engendrer un traumatisme du côté des salariés, cette fois, et des tensions sociales inopportunes ?
Dans ce conflit récurrent sur fond de dialogue rompu, le citoyen est la victime collatérale par excellence. D’ailleurs, le timing de la dernière grève n’est pas anodin. Il tombe à pic avec la période de versement des salaires et des pensions et de règlement des échéances courantes. Un choix tactique délibéré destiné à maximiser la pression sur le patronat en amplifiant la pression citoyenne. Du point de vue syndical, cette tactique peut être compréhensible mais, socialement, elle est impopulaire. La CNSS et la CNRPS ont bien tenté d’anticiper en versant les pensions la veille du débrayage mais combien de retraités ont dû faire face à des imprévus ! C’est là le visage humain d’une grève : des personnes qui ne font pas partie du conflit mais qui subissent de plein fouet ses retombées.  Mais pour rendre à César ce qui lui revient de plein droit, les syndicats ont-ils d’autres moyens pour se faire entendre quand le dialogue est rompu ?
Il existe toujours des pistes pour sortir du cycle infernal tensions-escalade-grève quand la volonté politique est présente et l’action syndicale sincère, sans calculs inavoués. Il s’agit de rétablir un cadre de négociations institutionnalisé et programmé qui privilégie toutes les voies de médiation et d’arbitrage avant qu’une grève ne puisse être légalement déclenchée. La Tunisie en a l’expérience par le passé avec les négociations salariales triennales. Le résultat n’est pas de restreindre le droit de grève mais de le légitimer politiquement et socialement dès lors qu’il respecte les droits de tous, y compris ceux du citoyen qui subit les répercussions de la grève.
La paix sociale n’incombe pas à une seule partie du conflit, la responsabilité est partagée mais c’est à l’Etat, qui détient tous les pouvoirs, de veiller sur la régulation des rapports sociaux, de protéger les citoyens des effets collatéraux et de bâtir un modèle de dialogue social durable en lieu et place des trêves éphémères.

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