Stress hydrique en Tunisie : Faire barrage au désastre

En dépit d’une expérience ancestrale dans la gestion de l’eau, la Tunisie est confrontée à une situation de stress hydrique structurel que les pluies de la saison 2025-2026 ne sauraient masquer. Après sept décennies de politique hydraulique intensive, d’une agriculture grande consommatrice d’eau, de longs épisodes de sécheresse aggravés par le changement climatique et une gouvernance permissive, l’eau est désormais au cœur d’un enjeu de souveraineté nationale.

 

Le constat est sévère : la Tunisie est l’un des pays du Maghreb et de la Méditerranée les plus exposés au stress hydrique. Les indicateurs se sont dégradés de manière continue au fil des ans et révèlent une pénurie d’eau structurelle. La crise de l’eau trouve son explication dans quatre causes majeures : le climat aride et semi-aride donnant une pluviométrie insuffisante et variable, une demande en eau qui ne cesse de croître, une gestion des ressources hydriques peu performante et le dérèglement climatique qui vient amplifier toutes ces fragilités. Les contraintes du climat sont responsables d’un apport pluviométrique modeste caractérisé par une grande irrégularité affectant la quantité, l’intensité et la fréquence des pluies. A cause de cette variabilité, le pays connaît tantôt des épisodes de sécheresse tantôt de fortes pluies à l’origine d’inondations violentes ou des années de grande sécheresse.

Déficit, gaspillage, coupures
En 2026, la disponibilité en eau se chiffre à 450 mètres cubes/habitant/an (850 m3 en 1996), une valeur inférieure au seuil international de stress hydrique extrême correspondant à 500 m3/habitant/an. Au chapitre de la consommation, l’agriculture se place au premier rang, absorbant à elle seule plus de 80% de la consommation en eau. Ses besoins en eau d’irrigation sont puisés, dans une forte proportion, dans les nappes souterraines dont la surexploitation est devenue alarmante. La prolifération des forages illicites, des milliers de puits non déclarés creusés dans les champs et dans les maisons, ont fini par aggraver la situation. Sur le plan de la gestion des ressources hydriques, la situation n’est guère meilleure d’autant qu’une anomalie majeure persiste depuis de nombreuses années alors que le pays est en situation de stress hydrique : les fuites dans les réseaux de distribution vétustes atteignant jusqu’à 40% de pertes dans certaines régions. Le problème de la vétusté concerne toutes les infrastructures liées à l’eau. Le récent incident technique survenu au barrage Mallègue en est un exemple. La panne qui a touché une vanne du barrage a entraîné la fuite de 21 millions de m3 en quelques heures. L’incident a été l’occasion pour relancer le débat sur l’effort institutionnel réservé à l’entretien et à la maintenance des infrastructures hydrauliques du pays qui jouent un rôle majeur dans la retenue des eaux de surface et dans la répartition du capital hydraulique entre les régions.
Autre gaspillage stratégique : le potentiel de 300 millions de m3 d’eaux usées traitées non exploité, ces eaux traitées ne sont réutilisées qu’à hauteur de 6%. Pourtant, la Tunisie a été l’un des premiers pays (dès les années 1990) à intégrer l’économie circulaire de l’eau en construisant des stations d’épuration des eaux usées et en encourageant la réutilisation des eaux traitées dans l’arboriculture et l’irrigation des espaces verts urbains et des terrains de golf. Cette économie circulaire de l’eau n’est toujours pas hissée au rang de priorité nationale dans les plans de développement. Avec le dérèglement climatique, les perspectives sont encore plus préoccupantes comme en témoignent les projections de l’Institut national de la météorologie. Les calculs de l’INM prévoient qu’en cas de hausse des températures de plus d’un degré d’ici à 2050, la réduction des précipitations pourra atteindre 20% d’ici à 2100 avec une multiplication des phénomènes extrêmes : sécheresses prolongées alternant avec des pluies torrentielles pouvant entraîner des inondations. Il est à noter que la situation s’est relativement redressée en 2025-2026, les précipitations abondantes ont permis de porter le taux de remplissage des barrages au-delà de 60%, mais les experts sont unanimes : ce répit ne change pas la nature structurelle de la crise. L’amélioration actuelle ne résout ni la surexploitation des nappes, ni les fuites des réseaux, ni le déficit hydrique persistant. Et les vagues de coupures et de perturbations dans la distribution de l’eau potable qui ont marqué les années de grand déficit hydrique (2022, 2023, 2024) demeurent une phobie pour les Tunisiens à l’approche de l’été.

 

Le Plan directeur des eaux du Nord (PDEN)
Conçu dans les années 1970 dans le cadre d’une planification hydraulique par grandes régions géographiques (Nord, Centre, Sud), il est mis en place en 1975.  Il vise à mobiliser les eaux de surface du Nord. Sa pièce maîtresse est le barrage Sidi Salem mis en eau en 1982. Ses deux objectifs stratégiques : mobilisation de la totalité des ressources potentielles du Nord et interconnexion des ouvrages hydrauliques de stockage et des réseaux de transfert. A ce jour, les régions du Centre et du Sud connaissent le déficit hydrique le plus grave.

Déséquilibres géographiques, inégalités régionales
La question de l’eau en Tunisie a, également, une dimension territoriale et sociale. Les ressources hydriques sont très inégalement réparties : le Nord concentre l’essentiel des ouvrages de mobilisation des eaux de surface, tandis que le Centre et le Sud, plus arides, dépendent massivement des eaux souterraines souvent saumâtres et dans une moindre proportion, des transferts des eaux du Nord. Le barrage de Nebhana, principal ouvrage hydraulique des régions du Centre tunisien, affiche actuellement un déficit hydrique significatif contrastant avec les niveaux satisfaisants observés dans le Nord et le Cap Bon. Dans les régions du Sud (Sfax, Gabès, Médenine, Tataouine), la salinité élevée des nappes souterraines et la croissance démographique soutenue ont conduit ces gouvernorats à une dépendance accrue au dessalement avec un coût estimé à 3 DT le m3 contre 1,7DT pour l’eau stockée en barrage.  Le pays exploite actuellement deux stations de dessalement de l’eau de mer, celles de Djerba et Zarrat, et une quinzaine d’usines de dessalement de l’eau souterraine qui ne couvrent qu’une partie infime de la demande en eau potable. Le programme national prévoit d’augmenter cette capacité pour couvrir 30% des besoins à l’horizon 2030.
Cette disparité régionale génère, donc, des inégalités d’accès et indique que les infrastructures de transfert des eaux du Nord ne suffisent pas pour remédier aux déséquilibres géographiques. Officiellement, le taux d’accès à l’eau potable en milieu rural atteint 95%, dont 54% proviennent de la Sonede et 41% du génie rural. Mais les groupements hydrauliques ruraux, qui gèrent l’approvisionnement de centaines de milliers d’habitants, souffrent de mauvaise gestion, de manque d’entretien, d’endettement chronique et de raccordements anarchiques. Les coupures récurrentes de ces dernières années, surtout dans certaines délégations du Centre et du Sud, en sont le résultat et n’ont pas manqué de provoquer des tensions sociales dans plusieurs régions.

 

Les chiffres d’une pénurie structurelle

– 450 m3/habitant/an de disponibilité en eau (2026), contre 850 m3 en 1996,

< 500 m3/habitant/an : seuil international de – stress hydrique extrême,

– 80 à 90% des ressources en eau consommées par l’agriculture,

– 30 à 40% d’eau perdue dans les réseaux de distribution (fuites),

– 6% des eaux usées traitées réutilisées.

Une politique hydraulique obsolète
Les efforts investis pour gagner la bataille de l’eau ne sont pas sans risques en raison de l’inadaptation de la politique hydraulique aux conditions économiques, sociales, environnementales et climatiques actuelles. Le premier point faible est la législation ancienne et inadaptée et le retard accusé par le nouveau Code des eaux qui est en cours d’élaboration depuis plusieurs années. L’ancien Code date de 1975, époque où la disponibilité de l’eau, la demande et les conditions climatologiques étaient différentes de celles qui prévalent aujourd’hui et sans doute de celles qui existeront dans les prochaines décennies. En l’absence d’un cadre juridique adapté aux besoins et contraintes actuels, les institutions concernées ne sont pas outillées pour améliorer la lutte contre les forages illicites, le gaspillage, la mauvaise gestion, etc. La deuxième pierre d’achoppement est la gouvernance sectorielle. Des experts de renom comme Dr Raoudha Gafraj soutiennent que la gestion de l’eau en Tunisie souffre d’une dispersion institutionnelle. « Plusieurs ministères et organismes se partagent des prérogatives qui se chevauchent en l’absence d’une instance supérieure d’arbitrage », soutiennent-ils. Certains de ces experts plaident pour la création d’un Conseil supérieur de l’eau, une instance consultative, directement rattachée au gouvernement, chargée de définir les grandes orientations stratégiques et d’assurer la concertation nationale.  Troisième point faible : la gestion de la demande qui se base encore sur une politique de l’offre. Autrement dit, produire toujours plus d’eau avec la construction des barrages, le forage des puits et le dessalement de l’eau. Si la disponibilité de l’eau est vitale, la maîtrise de sa consommation est salvatrice. Or cette dernière demeure insuffisante : les techniques d’irrigation économes en eau, comme le goutte-à-goutte, ne sont pas généralisées et la sensibilisation des citoyens, des agriculteurs et des industriels à une consommation rationnelle est au plus saisonnière.

 

Principaux objectifs de la stratégie de l’eau 2050 

– Maintenir la disponibilité en eau au-dessus du seuil de stress hydrique de 500 m³/habitant/an.

– Construire 30 nouveaux barrages et développer massivement le dessalement de l’eau de mer.

– Porter la capacité de dessalement de 310.000 m³/jour actuellement à 475.000 m³/jour d’ici à 2050.

– Valoriser les eaux usées traitées à hauteur de 500 millions de m³ annuels d’ici à 2050, contre 18 millions actuellement.

– Réduire la part de l’énergie dans le coût de production de l’eau de 27 % (2025) à 17 % d’ici à 2030 grâce aux énergies renouvelables.

– Déployer des plateformes numériques de gestion en temps réel des ressources hydriques et de contrôle des forages illicites.

 

Perspectives ambitieuses
Consciente de la gravité de la situation, la Tunisie tente de trouver des réponses urgentes et d’autres à plus long terme. Le 9 juin 2026, la Cheffe du gouvernent Sarra Zaâfrani Zenzri a présidé un Conseil ministériel qui a été entièrement consacré à la politique nationale de l’eau. De ce signal fort de l’urgence de la question de l’eau reconnue au plus haut niveau de l’Etat, il en a résulté des décisions pour le court, le moyen et le long terme. Le plus urgent est la sécurisation de l’approvisionnement en eau potable durant l’été 2026. Pour ce faire, 81 projets (58 MDT) sont prévus dont 38 puits profonds, la maintenance et le renouvellement de 26 stations de pompage ainsi que des interventions sur les réseaux de distribution. Au programme, également, la réalisation ou la réhabilitation de 187 systèmes hydrauliques au profit de 248.000 habitants (147 MDT). A plus long terme, l’Etat a opté pour une feuille de route pour les prochaines décennies, il s’agit de la stratégie de l’eau à l’horizon 2050, « Eau 50 ». Elaborée depuis 2019, avec l’appui de la Banque africaine de développement (BAD) et de la banque allemande KFW, la stratégie s’articule autour de quatre axes principaux comprenant 43 programmes et 1.200 mesures pour un investissement global de 74,5 milliards de dinars tunisiens sur 25 ans, à raison de 3 milliards de dinars par an. Les principaux axes sont la construction de nouveaux barrages et le développement du dessalement de l’eau de mer, la valorisation des eaux usées traitées, l’élévation du niveau de la disponibilité en eau au-dessus du seuil international de stress hydrique et le renforcement du contrôle des forages illicites. La Banque mondiale s’est associée à cet effort avec des projets pour un montant de 332,5 millions de dollars (de l’ordre du milliard de dinars). Ces projets concernent la modernisation de la Sonède, l’extension de la station de dessalement de Zarat (Gabès), le déploiement de 100.000 compteurs intelligents et la réhabilitation des réseaux de Sfax, Tozeur et Kébili.
L’avenir de l’eau en Tunisie est aussi maghrébin. Le 24 avril 2026, la Tunisie a signé un accord historique avec ses voisins de l’Ouest et du Sud, l’Algérie et la Libye, « la Déclaration de Tripoli » jetant les bases d’une exploitation « rationnelle et équitable » des eaux du Système aquifère du Sahara Septentrional, une des plus grandes réserves d’eau souterraine au monde s’étendant sous les trois territoires nationaux avec plus de 40.000 milliards de mètres cubes d’eau. Le Système aquifère couvre plus d’un million de km2 dont 60% se trouvent en territoire algérien, 30% en territoire libyen et 10% en territoire tunisien. Cet accord sera accompagné d’un mécanisme de consultation permanent et chaque pays se verra allouer un quota spécifique d’extraction. L’exploitation sera accompagnée de mécanismes de contrôle et de surveillance contre la surexploitation et les pollutions.
La sécurité alimentaire dépend de l’eau autant que le tourisme, l’industrie, la santé publique. La cohésion territoriale dépend, pour sa part, de la capacité de l’Etat à garantir à chaque citoyen, qu’il vive à Bizerte, Tunis ou Tataouine, un accès équitable à cette ressource vitale. Les défis sont clairs et les enjeux aussi. L’eau n’est pas qu’une question environnementale, territoriale, économique et sociale, elle est tout à la fois. C’est une question de souveraineté nationale.

 

 

Barrage Mellègue, un ouvrage en fin de vie

Les éclairages de Yadh Zahar, professeur des universités, spécialiste en génie rural et hydraulique

Yadh Zahar

Il a 72 ans. Le plus vieux barrage de Tunisie, barrage Mellègue ou Neber, a fait parler de lui dans la soirée du 17 juin 2026. Une défaillance technique a touché une de ses vannes (placée sous l’eau) provoquant un écoulement massif d’eau vers l’oued Mallègue. L’incident a fait plus de peur que de mal car aucun dégât humain n’est déploré, les dégâts matériels ne sont pas importants, il n’y a pas eu de débordements sur les villes, les champs agricoles et les routes. Dès le lendemain de l’incident, le ministère de l’Agriculture et les agriculteurs locaux assurent que la situation est sous contrôle et que les volumes d’eau sont maîtrisables.  Par quel miracle ? Yadh Zahar, professeur des universités, spécialiste en génie rural et hydraulique, explique à Réalités les raisons qui ont évité le pire à la région. « Notre plus vieux barrage est encore en service, c’est déjà une performance, ceci explique tout l’intérêt institutionnel porté à ces ouvrages hydrauliques et les compétences tunisiennes qui ont la charge de leur maintenance et de leur préservation », commence à expliquer le professeur des universités. Mais après des décennies de loyaux services, le barrage commence à lâcher. « Nous en sommes conscients, le barrage est en fin de vie, nous le savons. C’est pourquoi il est en cours de remplacement. Un nouveau barrage, Neber 2, plus moderne, conforme aux standards internationaux actuels, va bientôt le remplacer. Ce nouvel ouvrage est en construction depuis 2019, il sera bientôt prêt. Ceci signifie qu’il y a de l’anticipation, on n’a pas attendu 2026 pour penser à remplacer le barrage Mellègue ».

La panne du 17 juin était-elle évitable ? « Une panne peut arriver à tout moment, elle est prévisible mais ne peut pas être prévue au jour et à l’heure. La gestion hydraulique se fait en temps réel et les barrages, y compris celui de Mellègue, font l’objet de campagnes d’auscultation et de maintenance tous les 4 à 5 ans mais cela n’empêche pas une panne de se produire ». Celle du 17 juin 2026 n’a, finalement, pas causé de dégâts déplorables. Heureusement, il y a eu plus de peur que de mal. « Il faut saluer le génie hydraulique tunisien. La Tunisie est le premier pays du Maghreb à avoir construit un réseau d’interconnexion et de transfert entre les barrages, dès les années 1970-1980. Il s’agit d’une gestion interconnectée et coordonnée des barrages qui permet de diriger, avec beaucoup de maîtrise, à travers des conduites, tout excédent d’eau dans un barrage vers un autre. Il faut rendre hommage aux pères de l’hydraulique tunisienne, les pionniers de cette vision de génie. Dans le cas de la panne du barrage Mellègue, une grande partie de l’eau a été évacuée vers le barrage Sidi Salem, le plus grand barrage de Tunisie situé sur le cours d’Oued Medjerda. La quantité restante à Mallègue devrait couvrir les besoins en eau de la zone pendant cet été, jusqu’aux prochaines pluies, bien sûr à condition que la consommation soit gérée raisonnablement ». Et le spécialiste d’ajouter : « L’avenir de l’eau, on l’anticipe, l’hydraulique n’attend pas. A ce titre, une étude sur la résilience de l’infrastructure hydraulique face aux changements climatiques vient d’être achevée dans le cadre du Programme National d’Adaptation. Tous les pays ont des problèmes de gestion de l’eau, nous avons les nôtres et nous avons la capacité de les gérer », conclut l’universitaire.

 

 

 

 

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