Par Dr Sami Ayari
Pendant des décennies, le récit technologique mondial a été écrit depuis un seul épicentre : la Silicon Valley. Mais cette narration unipolaire appartient désormais au passé. Aujourd’hui, une restructuration massive du pouvoir géopolitique est en cours, portée par l’émergence du partenariat Sud-Sud Global. À l’intersection de l’Inde, de la Chine et des nations africaines, la géopolitique de l’innovation est en train d’être fondamentalement redéfinie.
Ce mouvement ne se contente pas d’offrir de simples alternatives logicielles, il propose une philosophie radicalement différente, fondée sur l’accessibilité démocratique et la gouvernance multilatérale. Alors que le modèle occidental enferme l’innovation dans des écosystèmes propriétaires et des abonnements de plus en plus coûteux, le partenariat Sud-Sud se fait le champion de l’open source, du partage collaboratif et d’une vision de l’IA au service de l’humanité entière.
L’IA : de l’huile à l’eau, le refus du « Colonialisme numérique »
La réalité de l’industrie technologique actuelle est souvent occultée par les promesses de gains de productivité : l’accès à l’IA la plus avancée dépend presque exclusivement de la capacité à payer des rentes d’abonnement. Les gouvernements, les entreprises et les universités se retrouvent progressivement captifs d’écosystèmes fermés contrôlés par une poignée d’organisations occidentales.
Lorsqu’une startup en Afrique dépend d’une API propriétaire pour exister, ou qu’un gouvernement ne peut déployer de politiques publiques sans dépendre de fournisseurs étrangers, il s’agit d’une dépendance structurelle qui reproduit les asymétries de pouvoir d’un véritable colonialisme numérique. Cette vulnérabilité a poussé les leaders du Sud Global à réimaginer l’architecture de la gouvernance mondiale.
L’un des messages les plus puissants ayant émergé de la WAIC 2026 est un changement total de métaphore économique : l’IA ne doit plus être perçue comme le nouveau pétrole, dont la valeur provient de la rareté et du contrôle exclusif, mais plutôt comme de l’eau, dont la véritable valeur réside dans sa fluidité, son accessibilité universelle et ses bénéfices partagés.
Le tournant de Shanghai : la vision de Xi Jinping et les quatre piliers
Le 17 juillet 2026, le président Xi Jinping a livré un discours d’ouverture marquant à la Conférence mondiale de l’IA (WAIC), dans le cadre d’un Sommet de haut niveau sur la gouvernance mondiale de l’IA. Xi Jinping y situe l’IA comme l’aboutissement de sept décennies de travail scientifique collectif, un accomplissement partagé de l’humanité, non la prouesse d’une seule nation.
Il énonce quatre piliers devant structurer la gouvernance mondiale de l’IA :
- Ouverture et gagnant-gagnant
Encourager l’open source, la collaboration et le partage, pour que l’innovation profite à tous les secteurs, pas seulement à une minorité de fournisseurs.
- Sécurité et contrôle humain
L’IA doit demeurer un outil de confiance, toujours sous supervision humaine, encadré par des lois capables de prévenir les dérives.
- Inclusivité et respect des civilisations
Le développement de l’IA ne doit ni éroder la diversité culturelle mondiale ni imposer un ensemble unique de valeurs.
- Solidarité et gouvernance multilatérale
Pratiquer un multilatéralisme centré sur les Nations unies, et aider les pays du Sud Global à combler le fossé numérique.
Cette dernière formule est sans doute la plus percutante du discours. Elle recadre tout le débat : il ne s’agit plus seulement de savoir qui construira les modèles les plus puissants, mais si cette révolution réduira ou aggravera les inégalités entre nations. Xi Jinping résume sa philosophie par une image empruntée à la sagesse populaire chinoise : une seule corde ne fait pas de musique, un seul arbre ne fait pas une forêt. Le développement de l’IA ne devrait pas être la performance solo d’un seul pays, mais une véritable symphonie de coopération internationale.
WAICO et initiatives concrètes : la preuve par l’action
Le sommet a débouché sur des engagements précis. L’Organisation Mondiale de Coopération en IA (WAICO), désormais enregistrée à Shanghai, constitue une innovation géopolitique majeure : une organisation internationale parallèle aux structures dominées par l’Occident, rassemblant les nations du Sud Global pour co-créer les standards de l’IA mondiale.
Xi Jinping a par ailleurs annoncé que, dans les cinq prochaines années, la Chine offrira aux pays en développement 5.000 opportunités de formation en IA, développera des centres de coopération avec l’ASEAN, la Ligue arabe, l’Union africaine, la CELAC, l’Organisation de Shanghai et les BRICS, et déploiera le système d’alerte météorologique MAZU dans 30 pays pour renforcer la résilience climatique.
Ces chiffres traduisent un impact concret : des milliers de jeunes scientifiques africains, indiens et latino-américains formés aux applications pratiques de l’IA, plutôt que dépendants d’experts étrangers.
Chine et Inde : deux voies, une philosophie
La Chine a traversé deux décennies de course effrénée vers l’excellence technologique endogène. Mais ce qui la distingue, c’est son choix explicite de partager cette excellence avec le Sud Global plutôt que de la monétiser de façon strictement propriétaire. Son 15e plan quinquennal, qui débute cette année, place la fabrication intelligente au cœur de la modernisation du pays, tout en investissant dans une gouvernance responsable pour garder l’IA « sûre, sécurisée et contrôlable ».
L’Inde, de son côté, s’est positionnée comme une puissance de l’innovation collaborative : ses universités développent des frameworks open source mondialement utilisés, et ses startups créent des solutions adaptées aux contextes du Sud Global.
L’Afrique, co-créatrice et non simple marché
Avec 1,4 milliard d’habitants, l’Afrique représente le laboratoire d’expérimentation de cette révolution technologique. Contrairement aux modèles antérieurs de transfert technologique, elle n’est pas un récepteur passif : l’Union africaine participera directement aux centres de coopération en IA, les pays africains bénéficieront du système MAZU, et de jeunes scientifiques auront accès aux milliers d’opportunités de formation annoncées.
La fintech, l’agriculture intelligente et les énergies renouvelables africaines ne resteront plus des secteurs dominés par des fournisseurs étrangers, elles deviendront des domaines où les Africains développent leurs propres capacités, appuyés par des outils ouverts et des partenariats équitables.
L’open source, colonne vertébrale du nouvel ordre
En plaçant l’ouverture au premier rang de ses quatre piliers, Xi Jinping fait de l’open source un principe philosophique de gouvernance, non une simple option technique. Quand une entreprise africaine accède gratuitement à un modèle développé en Chine ou en Inde, elle n’est plus captive d’un abonnement croissant, elle peut auditer le code, l’adapter et contribuer à la communauté mondiale.
Multiples avancées de pointe : l’initiative « AI Plus » et les agents autonomes
La conférence a servi de vitrine à des percées technologiques d’avant-garde. La déclaration finale du sommet a mis en exergue une série d’accomplissements et de nouvelles trajectoires techniques, au premier rang desquelles figure l’expansion globale du modèle « AI Plus » (IA+). Cette initiative stratégique vise à intégrer l’IA au cœur des processus opérationnels de tous les secteurs : de la science à l’éducation, en passant par l’industrie lourde, l’agriculture, la santé et les services gouvernementaux.
Au-delà des grands modèles de langage (LLM) traditionnels, la WAIC 2026 a mis en lumière l’émergence d’une véritable « économie des tokens » pilotée par des agents IA autonomes. Ce virage marque le passage historique d’une IA purement générative à une IA actionnable et décisionnelle. Dans ce même élan, un accent majeur a été mis sur la gouvernance des données : la reconnaissance des droits de propriété des données et la protection des informations personnelles sont désormais érigées en institutions fondamentales pour garantir une économie intelligente et souveraine.
Ces avancées théoriques sont concrètement incarnées par le modèle Kimi K3, développé par Moonshot AI. Ce système de 2,8 trillions de paramètres rivalise directement avec les géants propriétaires occidentaux (tels que GPT-5.6 ou Claude Fable 5). Mais la véritable révolution réside dans son architecture et son modèle de distribution : doté d’une fenêtre de contexte d’un million de tokens et de capacités multimodales natives, Kimi K3 s’apprête à passer en open source.
Ce déploiement n’est pas un simple lancement de produit. C’est la démonstration vivante que les principes d’ouverture énoncés à Shanghai se traduisent en réalité technologique. Moonshot AI s’est officiellement engagé à publier les poids de Kimi K3 en open source dans les dix jours suivant sa présentation. Associé à une tarification agressive pour ses versions API, 3 dollars par million de tokens d’entrée et 15 dollars par million de tokens de sortie, ce modèle de niveau frontier devient une ressource accessible. Des milliers de développeurs africains, indiens ou sud-américains pourront le fine-tuner, l’auto-héberger et bâtir des applications locales sans subir de barrières tarifaires ou de licences discriminatoires.
Certes, des réserves techniques demeurent : les poids ne sont pas encore totalement publics, certains benchmarks sont rapportés par le fournisseur lui-même, et une évaluation indépendante a relevé un taux d’hallucination avoisinant les 51 %. Néanmoins, la trajectoire est irréversible. Kimi K3 illustre une réalité géopolitique neuve : le partenariat Sud-Sud est désormais capable de rivaliser simultanément sur la capacité, le contexte, le prix et l’ouverture, une combinaison que le modèle propriétaire occidental refuse d’offrir.
Le corridor Sud-Sud et le mur des infrastructures matérielles
L’adoption de l’open source se heurte toutefois aux réalités physiques. L’accès libre aux poids d’un modèle n’équivaut pas à la gratuité de la puissance de calcul. La dynamique des systèmes électriques, la gestion de la stabilité des réseaux face au risque d’effondrement des fréquences et les impacts macroéconomiques réels des délestages (load shedding) constituent aujourd’hui le véritable frein à l’autonomie. Pour que la souveraineté des données soit complète, l’investissement matériel doit impérativement s’accompagner d’une résolution des équations de stabilité énergétique.
C’est précisément là que l’axe pragmatique se substitue aux promesses théoriques, transformant l’open source en outil souverain de développement national. En refusant de reléguer des milliards de personnes au rang de consommateurs dépendants, le partenariat Sud-Sud Global pose les fondations d’un ordre technologique multipolaire et résilient.
Les questions qui comptent vraiment
Plutôt que de spéculer sur l’issue de la « course » technologique globale, les leaders du Sud Global posent des questions plus fondamentales :
- Qui aura véritablement accès à l’IA, non comme simple abonné, mais comme utilisateur souverain ?
- Qui possédera et maîtrisera les infrastructures sous-jacentes ?
- Qui capturera réellement les bénéfices des gains de productivité ?
- Comment prévenir de nouvelles injustices historiques si l’accès à l’IA détermine l’ensemble des opportunités économiques du siècle ?
Défis et limites d’une transformation radicale
Cette transition historique n’est pas exempte de risques : les préoccupations liées à la surveillance, aux droits humains et aux biais algorithmiques demeurent entières. L’open source n’est pas une panacée automatique, elle exige des infrastructures lourdes, des compétences de pointe et un financement durable. Pour que ce partenariat catalyse une autonomie véritable et non une dépendance simplement réorientée, l’Afrique doit investir massivement et immédiatement dans l’éducation technologique et technique.
Conclusion : l’ouverture comme destin
Une formule résume la transformation en cours : «L’IA open source est en train de dévorer l’IA propriétaire. » Le discours de Xi Jinping à Shanghai, articulé autour de quatre piliers et d’initiatives concrètes, codifie politiquement cette rupture. Le partenariat Sud-Sud n’est plus une aspiration théorique, c’est une réalité institutionnelle et opérationnelle en marche.
Pendant deux siècles de domination industrielle occidentale, puis trois décennies de suprématie numérique américaine, le reste du monde a été maintenu dans un statut de consommateur dépendant. Aujourd’hui, des milliards de personnes issues du Sud Global accèdent à l’innovation technologique de pointe. Non par charité, mais par des partenariats stratégiques fondés sur le respect mutuel de leur souveraineté.
Le XXIe siècle ne sera pas dominé par une puissance technologique unique. Il sera façonné par un écosystème multipolaire où plusieurs régions innovent selon leurs forces propres. Les nations africaines doivent saisir cette opportunité historique non plus comme spectatrices, mais comme architectes de leur propre destin.
WAICO vue de Washington et de Bruxelles: deux lectures occidentales de la percée diplomatique chinoise à Shanghai
Le 16 juillet 2026, vingt-neuf pays ont signé à Shanghai l’acte fondateur de l’Organisation Mondiale de Coopération en IA (WAICO), un organisme intergouvernemental désormais installé à demeure dans la ville, réunissant entre autres la Russie, le Brésil, l’Indonésie, le Pakistan, une dizaine de pays africains et une douzaine de pays asiatiques, mais aucune grande démocratie occidentale. Le lendemain, Xi Jinping ouvrait en personne, pour la première fois en neuf éditions, la Conférence mondiale de l’IA, prononçant devant le Secrétaire général des Nations unies António Guterres un discours que les dépêches occidentales ont résumé d’une phrase : l’IA ne doit pas être l’apanage d’un seul pays.
La lecture américaine
À Washington, la séquence de Shanghai a été lue comme l’aboutissement d’un projet mûri depuis plusieurs mois : Xi Jinping avait déjà défendu l’idée d’une IA conçue comme un bien public international lors du sommet de l’APEC en novembre dernier, avant que Pékin ne transforme cette proposition en organisation formellement constituée. Plusieurs analystes américains ont rapproché la manœuvre du schéma institutionnel de l’Organisation de Coopération de Shanghai : une structure multilatérale façonnée par la Chine, présentée comme technique plutôt que sécuritaire, et offrant aux pays en développement une place à une table dont les cadres occidentaux existants, les principes de l’OCDE, l’AI Act européen, le processus d’Hiroshima du G7, ne leur avaient jusque-là pas fait de place comparable.
La presse et les cercles de réflexion américains ont particulièrement souligné le contraste chiffré avec la coalition constituée par Washington. Si l’initiative américaine « Pax Silica » compte vingt-quatre signataires de sa déclaration fondatrice, trente-cinq pays ont approuvé, lors de son deuxième sommet, la Joint Statement on AI Opportunity, qui réaffirme leur volonté de coopérer dans le développement d’infrastructures d’IA, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement technologiques et la promotion d’un écosystème d’innovation commun. En comparaison, la WAICO rassemble vingt-neuf États, mais un seul pays, le Kazakhstan, figure à la fois parmi les membres de la WAICO et les signataires de la Déclaration Pax Silica. Pour les analystes proches de la position américaine, ce chevauchement extrêmement limité témoigne du fait que la plupart des partenaires de Washington ont choisi de ne pas adhérer à l’initiative portée par Pékin. D’autres observateurs y voient au contraire le signe d’une polarisation croissante de la gouvernance mondiale de l’IA, structurée autour de deux coalitions concurrentes. Reuters a rapporté qu’un dirigeant du cabinet de conseil Ankura, basé à Pékin, résumait ainsi la portée de ce moment en estimant que la Chine démontrait être « the leader of the second most powerful country in the world » tout en continuant d’accumuler des avancées technologiques substantielles.
Au-delà de la charte fondatrice, plusieurs analyses américaines ont insisté sur l’opposition de style entre les deux architectures de gouvernance en présence : là où Washington encadre l’IA essentiellement par le contrôle unilatéral des exportations de puces, Pékin propose une enceinte multilatérale, dotée de règles écrites et rehaussée par la présence du Secrétaire général de l’ONU. Le passage du discours de Xi Jinping mettant en garde contre « l’étirement excessif» de la notion de sécurité nationale en matière d’IA a été largement interprété outre-Atlantique comme une critique frontale de ce régime américain de restrictions technologiques, sans empêcher, en parallèle, l’ouverture programmée des premiers pourparlers officiels sino-américains sur l’IA sous l’administration Trump.
La lecture européenne
En Europe, la réaction s’inscrit dans un débat plus ancien sur l’influence réelle de la réglementation européenne hors de ses frontières. Plusieurs commentateurs ont rappelé que l’AI Act, entré en vigueur en 2024 comme première législation complète au monde sur l’IA, n’a pas produit l’« effet Bruxelles » escompté : ni l’Asie ni les pays du Sud Global ne se sont précipités pour répliquer le modèle européen, tandis que les États-Unis et la Chine avançaient chacun sur leur propre voie. La création de la WAICO, conjuguée à l’initiative américaine concurrente, est ainsi lue comme la confirmation que l’Union européenne se retrouve désormais face à un troisième et un quatrième cadre de gouvernance qui se construisent sans elle, plutôt qu’autour d’elle.
Un élément a particulièrement retenu l’attention des observateurs européens dans les dépêches consacrées au discours : lorsque Xi Jinping a appelé les nations à s’opposer collectivement au fait de faire passer la sécurité d’un pays au-dessus de celle des autres, la formule ne visait pas seulement Washington. Selon l’Agence France-Presse, cette mise en garde renvoyait vraisemblablement autant aux restrictions américaines qu’aux mesures européennes limitant les importations technologiques chinoises. L’Union européenne n’est donc pas restée simple spectatrice du bras de fer sino-américain : elle a été nommément associée, par litote diplomatique, aux puissances accusées d’instrumentaliser la sécurité nationale pour freiner l’essor technologique chinois.
Les analystes européens soulignent par ailleurs que la coalition réunie à Shanghai inclut des pays d’Europe de l’Est aux côtés de nations africaines, asiatiques et latino-américaines, un rassemblement moins uni par une idéologie commune que par la volonté partagée de ne pas voir les règles de l’IA leur être dictées ni par Washington ni par Bruxelles. Cette lecture nourrit une inquiétude stratégique déjà ancienne : voir l’influence normative européenne s’éroder en Afrique et en Asie au profit d’une diplomatie technologique chinoise plus rapide à traduire ses annonces en engagements concrets, formations, centres de coopération, transferts d’infrastructure.
Cette inquiétude n’exclut cependant pas des signaux de rapprochement ponctuels ni une forme de prudence sur la réalité du rattrapage technologique chinois. Lors d’un forum réunissant responsables européens et chinois à Paris et à Bruxelles sous l’égide d’une école de commerce sino-européenne, l’ancien président du Conseil européen Charles Michel a plaidé pour dépasser la seule logique de rivalité, insistant sur les enjeux de souveraineté liés aux semi-conducteurs et à la sécurité des données comme terrain possible de coopération plutôt que de confrontation pure. Certains commentateurs, y compris chinois, rappellent d’ailleurs que Washington conserve une avance réelle sur les puces les plus avancées, l’infrastructure de calcul de pointe et les modèles d’IA les plus coûteux à entraîner, nuance qui tempère, y compris à Pékin, le triomphalisme de certains commentaires sur la portée immédiate de la WAICO.
Ce que ces deux lectures ont en commun
Washington et Bruxelles partagent un même constat, malgré des priorités différentes : la Chine a réussi, en l’espace d’un an, à transformer une proposition dormante en organisation intergouvernementale opérationnelle, dotée d’un siège permanent, d’une charte fondatrice et de l’onction diplomatique du Secrétaire général des Nations unies. Pour les États-Unis, l’enjeu prioritaire reste la rivalité technologique et sécuritaire directe. Pour l’Europe, la question est plus existentielle pour son propre modèle, celle de savoir si sa méthode, réguler d’abord, espérer que le monde suive ensuite, peut encore peser face à des puissances qui, elles, commencent par nouer des alliances.
La Tunisie face à la révolution de l’IA : du récit diplomatique à l’impératif d’exécution
Pendant des décennies, la coopération internationale a suivi un modèle linéaire : certains pays concevaient, d’autres se contentaient d’implémenter. Ce temps est révolu. L’Afrique ne demande plus la permission, elle ne se contente plus de technologies d’occasion. Elle négocie désormais d’égal à égal avec l’Inde, avec la Chine et avec l’ensemble des BRICS+. Pendant qu’une Europe hésitante se débat entre sur-régulation et retard technologique face à Pékin, et qu’une Amérique repliée sur son protectionnisme redoute de perdre son hégémonie, l’Inde, le Brésil et l’Afrique construisent, eux, le futur. C’est un basculement géopolitique, et il est irréversible.
Dans cette reconfiguration mondiale, la Tunisie tente de tracer sa voie, oscillant entre intégration narrative et décalages opérationnels. Dès février 2026, lors de l’India AI Impact Summit à New Delhi, notre pays a été explicitement associé aux géants du Sud, les communiqués officiels proclamant que « Tunisia and global partners join India to advance AI responsibly and meaningfully ». Pourtant, derrière cette consécration textuelle, la participation est restée confinée à un rôle de partenaire de second plan, sans déploiement industriel ni exécution matérielle immédiate.
Ce jalon purement discursif a fort heureusement trouvé un relai plus politique en juillet 2026, lors de la Conférence mondiale sur l’intelligence artificielle (WAIC 2026) à Shanghai. La participation directe du ministre des Technologies de la Communication, s’exprimant lors de la session de haut niveau sur la Gouvernance mondiale de l’IA, marque une rupture nette avec la participation modeste de la WAIC 2025. Là où l’édition précédente s’était limitée à une délégation technique et institutionnelle (ministère, ANCE, startups) sans représentation de haut niveau, contrastant cruellement avec le leadership politique agressif du Kenya, du Nigeria ou de l’Égypte, l’échéance de 2026 a permis de graver dans le marbre les piliers d’une vision tunisienne alignée sur le plan de développement national 2026-2030 : centralité de l’humain, protection absolue des données nationales, réduction de la fracture numérique et exigence d’infrastructures interopérables.
Cependant, ce positionnement doctrinal fort met en lumière un nouveau défi, bien plus redoutable : le passage critique de la diplomatie des principes à la réalité de l’exécution. Car pendant que la Tunisie formalise ses orientations et plaide légitimement pour un cadre mondial juste, le terrain technologique avance à une vitesse qui ne tolère aucun délai de mise en œuvre.
Pendant que le monde s’accélère à une vitesse vertigineuse, les intentions louables risquent d’être rattrapées par l’inertie des mécanismes d’application. Cette lenteur décisionnelle face aux ruptures technologiques majeures se paie aujourd’hui au prix le plus fort : notre pays se vide littéralement de ses forces vives. Nos ingénieurs, nos développeurs et nos chercheurs les plus brillants, formés à grands frais, sont massivement aspirés par les écosystèmes du Nord. Ce siphonnage des cerveaux est le bras armé le plus destructeur du colonialisme numérique : il transforme notre nation en un simple réservoir de main-d’œuvre qualifiée pour les puissances étrangères, privant la Tunisie des architectes indispensables à l’exécution de sa propre stratégie nationale. Chaque jour de décalage entre le discours de Shanghai et l’action concrète sur le terrain est un jour de plus où nous subventionnons l’avenir des autres en retardant le nôtre.
L’impact macroéconomique du statu quo : le coût de l’inaction
Sur le plan macroéconomique, le flou entre la théorie stratégique et l’infrastructure réelle se produit par un coût de l’inaction lourd pour la compétitivité et les finances publiques. Sans une sécurisation immédiate de l’accès au silicium (la puissance de calcul brute) pour matérialiser les annonces de la WAIC 2026, la Tunisie subit une double peine économique.
- D’une part, elle accélère la perte de sa valeur ajoutée : l’exode de notre capital humain hautement qualifié prive l’économie des gains de productivité locale indispensables à la modernisation industrielle et à l’automatisation.
- D’autre part, elle aggrave sa dépendance financière : l’absence de plateformes informatiques et de cloud souverains force les entreprises et les administrations tunisiennes à dépendre exclusivement de solutions extérieures, entraînant une hémorragie continue de devises pour le paiement de licences et d’API étrangères.
Ce déficit technologique fige l’économie nationale dans un statut de sous-traitant à faible valeur ajoutée, structurellement déconnecté des flux de capitaux et des nouveaux corridors de richesse du Sud Global.
L’alternative par les écosystèmes : BIGTECH Africa 2026
C’est précisément pour briser ce plafond de verre, dépasser le stade des déclarations d’intention et traduire la vision ministérielle en réalités économiques que naît une alternative par les écosystèmes : BIGTECH Africa 2026. Notre panel inaugural se donne pour mission de prolonger de manière opérationnelle, sur le terrain africain, les orientations souveraines amorcées à New Delhi et réaffirmées à Shanghai.
Nous lançons un appel solennel, lucide et urgent aux décideurs, aux ministères et aux institutions publiques : s’engager dans ces coalitions émergentes n’est plus une option diplomatique, c’est un impératif de sécurité nationale. L’État doit impérativement s’appuyer sur des initiatives de marché comme BIGTECH Africa pour ancrer sa stratégie 2026-2030 dans des projets industriels concrets. Soutenir cette dynamique, ce n’est pas seulement participer à un forum technologique, c’est donner les moyens matériels à nos talents de bâtir chez eux, c’est refuser le statut de colonie numérique et inscrire la Tunisie au cœur des corridors d’exécution stratégiques.
Sa plateforme phare, l’India–Africa Tech & Startup Bridge, ambitionne de structurer ce véritable corridor d’innovation entre l’Afrique et l’Inde — ouvert à l’ensemble des partenaires BRICS+ et à quiconque recherche une coopération internationale plus équilibrée, protectrice de la souveraineté des données et résolument tournée vers l’action.
La vision qui anime ce programme est claire :
- L’axe Afrique-Inde : une co-construction active des infrastructures numériques publiques et des écosystèmes d’IA.
- L’axe Afrique-ASEAN : un partage d’expériences pratiques en matière de scalabilité technologique, d’inclusion financière et d’entrepreneuriat.
- Le dialogue avec l’Europe : une ouverture aux partenaires du Nord disposés à apporter investissements, expertise et accès aux marchés, à la condition stricte du respect absolu des priorités africaines.
L’avenir ne se dessinera pas pour le Nord et le Sud pris isolément, il s’écrira par le Sud Global, et une alliance trilatérale demeure possible avec un Nord disposé à penser gagnant-gagnant. Ce n’est pas de l’aide, c’est un partenariat. Pas de la dépendance, mais de la capacité, pas des transactions ponctuelles, mais une collaboration de long terme.
Le futur ne s’écrit pas pour l’Afrique, il s’écrit par l’Afrique, avec ceux qui la respectent. γ
*Cofondateur et coordinateur général du Tunisia CyberShield, Cofondateur et coordinateur général de la Tunisian AI Society
**Cet article a été rédigé à partir du discours du Président Xi Jinping à la WAIC 2026 (Shanghai, 17 juillet 2026), du Sommet India AI Impact 2026, du programme BIGTECH Africa 2026, et de sources publiques sur les initiatives technologiques du partenariat Sud-Sud.
l’AFP, Reuters, Al Jazeera, Quartz, TechTimes, The Next Web, Euronews et La Libre, ainsi que des analyses indépendantes consacrées à la WAIC 2026 et à la création de la WAICO.