Colère contre la vie chère : la France et l’Italie face à leurs nuits de violences

Au lendemain de deux jours de mobilisation contre le coût de la vie, la France et l’Italie font le compte des dégâts. Dans les deux pays, de très larges cortèges, en grande partie pacifiques, ont été débordés par des groupes plus restreints, mobiles et souvent très jeunes. Les gouvernements répondent avec fermeté, et la bataille politique s’engage déjà sur les responsabilités.

 

France : une nuit de saccages dans plus de vingt villes

En France, entre 550 000 manifestants selon le ministère de l’Intérieur et 800 000 selon les organisateurs ont défilé samedi. Le cortège était hétéroclite : gilets jaunes, lycéens et étudiants, salariés, militants du climat et antifascistes. Le mouvement était né de revendications sur le manque d’enseignants et l’état des écoles, avant de s’élargir au niveau de vie, au prix des carburants et aux inégalités, à six mois de l’élection présidentielle. Mais ce sont les violences qui dominent les images de ce dimanche matin. À Paris, les quartiers de République et des Grands boulevards se réveillent dans les décombres : vitrines brisées, amas de vélos et de scooters calcinés, magasins pillés ou éventrés. Dans plus d’une vingtaine de villes, des centaines de commerces et d’institutions ont été pris pour cible. À Marseille, Lille et Angers, des manifestants sont entrés de force dans les mairies ou les préfectures, et à Marseille ils ont enfoncé la porte en criant « c’est la Révolution » avant d’être dispersés. À Bordeaux, la résidence de la préfète a été saccagée, à Lyon une antenne de l’office de tourisme a été incendiée, et à Limoges l’Hôtel de Ville du XIXe siècle a été en grande partie détruit par les flammes. À Saint-Étienne, un manifestant a eu la main arrachée par une grenade policière, selon une source proche du dossier.

Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a suivi la soirée depuis la salle opérationnelle qui pilotait le maintien de l’ordre à Paris, avec le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Peu avant minuit, il a annoncé qu’environ 1 200 personnes avaient été interpellées à ce stade et que 150 policiers et gendarmes avaient été blessés. Un premier décompte, plus tôt dans la journée, faisait état d’environ 400 interpellations, en majorité de personnes majeures. Il a jugé « miraculeux » que le bilan humain ne soit pas plus lourd, tout en prévenant que le bilan matériel serait lourd, partout dans le pays. Il a promis de se tenir aux côtés de ceux qui ont tout perdu et a apporté son soutien total aux forces de l’ordre, face à une violence d’une extrême intensité. Emmanuel Macron a adopté un ton similaire sur les réseaux sociaux : le pays fera bloc face aux « semeurs de chaos » qui ne cherchent qu’à abattre les institutions, il n’y a aucune place pour la violence dans la République, et ceux qui ont cassé et pillé seront poursuivis et punis.

Lecornu est allé plus loin sur le terrain politique. Il a mis en cause l’ultragauche et des délinquants, et averti ceux qui voudraient faire de ces violences un « tour de chauffe » avant la présidentielle que le gouvernement ne se laisserait pas intimider. Sa déclaration a déclenché une vive passe d’armes avec Jean-Luc Mélenchon, candidat de La France insoumise, qui avait défilé à Paris. Chacun renvoie à l’autre une part de responsabilité, et Lecornu a jugé « dangereuse et cynique » toute tentative de faire porter aux chefs de la police la responsabilité des violences. À droite, le ton est encore plus dur. Bruno Retailleau dénonce une violence anti-flics d’une intensité inédite. Pour lui, la force implacable de l’État est la seule réponse possible, et les agresseurs des forces de l’ordre ne méritent que la prison. David Lisnard parle d’une « honte pour la France », et le Rassemblement national soutient les policiers en accusant LFI. La CGT, qui revendique la mobilisation la plus importante depuis la rentrée avec 1 750 rassemblements, appelle au contraire le gouvernement à arrêter de réprimer et à répondre immédiatement aux revendications sociales. Les manifestants interrogés insistent, eux, sur le caractère pacifique de la grande majorité des cortèges. Les maires de Paris, Marseille et Lyon ont demandé à être reçus en début de semaine par le Premier ministre, face à l’ampleur des dégâts. Celui de la capitale, Emmanuel Grégoire, évoque des rues entières méthodiquement ravagées.

 

Italie : deux jours de tensions, des étudiants aux casseurs

De l’autre côté des Alpes, la séquence a commencé dès vendredi 16 octobre. Pour le « No Meloni Day », plusieurs centaines de milliers d’étudiants, selon les organisateurs, ont protesté contre les politiques du gouvernement sur l’école, le coût de la vie et les loyers. Des heurts ont éclaté, surtout à Turin et à Rome, avec des bombes artisanales, des jets de pierres et trois mineurs arrêtés. Giorgia Meloni a fait état de 17 ou 18 membres des forces de l’ordre touchés. Le ministre de l’Intérieur, Matteo Piantedosi, a défendu la gestion de l’ordre public, menée avec fermeté, professionnalisme et équilibre, en rappelant que manifester est un droit qui ne justifie pas la violence. La secrétaire du Parti démocrate, Elly Schlein, a répondu en demandant à la présidente du Conseil de s’occuper des Italiens plutôt que de s’en prendre aux étudiants.

Samedi, la mobilisation « Italia in Piazza » a pris le relais, avec un bilan plus lourd encore. Milan a connu les pires scènes, avec la place du Duomo tenue par une centaine de casseurs qui ont attaqué la police avec des bombes artisanales, des pierres et des barrières. Plus de cinquante jeunes ont été interpellés, dont la moitié de mineurs, et vingt-cinq personnes ont été blessées, dont dix membres des forces de l’ordre. Turin et Bologne ont connu des scènes comparables, et Bergame aussi. À Turin, des jeunes cagoulés ont saccagé une librairie Feltrinelli près de la gare de Porta Nuova, et à Bologne la police a dû recourir aux lances à eau et aux lacrymogènes devant la gare. À Rome, les cortèges se sont déroulés sans heurt. Les auteurs ne sont pas les habituels militants : d’après la presse, il s’agit surtout de très jeunes gens, souvent mineurs et sans appartenance politique, mobilisés via les réseaux sociaux, TikTok en tête, qui se sont détachés de cortèges pacifiques. La police dit qu’ils sont arrivés par leurs propres moyens depuis les périphéries et d’autres provinces.

Giorgia Meloni a réagi en publiant une vidéo des heurts de la place du Duomo. Manifester est un droit, a-t-elle écrit, mais pas mettre les villes à feu et à sang. Elle a dénoncé des « voyous » qui exploitent les cortèges pour semer le chaos et prendre des villes entières en otage. Elle a surtout placé les oppositions devant leurs responsabilités : toute réticence, a-t-elle averti, devient une justification, et le silence n’est pas acceptable. Elle leur demande de condamner sans ambiguïté ces violences et d’appeler clairement à des mobilisations pacifiques, tout en distinguant les auteurs des agressions des milliers de personnes descendues pacifiquement dans la rue. Ses partenaires de coalition ont durci le ton. Matteo Salvini a parlé de guérilla urbaine, en montrant les dégâts causés aux commerces et une voiture des carabiniers endommagée. Il a visé les centres sociaux et ce qu’il appelle le « marciume sinistro », la pourriture de gauche, en demandant si certains iraient jusqu’à défendre ces jeunes. Antonio Tajani a jugé la violence inacceptable, de même que Stefania Craxi pour Forza Italia, Debora Dell’Acqua pour Fratelli d’Italia et Silvia Sardone pour la Lega. Cette dernière a affirmé que certains voulaient importer en Italie le chaos observé en France.

Le Parti démocrate réaffirme son refus de la violence, mais Elly Schlein maintient que le gouvernement doit des réponses concrètes aux étudiants et aux familles. À Milan, le maire Giuseppe Sala a tenu un propos plus équilibré. Il juge les raisons de la protestation compréhensibles et les violences contre les forces de l’ordre injustifiables, et rappelle que l’attaque de la place du Duomo n’a rien à voir avec la manifestation étudiante qui l’avait précédée. À l’approche des municipales de l’an prochain, il met en garde contre toute récupération : la politique peut chercher un profit électoral ou affronter avec sagesse une période historique difficile.

Les deux pays se ressemblent donc dans l’épreuve : une colère sociale très largement partagée, détournée par des groupes minoritaires, des gouvernements qui brandissent la fermeté, une droite qui accuse la gauche de complaisance et une gauche qui renvoie au fond du problème, le coût de la vie. La perspective d’élections, présidentielle en France et municipales à Milan, aiguise chaque mot. Les bilans restent provisoires, le chiffrage des dégâts n’est pas terminé, et les poursuites s’engagent. Les rencontres annoncées entre le Premier ministre français et les grands maires, comme le débat sur les nombreux mineurs impliqués en Italie, devraient occuper les jours à venir.

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