Olivier Kempf : « L’Europe cumule trois fragilités »

Au 28e Forum international de Réalités, Olivier Kempf, docteur en sciences politiques, a choisi de ne pas ménager son auditoire en dressant un tableau sombre de la situation économique de l’Europe. « Tout va mal, et puis tout n’est pas perdu », a-t-il prévenu.

Premier constat : les chocs géoéconomiques ne frappent pas la seule Méditerranée, mais l’ensemble de l’économie mondiale. La guerre d’Ukraine, d’abord, a eu un effet récessif en privant l’Europe d’une énergie russe bon marché. « Ne nous y trompons pas : elle a tellement affecté l’industrie allemande », et par ricochet la croissance du continent. Cette année, la guerre d’Iran a ajouté ses propres perturbations sur les marchés de l’énergie : le baril oscille désormais entre 90 et 95 dollars, avec des tensions comparables sur le gaz. L’inflation repart, la croissance s’étiole. La France est proche de la stagnation, quand les États-Unis tablent sur 2,4 % à 3 %. Les prévisions ont été révisées à la baisse de 0,5 à 2 points selon les scénarios. Citant le FMI, l’orateur a averti que la croissance mondiale, proche de 4 % il y a peu, pourrait tomber à 2,5 % avec un baril à 100 dollars. Un ralentissement qui touche autant les marchés des Européens que ceux du Maghreb et de l’Afrique.

Sur le long terme, le diagnostic n’est guère plus rassurant. Depuis la crise de 2008, l’Europe s’est installée dans l’endettement : rachats massifs de dettes par la Banque centrale européenne, taux d’intérêt très bas, puis crise du Covid et mécanismes d’endettement commun. Les critères de Maastricht, fondateurs de l’euro, paraissent bien loin. La dette moyenne de la zone euro avoisine 89 % du PIB, et les pays riverains de la Méditerranée sont plus exposés encore : environ 120 % pour la France, 140 % pour la Grèce et l’Italie, 100 % pour l’Espagne. Si les déficits se résorbent en Italie et en Espagne, Paris peine à passer sous la barre des 5 %. Ces finances publiques dégradées, a-t-il souligné, pèsent sur « les marges de manœuvre européennes », y compris pour le pacte pour la Méditerranée.

Dernier facteur, et non le moindre : l’essor industriel de la Chine, qui a profondément changé la donne en cinq à dix ans. Olivier Kempf est revenu sur le pari des années 2000, lorsque l’Europe a ouvert l’OMC à Pékin : « On s’est dit : on leur abandonne le travail et on garde le capital. » Le pari n’a pas tenu. L’industrie ne pèse plus qu’une dizaine de points du PIB français, loin derrière l’Allemagne. La Tunisie, dont le modèle reposait sur une main-d’œuvre de proximité pour le marché européen, affronte le même défi.

L’intervenant a par ailleurs refusé de partager « l’optimisme » ou « les déclarations de bonnes intentions ». Son résumé tient en trois mots : une fragilité européenne « énergétique », « financière » et « industrielle », qui limite sérieusement les marges de manœuvre du continent.

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