Festivals d’été : L’appui décisif du sponsoring

Les festivals d’été sont l’un des temps forts du calendrier culturel tunisien. Fondés pour la plupart d’entre eux au milieu des années soixante, les festivals les plus emblématiques avaient été pensés pour accompagner l’émergence du tourisme en Tunisie indépendante et mettre en valeur sites antiques et atouts balnéaires. Même si elle n’a que rarement pu établir une connexion avec le développement touristique, la même tendance continue d’animer la saison estivale. 

 

De Dougga à El Djem, ce sont des joyaux de l’histoire tunisienne qui sont mis en valeur grâce à des festivals qui ont pour écrin le théâtre antique de la perle du nord-ouest et l’amphithéâtre millénaire de l’immémoriale Thysdrus. De Tabarka à Hammamet, c’est la Riviera tunisienne qui est à l’honneur de la côte du corail sur laquelle veille le fort génois à la côte du soleil qui se déploie sur le littoral du Cap Bon.

Entre littoral et monuments historiques
Tous ces festivals s’insèrent dans une dynamique globale menée par le ministère des Affaires culturelles qui, à travers ses agences patrimoniales, gère les infrastructures et monuments historiques. Bien sûr, les festivals d›été ne sont qu›un aspect de l’action du département qui organise également la Foire internationale du livre de Tunis, les Journées cinématographiques de Carthage et d’autres manifestations comme le Mois du patrimoine.
Autrement, plusieurs festivals sont nés d’initiatives locales et associatives. Ce faisceau est très large et concerne aussi bien le Festival international du film amateur de Kélibia que le Printemps de la Bande dessinée de Sfax ou les Nuits d’Al Abdellia qui a lieu dans la banlieue de La Marsa. L’ensemble de ces manifestations mise sur la spécialisation ou la proximité. Ce dernier terme est d’ailleurs un mot clé dans la vie des festivals.
En effet, les festivals en Tunisie se déclinent selon une nomenclature qui distingue le national, le local et l’international. Chaque région organise plusieurs festivals d’été qui restent peu médiatisés car ancrés dans des logiques locales. Ainsi, si La Goulette comme Monastir, Kasserine ou Mahares, accueille un festival d’été, seuls les festivals internationaux benéficient d’une visibilité importante. De même, certains festivals investissent un domaine en particulier alors que d’autres, y compris les plus importants comme celui de Carthage, préférent cultiver une image généraliste.

Les nouvelles dynamiques des festivals d’été
Ceci dit, quelques lignes de force peuvent être observées dans le déploiement des festivals d’été qui, cette année, ont fait le choix d’un démarrage précoce dès le tout début du mois de juillet. Quelles sont ces tendances structurantes ? Comment contribuent-elles à consolider l’assise des festivals ? Et de quelle manière faut-il les comprendre ? Nous essaierons de dégager ces aspects dans la série d’observations suivantes.
1-L’atout du sponsoring. Grâce au soutien stratégique de sponsors de premier plan, plusieurs festivals ont pu renforcer leurs assises ou bien revenir au premier plan. C’est le cas de Jazz à Tabarka qui, avec l’appui de l’UBCI, a pu renaître de ses cendres et ouvrir la saison culturelle estivale. Dans ce cas précis, c’est bien la politique de mécénat de l’établissement bancaire qui a permis la refondation d’un festival qui devrait valoir bien des satisfactions.
Dans le même esprit, la Fondation Arts & Culture by UIB apporte un soutien essentiel à deux festivals. En effet, le festival international de Dougga et le festival international de musique symphonique d’El Djem bénéficient d’un appui remarquable d’un établissement bancaire réputé être pionnier dans le mécénat culturel.
Cet apport du sponsoring, notamment émanant du secteur bancaire, peut être vérifié à plusieurs niveaux et implique des établissements comme l’ATB, la BIAT ou la BNA qui, avec les sponsors d’autres domaines, apportent un bol d’oxygène aux festivals et à la culture en général.
2-Entre directions artistiques et festivals généralistes. Ces dernières années, nous avons constaté que plusieurs festivals se dotaient de directions artistiques mieux structurées et plus efficaces. En soi, cet élément qui concerne surtout les festivals les plus importants, apporte plus de transparence et également de la cohésion dans les programmes. De la sorte, un festival qui resserre son projet devient mécaniquement plus visible et son offre culturelle mieux articulée. Pour l’heure, cette tendance est encore balbutiante mais constitue un horizon stratégique évident pour les festivals d’été qui voudraient sortir d’une politique de loisir et de divertissement pour offrir des garanties de qualité.
Bien sûr, le divertissement est tout à fait essentiel mais sa domination a souvent engendré des festivals fourre-tout qui peinaient à définir leur identité et les publics qu’ils visaient.
3-Les festivals portés par des associations. Voici une autre tendance remarquable qui a vu le jour récemment grâce au festival de la médina de Tunis qui s’est organisé en association afin de pouvoir bénéficier du soutien municipal. De même, l’association L’Art-rue a profité de son statut pour mettre en mouvement le festival Dream City et lui donner l’envergure qu’il a aujourd’hui. Ce recours au cadre associatif est une tendance forte qui tend à se généraliser tout en accompagnant le désengagement progressif du ministère des Affaires culturelles de la gestion de plusieurs manifestations. À ce titre, il est intéressant de souligner que les festivals de Dougga ou d’El Djem sont gérés par des structures associatives tout en bénéficiant du soutien des pouvoirs publics. Cette démarche offre davantage de flexibilité et une autonomisation progressive des festivals qui sont dans l’orbite du ministère des Affaires culturelles. Enfin, il ne faut pas perdre de vue que ce sont bien les associations, y compris locales, qui ont porté les nombreuses alternatives festivalières des dernières années.
4-La nécessaire implication des autorités touristiques. Aujourd’hui, plusieurs festivals bénéficient d’un soutien du ministère du Tourisme. Cet appui peut être essentiel dans certaines manifestations et résiduel dans d’autres. En effet, durant la période estivale, les autorités du Tourisme apportent leur soutien à plusieurs manifestations tout en en suscitant d’autres au nom du concept d’animation touristique. Des boulevards de Hammamet Sud aux avenues de Sousse, en passant par les zones touristiques de Djerba, les régions à haute densité touristique ont leur propre calendrier d’événements qui échappent aux logiques strictement culturelles.
De fait, il s’agit là d’un potentiel énorme qui attend d’être intégré à la dynamique culturelle et touristique particulière à l’été. Chaque village pourrait en ce sens avoir son festival et à ce titre, les expériences européennes sont des plus intéressantes. Toutefois, pareil projet appelle non seulement des convergences entre les départements de la culture et du tourisme mais aussi une politique de promotion inclusive à l’échelle internationale.
5-Entre tourisme local et développement culturel. Doit-on rappeler que plusieurs festivals sont nés autour de produits comme le corail ou l’éponge ? De nos jours, la période hivernale voit l’organisation de festivals à Douz, Kebili et Tozeur sur fond de récolte de dattes. De même, le festival d’Aoussou à Sousse mobilise public local et touristes étrangers. Récemment, la ville de Testour a connu un immense succès avec le festival des grenades, une réussite qui pourrait inspirer d’autres régions et dynamiser d’autres produits comme les figues de Djebba ou les poulpes de Kerkennah.
Dans cette articulation qui fait appel au local et au patrimoine, les gisements sont nombreux et vont de la kharja de Sidi Bou Saïd au borzgene keffois en passant par tous les terroirs producteurs d’huile d’olive. Cette niche spécifique pourrait enclencher de nombreuses manifestations tout au long de l’année et contribuer aux dynamiques économiques. Un festival de la sardine à Mahdia ou à Kélibia pourrait avoir un retentissement national et international pour ne citer que cet exemple.

Quels festivals demain ?
Quel regard prospectif porter sur les festivals d’été ? D’abord, il s’agit de constater que la plupart d’entre eux ont été fondés durant les deux premières décennies de l’indépendance, soit il y a près de cinquante à soixante ans. Si pour certains, l’essoufflement est visible, d’autres ont su se réinventer un projet entre autres grâce à l’appui de sponsors avisés et bienveillants.
Ensuite, il est difficile d’évoquer une approche prospective sans considérer le cadre juridique général et les politiques mises en œuvre par le ministère des Affaires culturelles et son établissement public spécifiquement destiné à l’encadrement des festivals. Bien sûr, les politiques actuelles peuvent connaître des évolutions dans le bon sens mais il n’en reste pas moins qu’elles se doivent d’être innovantes. De nos jours, des festivals tournés vers les sites de tournage de Star Wars, les mangas japonais ou le hip hop pourraient brasser des publics à l’international. Aller dans cette direction impliquerait une refondation en profondeur et une redéfinition du concept même de festival.
Enfin, cette notion de festival a connu des glissements successifs durant le demi-siècle qui vient de s’écouler. Au départ, un festival se définissait comme une vitrine touristique de la Tunisie et cherchait à attirer l’attention du public international. Ce qui d’ailleurs explique la forte présence du jazz de niveau, du théâtre classique et de la danse moderne dans les programmes des premières éditions des festivals de Carthage et Hammamet. Les années suivantes, l’idée de tunisifier les festivals s’est faite plus pressante avec les artistes locaux qui exigeaient de participer à ces festins culturels de l’été. Plus tard, la nouvelle sociologie des publics a entraîné la vulgate que nous connaissons et qui attend de nouvelles synthèses.
Quels festivals demain ? Au fond, la question est ardue et implique de réfléchir sur les nouveaux modes de l’action culturelle, la centralité du mécénat et l’impact de l’événementiel dans les pratiques culturelles contemporaines. Dès lors, contentons-nous d’observer les déploiements en cours en constatant leurs lignes de force et les horizons qu’elles ouvrent en matière de qualité artistique, durabilité économique et ingénierie culturelle.

Hatem Bourial

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