Portes closes

Les élèves ne quitteront désormais plus leur établissement pendant les heures creuses ou lorsqu’un enseignant est absent. Les parents applaudissent, tout comme l’Association tunisienne des parents et des élèves (ATPE), qui y voit une décision tardive mais nécessaire et arrivant fort à propos. Sur le principe, difficile de leur donner tort : combien de familles ont vécu l’angoisse d’un adolescent livré à lui-même dans la rue, à l’heure où il devrait être en classe… Sur la méthode, en revanche, les interrogations s’accumulent.

D’abord, la mesure est loin d’être appliquée partout. Plusieurs directeurs d’établissement ont préféré ne rien changer, ce qui en dit long sur le degré de préparation mais également sur les conséquences que peut générer cette mesure. A-t-on mis en place les structures d’accueil nécessaires ? Des salles d’étude, des espaces de détente, des clubs, des bibliothèques ouvertes ? A-t-on repensé les emplois du temps pour réduire les heures creuses à la source ? Rien n’est moins sûr. Fermer le portail est simple, occuper utilement ceux qui restent derrière est une tout autre affaire.

Ensuite, on a oublié les principaux concernés. Les élèves ont découvert une règle qu’ils jugent répressive, sans explication ni campagne de sensibilisation, sans que personne ne prenne le temps d’en discuter avec eux ni même leurs parents. Une mesure subie, jamais expliquée, est une mesure contournée.

Le contexte devrait pourtant inciter à la prudence. En France, la colère des élèves a dégénéré en violences et conduit à la fermeture de dizaines d’établissements, sur fond de pénurie d’enseignants, de bâtiments délabrés et de manque de mobilier. Les revendications des lycéens y traduisent des difficultés structurelles, concrètes et persistantes. Or ces ingrédients ne sont pas étrangers à nos propres écoles, censées, elles aussi, être le premier vecteur d’égalité des chances. Inutile, dès lors, de jeter de l’huile sur le feu.

D’ailleurs, l’appel du président de la République Kaïs Saïed lors de la séance inaugurale du Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement, tenue jeudi dernier à créer des clubs culturels dans tous les établissements scolaires, à garantir le transport, à rouvrir les restaurants, à héberger en internat s’inscrit dans cette logique de garantir le droit à l’éducation dans de bonnes conditions.

Si ces orientations sont appliquées, elles pourront donner un nouvel élan à l’enseignement en Tunisie et les clubs culturels offriront aux élèves un espace d’expression et de créativité en dehors des cours.

La portée de ces mesures dépendra toutefois de leur mise en œuvre : financement, encadrement, coordination entre les différents intervenants et prise en compte de l’avis des élèves et des enseignants.

Il va sans dire que la sécurisation des établissements scolaires est un enjeu légitime, mais l’interdiction sèche se heurte frontalement aux spécificités de la Génération Z. Façonnés par la culture de l’immédiat, du choix et du refus des dogmes, les adolescents d’aujourd’hui ne s’alignent plus sur l’autorité verticale ou l’injonction pure, héritées des décennies précédentes. Pour cette génération portée par le désir de dépasser les cadres et de questionner chaque limite, imposer des règles perçues comme arbitraires produit l’effet inverse : cela éveille le rejet, la contestation et le besoin d’outrepasser les barrières.

Pour véritablement protéger ces jeunes face aux comportements à risque et aux dangers extérieurs (drogue, stupéfiants, délinquance), il faut impérativement renoncer à l’illusion du «tout-interdit». Répondre aux aspirations de la Génération Z exige de troquer le contrôle rigide contre le dialogue, l’implication directe et la co-construction. Protéger cette génération ne passe pas par des murs plus hauts, mais par une attractivité renforcée : des infrastructures modernes, une présence humaine rassurante en nombre suffisant et des projets engageants qui leur donnent envie de s’investir plutôt que de chercher à s’échapper. C’est par ce changement de paradigme qu’il aurait fallu débuter.

 

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