Pharmaciens – CNAM : Un Bras de fer chronique

Une ordonnance à la main, les pieds lourds en quittant le cabinet du médecin pour se retrouver enfin obligé de devoir payer immédiatement de sa poche l’intégralité de médicaments essentiels. C’est en tous cas l’un des pires scénarios auxquels pourraient faire face les assurés sociaux, déjà lourdement fragilisés par la dégradation continue de leur pouvoir d’achat. Ce scénario risquerait de s’installer, conséquence de la rupture de confiance entre le Syndicat des Pharmaciens d’Officine de Tunisie (SPOT) et la Caisse Nationale d’Assurance Maladie (CNAM).

 

Face à une ardoise impayée qui culmine désormais à près de 80 millions de dinars et devant le non-respect des échéances mensuelles (en moyenne 32 millions de dinars/mois), les officines refusent de continuer à jouer les banquiers d’un système de protection sociale affaibli.
Réuni en urgence le 24 juin dernier, le bureau national du SPOT a menacé d’arrêter les prestations des  tiers payants avec la CNAM dès le 1er juillet, si cette dernière ne règle pas ses dus avant fin juin. Même si la situation pouvait s’apaiser suite aux garanties apportées par le ministre des Affaires sociales lors de sa réunion avec les professionnels du secteur, le règlement ponctuel d’une seule mensualité ne saurait guérir une crise structurelle qui perdure.

«La CNAM lâche ses assurés», dixit le président du SPOT
Bien que cette crise persiste depuis plusieurs années, le cœur du problème remonte en réalité au début de l’année. Suite à l’expiration de la convention sectorielle le 31 décembre 2025, une intervention directe du chef de l’État, le 14 janvier 2026, avait permis d’arracher un protocole d’accord entre le ministère des Affaires sociales et le syndicat. Ce texte prévoyait un rééchelonnement sur six mois des arriérés accumulés par la CNAM au cours de l’année 2025, dans l’attente d’une visibilité sur les engagements de l’exercice 2026.
Cela fait un mois que le syndicat multiplie les contacts et les relances auprès de la CNAM pour lui rappeler ses engagements et l’appeler à régler ses dettes qui traînent maintenant depuis plusieurs mois, a confié le président du SPOT, Zoubeir Guiga, à Réalités. Pour lui, la confiance ne pourra être restaurée que si ces impayés sont définitivement soldés et que les termes de l’accord sont respectés. «En manquant à ses obligations, la CNAM a purement et simplement lâché ses assurés», a-t-il regretté.

Des comptoirs bientôt vides ?
Selon Guiga, les pharmaciens ne peuvent pas assumer le rôle de tiers payant, une mission qui incombe constitutionnellement et légalement aux caisses de sécurité sociale. Il a expliqué que les pharmaciens ont accepté depuis une décennie de jouer un rôle qui n’est pas le leur en devenant de véritables banques. Au-delà d’un simple engagement social, les officines assurent un financement direct du système de santé. Or, a-t-il averti, lorsque chaque partie cesse de remplir ses obligations, la situation plonge inévitablement dans le chaos. Un pharmacien qui endosse ce rôle de financier met directement en péril sa propre trésorerie. À court de liquidités, il se retrouve dans l’incapacité d’acquérir les stocks nécessaires auprès des grossistes et donc de fournir les médicaments aux patients.
Cette asphyxie financière finit par pénaliser l’ensemble des citoyens, a-t-il poursuivi, car tous les clients des officines ne sont pas des assurés de la CNAM. Les pharmacies accueillent aussi des personnes couvertes par des compagnies privées ou des patients sans aucune assurance qui paient au comptant, avec leur propre argent. En bloquant la trésorerie des professionnels, la CNAM prive indirectement ces autres malades de l’accès à leurs traitements. «Si le secteur choisit de continuer dans cette voie et de s’enfermer dans le silence, de nombreuses pharmacies se retrouveront bientôt dans l’impossibilité totale de fournir les médicaments, faute d’argent», a-t-il alerté. Et d’ajouter : «Sur le papier, ils ont cet argent mais en réalité, non», a-t-il martelé.

Guiga : «La CNAM a exporté ses difficultés financières vers les pharmacies»
Il a également dénoncé le fait que la CNAM ait «exporté ses difficultés» financières vers les pharmacies et le secteur privé, une dérive qui ne devrait en aucun cas se produire. Selon lui, l’État et ses établissements publics représentent une seule et même entité ; il leur appartient donc de trouver un consensus en interne sans faire supporter ce fardeau aux structures privées. À ce sujet, il a mis en évidence une injustice dans le traitement des retards : si un pharmacien ne paie pas ses impôts et ses dus à temps, notamment avant l’échéance obligatoire du 25 du mois, l’État lui impose immédiatement des pénalités pour chaque jour de retard. En revanche, l’argent des pharmaciens reste bloqué à la CNAM sans qu’aucune pénalité de retard ne leur soit créditée.

Zoubeir Guiga : « On n’arrive pas à comprendre ce qui se passe

D’ailleurs, lors de l’accord signé en janvier dernier, ce problème avait été évoqué et le SPOT avait exigé l’application de pénalités de retard en s’appuyant sur le droit commun : si l’État tunisien n’honore pas ses engagements, il doit payer des pénalités au même titre qu’il en exige des contribuables en retard sur leurs taxes.
Le président du SPOT a dressé un tableau particulièrement sombre de la situation socio-économique des officines. Si le secteur bénéficiait autrefois d’un minimum de confort et d’une vie digne, il est aujourd’hui asphyxié et son existence même est menacée. «La réalité est bien loin des clichés. Le revenu de la plupart des pharmacies oscille entre 2.500 et 3.000 dinars par mois, soit un montant similaire à celui d’un haut fonctionnaire de l’État», a-t-il regretté.  S’il existe des pharmacies sans dettes qui gagnent bien leur vie, elles sont très minoritaires. Dans les régions, les petites officines n’ont même plus, selon ses propos, les moyens financiers d’employer des préparateurs pour les épauler. Il a révélé que la crise est telle que, même dans la capitale, certains pharmaciens sont incapables de s’acquitter de leurs impôts et doivent systématiquement demander des échelonnements de dettes. Une situation «aberrante» alors que l’argent que leur doit la CNAM suffirait largement à couvrir leurs obligations fiscales, les forçant ainsi à payer des pénalités à l’État pour non-paiement alors que ce dernier retient leurs fonds.
Le président du SPOT a d’ailleurs tenu à rassurer l’opinion publique quant à la disponibilité des médicaments. «Nous n’avons nullement l’intention d’arrêter de fournir de médicaments aux patients. Néanmoins, il est désormais inadmissible et intenable de continuer à subir cette même situation sans réagir», a-t-il lancé.
Pour sortir de cette impasse, le président du SPOT a insisté sur l’importance que chaque acteur joue enfin son rôle initial, à savoir le pharmacien dans la fourniture des traitements et la CNAM dans sa fonction exclusive de tiers payant.
Concernant le financement, il a estimé que le ministère des Finances peut intervenir directement en épongeant les dettes de l’État, et ce, en invitant la CNAM à ouvrir des lignes de crédit spécifiques auprès des banques. Dans ce second scénario, le pharmacien n’aurait plus qu’à déposer ses bordereaux de créances directement à la banque pour obtenir un remboursement immédiat, laissant ensuite la caisse régler ses comptes avec l’établissement bancaire et assumer seule les pénalités de retard. «Ce n’est pas au pharmacien de le faire tant qu’il a joué son rôle», a-t-il lancé.

Bras de fer «chronique»
Si le président du SPOT a insisté sur l’aspect socioéconomique de cette crise, décrivant l’asphyxie financière au quotidien et la détresse des pharmaciens d’officine sur le terrain, Naoufel Amira, ancien président du SPOT, pointe, de son côté, la responsabilité directe des ministères de tutelle et la rupture flagrante des engagements de l’État face à la dégradation des relations entre les deux parties. Pour lui, ce bras de fer chronique avec la CNAM a désormais franchi un seuil critique et inédit, dont l’ampleur des défaillances institutionnelles menace directement la continuité des soins pour des millions de Tunisiens.

Naoufel Amira : « Cette aggravation de la crise découle directement d’un protocole d’accord mort-né

Naoufel Amira explique que cette aggravation de la crise découle directement d’un protocole d’accord mort-né. Il rappelle que ce texte, pourtant initié le 14 janvier 2026 grâce à une intervention directe du chef de l’État pour planifier le rééchelonnement des arriérés de la CNAM, a vu ses termes purement et simplement ignorés par le ministère des Affaires sociales. Il dénonce cette rupture de confiance flagrante qui laisse les pharmaciens d’officine seuls face à de graves difficultés de trésorerie, d’autant plus que le secteur doit, selon lui, absorber simultanément la hausse des impôts de la loi de Finances 2025 et l’augmentation de ses charges d’exploitation.

Asphyxie structurelle du système de santé de proximité
Plus qu’une simple tension passagère, le pays est face à une asphyxie structurelle du système de santé de proximité. Privés des remboursements de la CNAM et croulant sous des dettes sans perspectives de régularisation, de nombreux pharmaciens se retrouvent aujourd’hui dans l’incapacité d’honorer leurs propres acomptes provisionnels d’imposition. Ce blocage financier fragilise ainsi directement le premier maillon de l’accès aux soins en Tunisie, compromettant gravement la continuité thérapeutique nationale.
Devant l’effondrement total de la confiance entre les deux parties, Naoufel Amira soutient qu’une médiation tierce, indépendante et crédible, s’impose comme la «condition sine qua non» pour sortir de l’impasse. Sans garanties réelles d’exécution des accords, il estime qu’aucune convention sectorielle durable ne pourra voir le jour. Il lance ainsi un appel à l’action structurelle urgente pour protéger les patients, tout en regrettant le fait que le ministère de la Santé n’ait pas jusque là accordé la moindre mesure d’accompagnement pour sauver les officines.
Loin d’être une simple querelle de trésorerie, cette crise sonne comme le symptôme aigu d’un modèle de protection sociale à bout de souffle. Le système de santé se retrouve une nouvelle fois suspendu à des arbitrages de dernière minute, maintenant les professionnels mais aussi les patients dans une anxiété permanente. Car ce système de santé de proximité demande bien plus que des solutions de dernière minute et de simples promesses de rééchelonnement, la mise en place d’un pacte de confiance solide et équitable entre l’État, les prestataires de santé et les assurés.

Les officines prises entre deux feux
Il est inutile de rappeler que le bras de fer n’est que la partie émergée d’un iceberg de crises structurelles qui menacent le secteur. Déjà fragilisées par une hausse étouffante de leurs charges d’exploitation, les pharmacies d’officine se retrouvent aujourd’hui prises en étau dans une guerre sur d’autres fronts.
D’un coté, les pharmaciens subissent un véritable «harcèlement fiscal» local. Plusieurs municipalités imposent désormais des taxes anarchiques sur les enseignes, allant parfois jusqu’à lancer des procédures de démolition contre des pharmacies.
Le président du SPOT, Zoubeir Guiga, a dénoncé une absurdité juridique et humaine estimant que «l’État ne peut pas imposer une taxe sur une chose qu’il oblige lui-même à installer.»
Il explique que l’enseigne d’une officine n’est pas une publicité commerciale, mais une obligation légale imposée par l’inspection de la santé pour autoriser l’ouverture. Elle relève de la santé publique et du droit du citoyen à l’information.
En parallèle, les pharmaciens d’officine font face à un autre blocage, cette fois de la part de la Pharmacie Centrale de Tunisie (PCT). Le SPOT s’est indigné du revirement unilatéral de la PCT, qui vient de suspendre un projet crucial de numérisation des échanges, pourtant achevé à hauteur de 80 %.
Lancé en 2024 sous l’égide du ministère de la Santé et encadré par un mémorandum d’accord, ce projet avait pourtant mobilisé le secteur pendant plus d’un an. Interrogé par Réalités, Zoubeir Guiga exprime son incompréhension totale face à ce coup d’arrêt brutal et à la rupture de tout contact de la part de la direction de la PCT : «Prenez simplement la décision administrative, et nous, les pharmaciens, sommes prêts à financer le reste sur nos propres deniers ! Nous avons nous-mêmes engagé un développeur, le projet avançait très bien. Aujourd’hui, tout est arrêté sans aucune notification préalable ni explication officielle. On n’arrive pas à comprendre ce qui se passe.»
L’abandon de cette plateforme est d’autant plus incompréhensible que ses objectifs relèvent de la sécurité sanitaire nationale. Ce système devait doter le ministère de la Santé d’une base de données en temps réel pour garantir la traçabilité des molécules, assurer une distribution équitable des médicaments entre toutes les régions du pays et lutter efficacement contre la contrebande. Un projet d’intérêt public que l’État devrait fermement défendre, mais qui se retrouve aujourd’hui mystérieusement gelé.
Asphyxie financière à cause d’une caisse sociale elle-même otage des failles structurelles de la CNSS, harcèlement fiscal des municipalités sur des enseignes pourtant obligatoires et abandon incompréhensible d’un projet de numérisation achevé à 80 %,  l’État devrait intervenir pour sauver son propre réseau de santé de proximité.
En s’enfermant dans le silence, le renoncement ou le bricolage à court terme, les autorités pourraient désengager l’État de ses missions de protection, de transparence et d’équité sanitaire. Sans un sursaut structurel, le risque est grand de voir s’effondrer le premier maillon de l’accès aux soins, laissant le citoyen définitivement seul face à la maladie.

 

Le CNOPT crée une cellule de crise permanente
Face au risque de paralysie du secteur de la santé, le Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens de Tunisie (CNOPT) a annoncé le 30 juin 2026 la création officielle d’une cellule de crise en session permanente pour suivre l’évolution du dossier et coordonner les prochaines mesures correctives.
Cette décision fait suite à une réunion de travail urgente convoquée par le président du CNOPT, Mustapha Laroussi. Elle a réuni Zoubeir Guiga, président du SPOT, accompagné d’une délégation syndicale, Khelil Ben Abdallah, président du Syndicat des biologistes libres et Hazem Ghoul, président de la Chambre des grossistes-répartiteurs. Les participants ont fermement dénoncé les retards de paiement de la CNAM qui risquent d’entraîner l’effondrement de toute la chaîne d’approvisionnement en médicaments au détriment du droit constitutionnel à la santé des citoyens.
À cet égard, les structures professionnelles réunies ont réitéré leur appel urgent à l’autorité de tutelle ainsi qu’à toutes les parties concernées afin qu’elles assument leurs responsabilités nationales, tout en demandant une intervention immédiate pour garantir la continuité du service public de santé et sauver le secteur d’une paralysie quasi certaine.

 

Badr Smaoui : ce bras de fer ne paralyse pas l’ensemble des Tunisiens

Une crise systémique  : L’effet domino de la CNSS
Pour comprendre l’ampleur exacte de ce séisme, il convient de circonscrire son périmètre réel. Interrogé par Réalités, Badr Smaoui, expert en protection sociale, a tenu à préciser que ce bras de fer ne paralyse pas l’ensemble des Tunisiens. En réalité, 60 % des assurés dépendent de la filière publique hospitalière et 25% du système de remboursement classique. Le blocage actuel du tiers payant ne frappe donc «que» les 18% d’affiliés à la filière privée, dite filière de famille. Ce sont ces citoyens, contraints de régler d’avance le ticket modérateur, qui subissent de plein fouet la rupture de confiance. Mais le mal est plus profond, car le manque de liquidités de la CNAM n’asphyxie pas seulement les pharmaciens, il touche désormais les hôpitaux, les biologistes et la Pharmacie Centrale de Tunisie.
Pour l’expert, le déraillement du protocole d’accord de janvier 2026 trouve sa source dans un effet domino macro-économique invisible pour le grand public. La CNAM a honoré ses engagements de remboursement les trois premiers mois, avant de trébucher en mai. La cause ? L’augmentation du SMIC annoncée le 30 avril 2026. Pour financer en urgence la revalorisation des pensions de retraite qui en découlait, la CNSS a dû conserver les cotisations qu’elle devait contractuellement transférer à la CNAM. L’État s’est ainsi retrouvé face à un arbitrage impossible : priver la CNAM de fonds ou risquer de ne pas pouvoir verser les retraites à la fin du mois de juillet.
Selon l’expert, la résolution de la crise ne se jouera pas au comptoir des pharmacies, mais bien dans les comptes de la CNSS. Badr Smaoui estime que les mesures de diversification de la loi de Finances 2026 resteront largement insuffisantes face au déficit. Pour sortir définitivement de ce cercle vicieux et éviter des bricolages éphémères, il préconise des réformes de fond immédiates : aligner l’âge de la retraite du secteur privé à 62 ans à l’instar de ce qui a sauvé la CNRPS en 2019, lancer un recouvrement forcé auprès des grands débiteurs de l’État et absorber massivement le secteur informel pour élargir l’assiette des cotisants. Car en Tunisie, rappelle l’expert, la protection sociale doit enfin être comprise comme un devoir collectif et non plus comme un droit que l’on contourne par l’évasion.

H.B.H

 

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