La guerre lancée le 28 février 2026 par les États‑Unis et Israël contre la République islamique d’Iran a produit, en moins de deux mois, trois effets structurels que les chancelleries du Golfe n’avaient pas anticipés à cette échelle. Premièrement, elle a élargi, plutôt que comblé, les divergences au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), en révélant au grand jour des lectures stratégiques incompatibles entre Riyad, Abou Dhabi, Doha, Mascate, Koweït et Manama. Deuxièmement, malgré la décapitation partielle de l’appareil de sécurité iranien et la destruction d’infrastructures majeures, Téhéran est sorti de la séquence avec un capital symbolique accru dans une partie de l’opinion arabe, en particulier grâce à sa capacité à fermer de facto le détroit d’Hormuz. Troisièmement, l’agression perçue comme extérieure a fragilisé – sans l’effacer – la grille de lecture sunnite‑chiite qui structurait depuis deux décennies la narration officielle du Golfe.
Contexte et diagnostic
L’opération conjointe américano‑israélienne, déclenchée le 28 février 2026, s’est ouverte par une série de frappes qui ont tué le Guide suprême et plusieurs responsables iraniens de premier rang, provoquant immédiatement des représailles contre des bases américaines, des infrastructures civiles dans le Golfe et Israël. Les six États du CCG ont été directement touchés par des tirs iraniens de missiles et de drones, avec des blessés signalés à Riyad, Doha, Abou Dhabi, Mascate, Koweït City et Manama, et une suspension temporaire de la production de QatarEnergy.
Dès le 1er mars, le communiqué du 50ᵉ sommet extraordinaire du CCG s’est borné à condamner les frappes iraniennes et à invoquer l’article 51 de la Charte des Nations unies, sans nommer Washington ni Tel‑Aviv comme instigateurs de l’escalade. Ce silence sélectif illustre la première fracture : les monarchies ont choisi de traiter l’Iran comme l’agresseur immédiat tout en refusant de critiquer les déclencheurs américano‑israéliens, à l’exception notable du sultanat d’Oman, seul membre à avoir qualifié l’opération de « violation du droit international ».
Contrairement à une lecture simpliste qui ferait du CCG un bloc homogène aligné derrière Washington, la guerre a amplifié des divergences préexistantes tenant à quatre variables : la géographie (exposition directe au détroit d’Hormuz pour les EAU, Bahreïn, Oman ; profondeur stratégique pour Riyad), les dépendances économiques (exportations d’hydrocarbures, tourisme, hub financier émirati, gaz qatari), les positionnements stratégiques bilatéraux avec Israël (EAU et Bahreïn signataires des Accords d’Abraham) et enfin les calculs domestiques liés à la démographie confessionnelle, particulièrement sensibles à Bahreïn (environ 60% de population chiite) et dans la Province orientale saoudienne.
Premier effet transformateur : fractures structurelles au sein du CCG
Le Carnegie Endowment (16/4/2026) identifie trois lignes de fracture apparues ou aggravées par la guerre : la concurrence économique préexistante entre Riyad et Abou Dhabi, les évaluations divergentes d’Israël comme partenaire stratégique, et les calculs différenciés face à la pression combinée de Washington et de Téhéran. Une source nouvelle de division est apparue : la question de savoir à qui attribuer la responsabilité de l’escalade, les communiqués officiels ciblant l’Iran tout en laissant transparaître une frustration manifeste envers l’initiative américano‑israélienne, prise sans consultation préalable du CCG.]
Les reportages disponibles décrivent un clivage naissant entre un axe mené par Riyad, plus enclin à la désescalade diplomatique avec Téhéran, et une ligne émiratie qui souhaite voir Washington et Tel‑Aviv « achever » la République islamique. Les EAU affichent par ailleurs leur intention d’approfondir la coopération avec Israël après le conflit, ce qui risque de polariser davantage les autres États du Golfe, dont les opinions publiques sont de plus en plus hostiles à l’État hébreu.
Oman occupe une position singulière : médiateur historique, il avait facilité des discussions indirectes entre Washington et Téhéran dans les semaines précédant les frappes, son ministre des Affaires étrangères Badr al‑Busaidi affirmant que la paix était « à portée de main » sur la base d’un engagement iranien à ne pas stocker d’uranium enrichi. Qatar, pour sa part, a vu l’ancien Premier ministre Hamad bin Jassem al‑Thani avertir publiquement que les États du Golfe « ne doivent pas être entraînés dans une confrontation directe avec l’Iran », même si les actions de Téhéran violaient leur souveraineté.
| État du CCG | Positionnement dominant | Vulnérabilité principale |
| Arabie saoudite | Condamnation de l’Iran, appel discret à la désescalade. | Infrastructures énergétiques, Province orientale. |
| Émirats arabes unis | Alignement étroit avec Israël, pression pour achever l’Iran | Exposition Hormuz, revendications sur Abou Moussa et Tunbs. |
| Qatar | Prudence, appel à ne pas entrer en guerre. | Installations gazières de North Field. |
| Oman | Neutralité active, condamnation de la « violation du droit international » | Détroit d’Hormuz, rôle de médiation |
| Koweït | Condamnation de l’Iran via l’ONU, alignement prudent. | Opinion publique, frontière irakienne |
| Bahreïn | Alignement avec Riyad, condamnation de l’Iran. | Majorité démographique chiite, stabilité interne. |
JPMorgan a par ailleurs révisé à la baisse ses projections de croissance non‑pétrolière du PIB émirati pour 2026 et légèrement réduit celles de l’Arabie saoudite, illustrant l’impact économique asymétrique de la crise. La perturbation durable du transit par Hormuz — corridor par lequel transite environ 20% du pétrole mondial — menace l’afflux d’investissements directs étrangers qui avait atteint 83 milliards de dollars sur la décennie précédente.
Deuxième effet transformateur : montée du capital régional iranien
Trois dynamiques expliquent pourquoi Téhéran est sorti politiquement renforcé d’un affrontement militairement défavorable. D’abord, la capacité de résistance : ni la campagne aérienne américaine ni les frappes israéliennes n’ont réussi à éliminer la volonté ou la capacité iraniennes de projeter la puissance dans le Golfe, transformant des voisins historiquement sûrs en zones de guerre du jour au lendemain. Aucun acteur n’a été capable d’apporter une réponse décisive à la fermeture de facto du détroit d’Hormuz, et la République islamique conserve son uranium hautement enrichi ainsi que son programme nucléaire.
Ensuite, l’impact économique et logistique : le 17 avril 2026, l’IRGC a déclaré Hormuz à nouveau fermé à tout trafic maritime, exigeant la levée du blocus naval américain imposé sur les ports iraniens comme condition préalable à toute réouverture. Cette séquence a montré la capacité asymétrique de Téhéran à imposer un coût global – hausse des primes d’assurance maritime, volatilité des cours du brut, risques de rupture d’approvisionnement – même sous contrainte militaire massive.
Enfin, la visibilité d’un récit de « résistance » qui résonne auprès d’opinions arabes déjà hostiles à toute intervention étrangère. Un sondage de l’ACRPS publié début février 2026 indique que seuls 6% des Arabes interrogés perçoivent l’Iran comme principale menace sécuritaire, les États‑Unis et Israël occupant largement les premières places (77 %) – un renversement majeur par rapport aux baromètres des années 2010. Ce résultat constitue, selon les analyses, un « échec politique et psychologique » du projet américano‑israélien consistant à se poser en garants de la sécurité régionale.
Troisième effet transformateur : érosion du récit sectaire
Le clivage sunnite‑chiite, longtemps instrumentalisé pour délégitimer la politique étrangère iranienne, perd en pouvoir explicatif face à une agression perçue comme extérieure. Les données d’Arab Barometer publiées en mars‑avril 2026 confirment cette tendance : la guerre et l’escalade régionale reconfigurent la perception des grandes puissances dans l’ensemble du MENA, et des segments significatifs de populations sunnites expriment désormais solidarité ou admiration pour la résistance iranienne, au moins sur le plan symbolique.
Cette érosion n’est pourtant ni linéaire ni universelle. Au sein même des sociétés arabes, la sensibilité sectaire demeure forte : en Irak, la popularité du Guide iranien Khamenei reste divisée, avec près de 50 points d’écart entre sunnites et chiites auto‑identifiés. Des analystes soulignent par ailleurs que la guerre a simultanément exacerbé les divisions confessionnelles « sur le terrain » – notamment à travers l’étiquetage politique des populations comme « chiites » ou « wahhabites » selon leur positionnement vis‑à‑vis du conflit – et polarisé les sociétés arabes. Ankara a publiquement alerté sur le risque qu’une guerre prolongée ne dégénère en conflit intra‑musulman, une hypothèse qu’Erdoğan a explicitement évoquée le 11 mars 2026.
La dynamique véritablement nouvelle n’est donc pas la disparition du sectarisme, mais le découplage entre opinions publiques et élites politiques. Alors que les régimes du Golfe ont présenté devant le Conseil des droits de l’homme les frappes iraniennes comme une « menace existentielle » et qualifié tout arrêt immédiat de la guerre de « désastre stratégique », les sondages internationaux indiquent une montée de l’opposition populaire aux frappes et une polarisation croissante entre gouvernants et gouvernés.
Conséquences stratégiques
La séquence de 2026 inverse, en partie, le pari stratégique formulé par Washington et Tel‑Aviv : loin d’accélérer une intégration régionale sous parapluie américano‑israélien, elle a rigidifié le soupçon populaire arabe envers ce projet et restauré à Téhéran un prestige défensif. La thèse selon laquelle les monarchies du Golfe craindraient uniformément l’Iran, dépendraient de la protection américaine et partageraient donc l’intérêt d’Israël à contenir la puissance iranienne s’avère analytiquement trop simple au vu des fractures apparues entre Abou Dhabi, Riyad, Doha et Mascate.
Trois risques majeurs se dégagent pour la suite. Le premier est la persistance d’une architecture sécuritaire fragmentée au sein du CCG, rendant improbable une position commune cohérente face à toute nouvelle escalade ou négociation post‑conflit. Le deuxième est la dégradation économique durable, alimentée par la fermeture intermittente d’Hormuz et par la révision à la baisse des perspectives de croissance régionale. Le troisième, et peut‑être le plus structurel, est la dissociation croissante entre opinions publiques et pouvoirs politiques arabes, que certains analystes n’hésitent plus à décrire comme le terreau d’un « second Printemps arabe » potentiel, dirigé cette fois contre les régimes qui ont arrimé leur sort à celui de Washington et Tel‑Aviv pendant la guerre contre l’Iran.
La guerre américano‑israélienne contre l’Iran en 2026 a opéré une triple transformation : elle a amplifié les divergences structurelles du CCG, renforcé le capital symbolique de Téhéran auprès d’une partie de l’opinion arabe, et fragilisé – sans l’abolir – la narration d’un antagonisme sunnite‑chiite irréductible. Ces évolutions ne garantissent ni un réalignement durable en faveur de l’Iran ni une désectarisation effective des sociétés arabes ; elles invalident en revanche l’hypothèse d’un Moyen‑Orient façonné par un simple alignement sécuritaire Sunnites‑Israël contre un Iran chiite isolé. Le principal héritage politique de cette guerre pourrait bien être l’émergence d’un écart explicite et politiquement coûteux entre ce que pensent les opinions publiques arabes et ce que font leurs dirigeants.