Quand la frontière tousse, le Sud tremble

Quand une milice libyenne décide de fermer une route menant vers la frontière avec la Tunisie, quand le système informatique tombe en panne au poste frontière de Ras Jedir, quand les convois de marchandises sont bloqués pour une raison ou pour une autre, c’est toute l’économie de Ben Guerdane, de Médenine, jusqu’à Tataouine, qui retient son souffle. C’est un fait récurrent, de longue date ; cette année encore, les mêmes scénarios ont affecté le quotidien de centaines de milliers d’habitants du Sud du pays. Comment peut-il en être autrement ?

Le commerce transfrontalier informel entre la Tunisie et la Libye ne relève pas de l’occasionnel, c’est un véritable système économique de subsistance qui fait vivre, selon les estimations, environ 120.000 habitants rien que dans la région de Ben Guerdane, sans compter les ramifications qui s’étendent bien au-delà à l’intérieur du pays. Des générations entières ont bâti leur survie économique sur le transit informel du carburant et des produits alimentaires subventionnés, des équipements électroménagers et du textile bon marché. Le commerce parallèle entre les deux pays a connu un essor considérable dans les années 1990  et 2000 (l’âge d’or de «Souk Libya »). Il était devenu vital pour les régions défavorisées du Sud tunisien et un moyen d’approvisionnement crucial pour la Libye sous embargo international (1992-1999). Faute d’investissements publics et d’industries dans les gouvernorats du Sud, le régime de Ben Ali avait volontairement laissé s’y développer le commerce parallèle qui a servi d’amortisseur social en créant des milliers d’emplois directs et indirects. Depuis la chute de Maâmar Kadhafi en 2011, la frontière du Sud-Est tunisien est devenue plus volatile et l’activité économique a connu un coup d’arrêt à cause de l’insécurité et des affrontements armés qui secouent la Libye voisine.  Quinze ans plus tard, on continue de gérer les crises (fermetures, blocages) au coup par coup : entretien téléphonique entre les deux présidents, visites de ministres, réunion de la commission mixte, accords ponctuels, sans s’attaquer au problème à la racine, à savoir une région entière otage économique d’un Etat voisin instable. Résultat : quand la frontière tousse, c’est le Sud tout entier qui tremble.

La marginalisation du Sud tunisien n’est pas le fait de la géographie mais de choix politiques. Depuis 1956, le pouvoir a favorisé le développement des régions littorales au détriment des régions intérieures. Aujourd’hui, le retard est abyssal et les attentes sont inestimables. Ce vide a un coût économique et social et une ardoise en vies humaines, en naufrages meurtriers de jeunes désœuvrés qui ont perdu l’espoir de vivre dignement dans leur propre pays. Le dernier en date, ce même mois de septembre, a emporté une quinzaine de jeunes de Ben Guerdane. La colère populaire qui s’est ensuivie ne visait pas seulement le drame en mer, elle a débordé sur des revendications de réouverture du poste frontalier de Ras Jedir. Ce n’est pas une coïncidence, c’est la même jeunesse qui est prise en étau entre un modèle de survie économique fragilisé par l’instabilité libyenne et l’absence d’alternative économique viable sur le sol tunisien. Cette jeunesse choisit de plus en plus souvent la fuite par la mer que l’attente d’un Etat qui promet depuis des décennies un développement régional qui ne vient pas. Ces promesses sont hypothéquées par plusieurs contraintes qui n’excluent pas la responsabilité de l’Etat tunisien mais qui la relativisent. L’effondrement de l’Etat libyen en 2011 est un facteur exogène indépendant de la volonté de la Tunisie. Par ailleurs, des efforts existent même s’ils sont jugés insuffisants. Le projet de modernisation du poste de Ras Jedir en corridor logistique international, les visites ministérielles répétées à Ben Guerdane ou encore l’appel récent de Kaïs Saïed à son homologue libyen, témoignent d’une volonté politique de désenclaver le Sud qui mérite d’être soulignée. Mais le Sud tunisien reste, avant tout, une préoccupation tunisienne, les voisins libyens ont les leurs. Ce pourquoi les solutions doivent être, d’abord, tunisiennes et durables, en commençant par la mise en place d’une politique de développement régional ambitieuse qui crée de l’emploi formel et ouvre des horizons à une jeunesse rongée par le sentiment d’être abandonnée par l’Etat.  Ce n’est pas pour demain. En attendant, le Sud devra patienter encore. Jusqu’à quand ?  La Tunisie post-2011 traverse une longue crise sévère des finances publiques limitant ses capacités d’investissement dans toutes les régions du pays, et le dernier drame de Ben Guerdane sonne comme une alarme : le Sud s’impatiente et ne pourrait peut-être plus, un jour plus ou moins proche, se contenter de prendre la mer.

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