Lutte contre le trafic de stupéfiants : Entre poigne de fer et seconde chance

La rentrée scolaire et universitaire a été marquée par une grâce présidentielle pour les élèves et étudiants détenus et notamment incarcérés dans des affaires liées à la détention ou la consommation de stupéfiants. Bien accueillie par les familles, cette mesure offre une nouvelle chance à des jeunes parfois visés par de lourdes peines voulues par la controversée loi 52 du 18 mai 1992 et jugées disproportionnées par certains secteurs de l’opinion publique.

 

Alors que depuis février 2026, l’Assemblée des représentants du peuple a relancé la réforme de la loi 52 et que le ministère de l’Intérieur travaille actuellement à une révision de cette loi relative aux stupéfiants, le renforcement de la lutte contre les réseaux de trafic se poursuit avec une efficacité accrue et une mise à niveau progressive des moyens d’enquête face à l’évolution des réseaux et leur recours croissant aux nouvelles technologies.

Plusieurs perquisitions et interpellations ont eu lieu ces dernières semaines, entre autres à l’aéroport Tunis-Carthage où trois réseaux ont été démantelés alors que des condamnations ont été prononcées en juin et juillet dans des dossiers liés à des tentatives d’introduction de cocaïne. De même, il y a une semaine à peine, une quinzaine de personnes ont été interpellées à Tunis dans le cadre d’une opération visant un trafic de stupéfiants. À la même date, à Nabeul, plusieurs interpellations ont eu lieu sur fond de perquisition d’une maison suspectée d’être utilisée pour la préparation, le stockage et l’écoulement de drogues.

Depuis plusieurs mois, les autorités compétentes ont annoncé leur détermination à renforcer la lutte contre les réseaux de trafiquants et poursuivent leur action à tous les niveaux. Simultanément à cette vigilance, la Tunisie pourrait revoir son arsenal juridique contre le trafic de stupéfiants qui a connu une progression remarquable comme en témoignent les saisies effectuées. De même, un important programme national de communication est à l’ordre du jour. Il est consacré à la prévention des risques liés aux drogues et a commencé à être déployé depuis le début du mois de septembre. Enfin, la révision de la loi 52 est également envisagée afin d’ajuster les peines prévues pour certaines catégories de consommateurs et concentrer les efforts en amont, vers le démantèlement des réseaux du trafic de stupéfiants.

Cet état des lieux se caractérise par plusieurs éléments complémentaires : un diagnostic qui a révélé dès les années antérieures une situation inquiétante, la mise en mouvement d’un plan national de lutte contre la drogue et une volonté de réforme des textes juridiques, notamment la loi 52.

Un diagnostic inquiétant

La Tunisie fait face à une montée spectaculaire du phénomène des drogues. Cette progression est portée par une explosion des réseaux de trafic, une diversification des substances et un ciblage accru des jeunes. Selon des responsables sécuritaires s’exprimant lors d’une séance d’audition à la Commission de la législation générale au Parlement, consacrée à la révision de la loi sur les stupéfiants, cette hausse concerne de nombreux réseaux criminels opérant en Afrique du Nord.

Selon les responsables de l’unité de lutte contre les stupéfiants à la Direction générale de la Garde nationale, s’appuyant sur les dernières données de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, le cannabis reste la drogue la plus consommée dans le monde, avec près de 4% de la population mondiale qui en aurait fait usage au moins une fois.

En Tunisie, la situation suit cette tendance. Le pays a enregistré, en 2025, 15.253 affaires liées aux stupéfiants impliquant 27.338 suspects, dont 10.592 trafiquants. Les affaires de trafic représentent désormais plus de 20% de l’ensemble des dossiers liés aux drogues.

Entre 2013 et 2017, les autorités avaient recensé 12.000 affaires de trafic. Ce chiffre est passé à 18.000 entre 2018 et 2022, illustrant une progression continue du phénomène.

Les jeunes restent la principale cible. 89% des consommateurs tunisiens appartiennent à la tranche d’âge de 19 à 40 ans. Une donnée qui confirme l’ampleur de la menace sur une génération entière.

Une autre évolution notable concerne l’usage croissant des cryptomonnaies dans le financement des importations de drogues. Le ministère de l’Intérieur affirme avoir détecté des indices montrant que certains réseaux utilisent ces monnaies numériques pour régler leurs transactions via des intermédiaires internationaux.

Sur le terrain, le Grand Tunis et le littoral concentrent les plus forts taux de consommation, tandis que les régions frontalières de l’Ouest restent les principaux foyers de trafic.

Les autorités s’inquiètent également de la montée rapide des comprimés stupéfiants. Une récente opération sécuritaire a permis la saisie de plus de 12 millions de comprimés en une seule intervention.

Pour les experts sécuritaires spécialisés dans la lutte contre les stupéfiants, la Tunisie n’est plus seulement une zone de transit, elle est devenue un marché de consommation à part entière.

Entre 2015 et 2025, pas moins de 821 tonnes de drogues ont été saisies dans le pays. Sur la même période, plus de 7,5 millions de comprimés stupéfiants ont été confisqués, dont 2,5 millions pour la seule année 2025.

Au total, 86.599 affaires de drogue ont été enregistrées en dix ans, impliquant 156.000 trafiquants et 104.000 consommateurs. Là encore, les 18-40 ans représentent près de 80% des personnes concernées.

Ces chiffres révèlent un diagnostic sans appel qui souligne un défi sécuritaire mais aussi des implications sur la Santé publique et la société dans son ensemble.

Un plan national de lutte contre les drogues

Depuis octobre 2025, la Tunisie a commencé à déblayer le terrain pour la mise en mouvement d’un programme national de lutte contre la drogue, en parallèle avec l’élaboration d’une stratégie nationale pour la réduction de la violence sociale. En effet, selon les responsables sécuritaires du ministère de l’Intérieur, plusieurs études récentes ont démontré un lien étroit entre la consommation de drogues et la montée de la violence, notamment dans les milieux scolaires. Cette réalité a eu une première implication : le plan d’action en cours de déploiement ciblera en premier lieu les établissements éducatifs.

Le programme national de lutte contre les drogues s’articule ainsi autour de trois axes principaux dont le premier se concrétise par la prévention et la sensibilisation. Autrement dit, des campagnes d’information dans les écoles et les quartiers à risque sont à la base de ce premier axe.

Autre levier de ce plan multisectoriel, freiner le trafic et les réseaux criminels grâce à l’action des forces de sécurité et des services de la Douane. Enfin, le dispositif est complété par la

prise en charge et la réinsertion des personnes dépendantes. Ce dernier volet est placé sous la supervision du ministère de la Santé avec l’appui du ministère des Affaires sociales en charge de l’aspect concernant les enjeux de la réintégration sociale.

Ce plan d’action a connu un début d’implémentation auprès des responsables de l’Éducation nationale, premiers sensibilisés sur les dangers des drogues et des substances psychotropes dans le milieu scolaire. Les actions de sensibilisation sont également dirigées vers d’autres ministères et plusieurs organisations de la société civile, soulignant une mobilisation multisectorielle autour de cet enjeu national.

Vers une réforme juridique ?

Sur un autre plan, la loi 52 relative aux stupéfiants pourrait connaître une révision prochaine. Les détracteurs de ce texte considèrent que des milliers de jeunes continuent d’être emprisonnés à cause de la consommation de cannabis, en l’absence d’une politique publique globale préventive, traitant scientifiquement et rigoureusement cette question. De ce constat découle une volonté de réformer le système juridique lié aux stupéfiants. Selon des statistiques de 2023 du Comité général des prisons et de la rééducation, il apparaît que le nombre total de prisonniers représentait 24.030, dont 76% appartenant à une catégorie sociale vulnérable, sans travail ou exerçant un travail précaire (travailleur journalier). Selon les mêmes données, pour les affaires liées à la consommation des stupéfiants, 20,32% des incarcérés sont des détenus préventifs.

Depuis longtemps, un malaise prévaut pointant la politique répressive du système pénal qui vise souvent des jeunes souffrant de conditions sociales difficiles et ne met pas suffisamment en exergue une politique thérapeutique préventive. Renforçant le phénomène de la surpopulation carcérale, le cadre juridique est jugé entraîner des répercussions économiques, sociales et sanitaires pouvant être qualifiées de démesurées.

Ces critiques émanant de plusieurs milieux à la fois ont poussé députés et responsables politiques et sécuritaires à se pencher sur des ajustements concernant cette loi 52. En ce sens, la commission de la législation générale de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) a relancé depuis février 2026 l’examen d’un projet de loi modifiant la loi n°52 du 18 mai 1992 relative aux stupéfiants. Transmis à la commission depuis avril 2025, ce texte compte quarante articles et a pour but de revoir en profondeur le dispositif pénal en vigueur. Il s’inscrit dans un débat national persistant sur l’efficacité et l’équité de la politique répressive en matière de drogues.

Le projet propose l’abrogation de plusieurs dispositions clés de la loi actuelle. Ces suppressions devraient s’accompagner de nouvelles mesures destinées à moderniser le cadre juridique et adapter les sanctions à la gravité des infractions.

La réforme prévoit aussi une révision du régime des peines : les amendes seraient relevées et les peines d’emprisonnement ajustées en fonction du degré d’implication – usage, détention ou trafic. Une distinction plus précise serait opérée entre ces différentes situations, notamment lorsque les faits se déroulent dans des lieux publics, avec un net durcissement pour les activités liées au trafic.

Le projet introduit également de nouvelles incriminations parmi lesquelles figurent le refus de se soumettre à des prélèvements biologiques, l’adultération de produits alimentaires par des stupéfiants, ainsi que des dispositions plus détaillées encadrant l’usage et le stockage de drogues. Les initiateurs du projet mettent en avant la nécessité de mieux protéger les institutions sécuritaires et leurs agents face aux risques associés à la consommation et aux réseaux de trafic. Le recours accru aux technologies modernes pour la surveillance, l’investigation et le démantèlement des réseaux criminels constitue l’un des axes majeurs de la réforme. La protection des agents chargés de l’application de la loi et de leurs familles est également explicitement mentionnée.

L’examen de ce texte intervient dans un climat de discussion récurrent sur la loi 52, souvent critiquée pour sa sévérité à l’égard des consommateurs, en particulier les jeunes. Depuis plusieurs années, associations et acteurs politiques s’interrogent sur l’équilibre entre répression, prévention et réinsertion. Déjà amendée en 2017, cette loi 52 prévoyait jusqu’à présent trois sanctions pouvant être prononcées contre les consommateurs des stupéfiants : la prison, la prison avec sursis ou l’amende.

Plus récemment, l’opinion publique a appris mi-septembre que le ministère de l’Intérieur travaille actuellement à une révision de la loi n°52 de 1992 relative aux stupéfiants, avec l’objectif notamment d’adapter les moyens d’enquête à l’évolution des réseaux criminels et à leur recours croissant aux technologies modernes.

L’annonce est intervenue alors que les indicateurs communiqués par les services spécialisés témoignent d’une forte progression de l’activité liée aux stupéfiants. Le nombre d’affaires est passé de plus de 5.000 en 2020 à plus de 15.000 en 2025, tandis que le nombre de personnes arrêtées est passé d’environ 10.000 à plus de 27.000.

La loi n°52, adoptée le 18 mai 1992, reste le principal texte tunisien encadrant les infractions liées aux stupéfiants. Sa dernière modification importante dans ce domaine remonte à 2017, notamment concernant l’application des circonstances atténuantes prévues par l’article 53 du Code pénal. Si elle connaît une révision, la loi 52 devra déterminer également le champ des nouveaux mécanismes d’enquête.

Progression des saisies et coopération internationale

Selon les responsables de la lutte contre les stupéfiants, les quantités de cocaïne saisies ont augmenté au cours des cinq dernières années, tandis que les saisies de comprimés stupéfiants ont fortement progressé.

Pour les autorités, la position de la Tunisie au croisement de plusieurs routes de trafic, avec des introductions de drogues par voie maritime, aérienne et terrestre, a également une influence sur la situation générale.

De ce fait, la coopération avec les pays voisins est considérée comme un autre axe essentiel qui doit notamment passer par des enquêtes conjointes et l’échange d’informations sur les réseaux internationaux, dans le cadre des conventions bilatérales et internationales. Cette dimension est d’autant plus importante que les autorités tunisiennes décrivent certains circuits comme transnationaux.

Enfin, il reste essentiel de consolider des approches opérationnelles qui associent la lutte contre les trafiquants et la réduction de la demande. Si le premier volet relève des services de sécurité, du contrôle des frontières et de l’application de la loi, le second implique notamment les familles, les établissements éducatifs, les médias et les organisations de la société civile. D’où cette dialectique entre renforcement de la lutte contre les trafiquants et volonté de réformer l’arsenal juridique dans le but de parvenir à juguler les enjeux sanitaires et renforcer la cohésion sociale.

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