Shakespeare face à ses créatures : la révolte inachevée d’un théâtre des ombres

Et si Shakespeare devait un jour rendre des comptes à ses propres personnages ? C’est le pari audacieux d’« Qiyamat Shakespeare » (La Résurrection de Shakespeare), pièce présentée mercredi soir 19 août sur la scène en plein air de la Maison de la Culture de La Grande Kalâa, dans le cadre de la 11e édition du festival estival « Maraya Al-Founoun » (Miroirs des Arts).
L’œuvre, écrite et mise en scène par Abdallah Hmidet pour la société « Les Artistes unis pour la production et la distribution artistique » de Gabès, ne se contente pas de convoquer les grandes figures shakespeariennes : elle fait revivre l’esprit du dramaturge lui-même, en tant que créateur de ces âmes, pour le confronter directement à ses créatures. Entrées en rébellion contre sa tyrannie, celles-ci viennent lui demander des comptes pour avoir fait d’elles des marionnettes sacrifiées au service de sa gloire immortelle.
Cette fable prend une résonance géopolitique frappante à travers le personnage de Shylock (Abdallah Hmidet), le marchand juif du « Marchand de Venise », présenté comme un artisan invisible des conflits, tirant les ficelles en coulisses sans jamais apparaître ouvertement — incarnation des forces obscures qui orchestrent les guerres et poussent les peuples vaincus à combattre pour des causes qui ne les concernent pas. Hmidet pousse ainsi la projection de cette tragédie jusqu’aux réalités locale, arabe et internationale, livrant une vision critique qui rejette l’ordre établi et se dresse contre la dictature.
Sur le plateau, une pléiade d’artistes de la région a porté ce texte dense : Karim El Hazami dans le rôle de William Shakespeare, Raouf Ben  Romdhane dans celui d’Othello, Mohamed Ali Serhane dans celui de Roméo, et Habib Slim dans celui de Cassio. Pendant une heure, leur maîtrise scénique et leur cohésion dans l’incarnation de personnages entremêlés dans le temps et l’action ont tenu le public en haleine, relevant le défi dramatique consistant à réunir, dans un même foyer de conflit, des figures charnières issues de tragédies différentes.
Le décor, sobre voire dépouillé, n’en est pas moins chargé de symboles : des feuilles éparpillées sur scène évoquent la résurrection des âmes et leur affranchissement de la prison de l’encre et des livres, tandis que deux valises condensent le symbole du voyage éternel — le départ vers l’inconnu, la mort, puis le retour.
Fruit de près d’une année de préparation, cette œuvre aboutie met à nu un monde régi par le destin des puissants. Si les personnages parviennent à allumer l’étincelle de la révolte contre leur créateur, leur soulèvement s’achève, inabouti, sur une scène de mort après la résurrection — laissant derrière elle des questions brûlantes sur le conflit éternel entre le bien et le mal, et sur le destin de l’homme face aux forces cachées qui façonnent sa tragédie.

Related posts

Majida El Roumi au Festival international de Carthage : « Aslema ya Tounes », une clôture en beauté (PHOTOS)

Face à la crise d’approvisionnement, le ministère du Commerce plafonne les prix de l’eau minérale

En kiosques ce jeudi : découvrez le nouveau numéro double de Réalités (n° 2108-2109) !