Il est des voyages dont on ne revient jamais tout à fait. La Palestine est de ceux-là. J’y suis partie avec une mission humanitaire, mais aussi avec la volonté de comprendre, d’écouter et de témoigner. Je savais que ce voyage ne serait pas simple. Je ne mesurais pas encore à quel point il serait éprouvant, bouleversant, parfois dangereux. Pourtant, malgré les obstacles, les contrôles, les interrogatoires et les tensions permanentes, j’ai tenu à aller jusqu’au bout. Parce que certaines réalités ne peuvent être racontées qu’après avoir été vécues.
Pourtant, cet engagement ne s’est pas construit du jour au lendemain. Depuis toute petite, le sens des responsabilités, de la justice et de l’engagement faisait déjà partie de ma vie. Mes années de lycée, dans un établissement français accueillant des élèves de nombreuses nationalités, n’ont fait que renforcer cette sensibilité. J’y ai côtoyé de jeunes Palestiniens, mais aussi des réfugiés venus du sud du Liban. À travers leurs récits, leurs blessures et leurs silences, j’ai découvert une réalité que je ne pouvais ignorer.
J’ai également connu, à cette époque, la fille de Yasser Arafat, qui fréquentait elle aussi un autre lycée français. Très tôt, j’ai été profondément touchée par l’injustice vécue au quotidien par le peuple palestinien.
Sans le savoir encore, ces rencontres allaient marquer durablement mon existence.
Des années plus tard, une amie installée en Palestine m’a aidée à préparer ce voyage. Pendant de longues semaines, elle m’a expliqué ce qui m’attendrait à mon arrivée. Elle m’a détaillé les interrogatoires systématiques imposés par l’armée israélienne, les questions auxquelles il faudrait répondre, les mots qu’il valait mieux éviter. Elle m’avait même conseillé de ne jamais prononcer le mot « Palestine», mais de présenter mon séjour comme un simple voyage spirituel consacré à la visite de lieux saints, mosquées, églises et synagogues. Cette préparation n’était pas seulement administrative, elle était aussi psychologique. Il fallait être prête à affronter les contrôles, mais surtout avoir le cœur suffisamment solide pour faire face à la souffrance et aux injustices qui m’attendaient.
Mon arrivée en Cisjordanie commence par le checkpoint de Qalandia, l’un des points de passage les plus redoutés de Palestine. Pour rejoindre Ramallah, en zone A, il faut patienter, parfois pendant des heures, au rythme des contrôles. Derrière les barrières et les miradors apparaît pourtant une ville étonnante.
Ramallah est le cœur culturel et économique de la Palestine. Malgré l’occupation, les cafés débordent de vie, les librairies restent ouvertes, les galeries d’art accueillent les visiteurs, les universités continuent de former une jeunesse déterminée. Une ville qui refuse de renoncer à la culture comme forme de résistance.
À l’université d’Abu Dis, où j’avais contribué à rembourser une partie des dettes de plusieurs étudiants, je découvre une autre réalité. Quelques jours auparavant, les forces israéliennes y avaient mené une opération militaire. Une dizaine d’étudiants avaient été blessés par balles alors qu’ils manifestaient pacifiquement pour dénoncer les conditions de détention des prisonniers palestiniens. Voir ces lieux après les affrontements donne une tout autre dimension aux récits entendus depuis des années.
À Ramallah, je visite également l’ancien siège de l’Organisation de libération de la Palestine, la Mouqataa, où Yasser Arafat a vécu ses dernières années sous siège. Son bureau, sa chambre et ses effets personnels sont restés presque intacts. C’est également là qu’il repose depuis 2004, après que son souhait d’être enterré à Jérusalem lui eut été refusé.
Avant d’entrer dans l’enceinte, les forces de sécurité palestiniennes confisquent mon passeport. Un interrogatoire suit. Plusieurs heures d’attente. Au sous-sol, des hommes cagoulés, lourdement armés, observent chaque mouvement. Puis tout change lorsque l’on apprend que je suis tunisienne. La Tunisie reste intimement liée à l’histoire de Yasser Arafat, qui y vécut durant de longues années. Je connaissais d’ailleurs plusieurs membres de son entourage. Cette simple nationalité devient soudain une clé qui ouvre les portes.
L’histoire de la Palestine se raconte aussi dans ses maisons. À Dar Zahran, l’une des plus anciennes demeures de Ramallah, construite il y a plus de deux siècles et demi par une famille chrétienne palestinienne, les photographies se transmettent de génération en génération. Elles racontent les premières expulsions, les familles contraintes de quitter leurs terres, musulmans et chrétiens réunis dans un même exode. Chaque image ressemble à une mémoire que l’on refuse de laisser disparaître.
Au musée Mahmoud Darwich, les manuscrits, les objets personnels et les archives du grand poète palestinien rappellent combien la littérature peut devenir une forme de résistance. Parmi les souvenirs exposés, figure une médaille offerte par la Tunisie, rappel discret mais puissant des liens historiques entre nos deux peuples.
En quittant Ramallah pour Bethléem, le paysage change. Les routes réservées exclusivement aux Israéliens apparaissent. Les colonies s’étendent sur les collines, protégées par l’armée. À partir de cet instant, chaque déplacement devient une incertitude.
Bethléem conserve pourtant une atmosphère unique où chrétiens et musulmans vivent côte à côte depuis des générations. En quelques minutes seulement, on passe d’une église à une mosquée. Plus loin, à Hébron, je découvre le plus ancien atelier de céramique de Palestine, où un savoir-faire vieux de plus de quatre siècles continue d’être transmis. Je visite également l’usine Hirbawi, dernière fabrique palestinienne de keffiehs traditionnels, ceux-là mêmes que portait Yasser Arafat.
Mais ce sont surtout les rencontres qui donnent un sens à ce voyage. À Hébron, une famille m’accueille autour d’une « maqlouba » au poulet servie dans un grand plat à partager. Lorsque je propose de régler le repas, la réponse est immédiate : « Tu nous as fait l’honneur de venir. C’est à nous de te faire honneur. »
Partout où je suis passée, on m’a offert un thé, un café, un fruit ou un repas. Même ceux qui possèdent très peu trouvent toujours quelque chose à partager. Cette générosité, dans un quotidien marqué par les privations, restera l’un de mes plus grands souvenirs.
Quelques heures plus tard, je découvre l’autre visage d’Hébron. Nous sommes bloqués derrière d’immenses portails métalliques. Un soldat nous interdit le passage, sans aucune explication.
L’attente dure plusieurs heures. Puis, un jeune Palestinien nous ouvre les portes de sa maison. Elle est encerclée par les colonies israéliennes. Parmi ses voisins figure le fils du ministre Itamar Ben-Gvir. Malgré toutes les propositions financières qui lui ont été faites pour quitter les lieux, il refuse de partir.
Dans la chambre de ses enfants, les traces des cocktails Molotov lancés par des colons sont encore visibles. Lorsque nous montons sur le toit, plusieurs armes sont immédiatement braquées sur nous.
Il nous raconte ensuite l’histoire de sa mère. Enceinte, elle avait été bloquée à un checkpoint alors qu’elle se rendait à l’hôpital. Elle accoucha au sol, sans assistance médicale. Son bébé ne survécut pas. Après une importante hémorragie, elle plongea dans le coma. Lui-même sombrera plus tard dans la drogue avant de réussir à reconstruire sa vie. Il me confie aussi avoir connu une pauvreté telle qu’il lui arrivait de manger la nourriture destinée à ses chiens.
Le soir, pour rentrer, nous devons traverser un cimetière, les routes étant interdites aux Palestiniens. Une lumière verte apparaît soudain sur nos corps : le laser d’une arme pointée sur nous. Au-dessus de nos têtes, un drone nous suit silencieusement.
Dans plusieurs villages, notamment à Za’atara, je rends visite à des familles vivant dans une extrême précarité. Les premières minutes sont souvent empreintes de méfiance. Puis les sourires apparaissent, le thé arrive, les discussions commencent. Là encore, l’accueil dépasse tout ce que j’avais imaginé.
Le camp de réfugiés d’Aïda constitue sans doute l’étape la plus bouleversante de mon parcours. Dès mon arrivée, j’y ai été accueillie avec une chaleur et une générosité immenses. Malgré les difficultés du quotidien, les familles palestiniennes m’ont ouvert leurs portes, offert du thé, de l’eau et partagé avec moi le peu qu’elles avaient. Cet accueil, dans un lieu marqué par tant de souffrances, restera gravé dans ma mémoire.
Créé en 1950 par l’UNRWA pour accueillir les Palestiniens déplacés lors de la Nakba de 1948, le camp d’Aïda abrite aujourd’hui près de 7.000 réfugiés sur une superficie équivalente à une dizaine de terrains de football, ce qui en fait l’un des camps les plus densément peuplés de Palestine. Les maisons s’y entassent les unes sur les autres. Les habitants ne reçoivent de l’eau courante que deux fois par semaine. Le camp est encerclé par le mur de séparation, des colonies israéliennes et plusieurs positions militaires. Les incursions de l’armée israélienne y sont fréquentes, tout comme les tirs de gaz lacrymogène, faisant d’Aïda l’un des endroits les plus exposés à ce type d’armes au monde.
J’ai été installée dans le bureau d’Anas Abu Srour, directeur exécutif de l’Aïda Youth Center. Il était reparti en prison quand j’y étais. J’ai été accueillie par le responsable du centre qui avait pris le relais. Arrêté par l’armée israélienne le 28 novembre 2023, il a été détenu pendant 253 jours sans inculpation ni procès. Aucun élément concret justifiant cette détention ne lui aurait été présenté. Malgré cette épreuve, il poursuit avec détermination son engagement auprès des enfants et des jeunes du camp.
Pour ces jeunes, l’avenir est semé d’obstacles. Beaucoup grandissent entre le chômage, les restrictions de déplacement, les incursions militaires et la crainte permanente des arrestations.
Dans ce contexte, les espaces dédiés au sport, à la culture et aux loisirs sont bien plus que de simples lieux de rencontre, ils offrent aux enfants et aux adolescents la possibilité de construire des projets, de préserver des liens sociaux et de continuer à espérer.
C’est précisément ce que représente l’Aïda Youth Center. Pourtant, les autorités israéliennes ont émis un ordre de démolition visant son terrain de football, l’un des rares espaces où les enfants peuvent encore jouer en sécurité. Selon des informations relayées par plusieurs médias israéliens, cette démolition aurait été suspendue à la suite de pressions exercées par la FIFA et l’UEFA. Le centre n’a toutefois reçu aucune confirmation officielle de la justice israélienne, de l’armée ou de ses représentants légaux. Il poursuit donc sa mobilisation afin d’obtenir l’annulation définitive de cette décision et de préserver ce lieu essentiel pour les enfants du camp.
Les autorités israéliennes ont même ordonné la démolition du terrain de football, seul véritable espace de jeu pour les enfants. Sous la pression de plusieurs organisations sportives internationales, notamment la FIFA et l’UEFA selon plusieurs médias, cette démolition aurait été suspendue. Mais l’incertitude demeure.
Mais mon engagement envers la Palestine trouve aussi son origine dans une histoire profondément personnelle. Je n’oublierai jamais ce médecin palestinien qui a sauvé la vie de ma fille. Elle avait contracté une maladie rare et extrêmement grave. Son état se dégradait de jour en jour, jusqu’à ce qu’elle ne pût plus marcher.
Ce médecin l’a prise en charge avec une détermination et une humanité extraordinaire. Je me souviens encore des mots que je lui ai adressés : « Si vous sauvez ma fille, je vous promets que je serai toute ma vie la voix des enfants palestiniens et que je resterai engagée pour leur cause et celle de la Palestine. » Il a tenu sa promesse. Ma fille a été sauvée. Depuis ce jour, je m’efforce, à mon tour, d’honorer la mienne. Mon engagement pour les enfants de Palestine n’est pas seulement un choix humanitaire, il est devenu une mission de vie.
Les dix étudiants que j’avais aidés à poursuivre leurs études ont tous brillamment réussi leur année universitaire. À cet instant, je comprends que parfois un simple geste peut réellement changer une trajectoire de vie.
Je suis repartie de Palestine avec des centaines de photographies, des heures de vidéos et des souvenirs que je n’oublierai jamais. Mais surtout avec la conviction qu’au-delà des chiffres, des rapports et des discours politiques, il existe des visages, des familles, des enfants et des histoires qui méritent d’être racontés. Ce voyage était un défi. Je l’ai relevé. Et aujourd’hui, il me semble plus nécessaire que jamais d’en témoigner. γ