«America First» contre le multilatéralisme

Du 22 au 28 septembre dernier, tous les regards étaient braqués sur les travaux de la 81e Assemblée générale des Nations unies, tenue au siège de l’organisation à New York. Placée sous le thème «Restaurer la confiance, gérer la transformation», cette session traduit une inquiétude de fond : la capacité du système onusien à produire des résultats concrets face à des dirigeants de plus en plus tentés par des approches unilatérales.

Pourtant, au-delà des grands dossiers qui ont occupé la tribune — le génocide israélien à Gaza, la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient, l’intelligence artificielle, le changement climatique, l’aggravation des inégalités et la crise du financement du développement des pays du Sud, autant de sujets qui resteront, pour la plupart, sans solution concrète —, un autre fait nous semble mériter une attention particulière, tant il prête à équivoque, voire à controverse.

Car pendant que New York accueillait ce grand raout diplomatique, c’est ailleurs, quelques mois plus tôt, que s’était joué l’un des épisodes les plus lourds de sens de cette session : le 7 janvier, l’Administration Trump annonçait le retrait des Etats-Unis de 31 organisations relevant directement du système des Nations unies, et de 35 autres gravitant à sa périphérie. Une date qui restera gravée dans les annales de l’histoire onusienne, tant ses conséquences pèseront sur cette décennie diplomatique — à commencer par les ressources financières de ces institutions, les contributions américaines en représentant historiquement une part considérable. Parmi les structures les plus directement affectées : la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, alors même que la question du réchauffement demeure au cœur des négociations, tant pour les pays du Nord que pour ceux du Sud.

Ce constat a trouvé un écho appuyé sous la plume de Mahmoud Ben Romdhane, ancien président de l’Académie Beït al-Hikma. Dans la préface d’un ouvrage récemment paru, “Comment va le monde ? Penser la transition”, l’économiste observe que les États-Unis — ce pays qui fut le leader de l’ordre multilatéral d’après-guerre — sont en train de devenir une puissance isolationniste, plaçant l’«America First» au fronton de ses priorités politiques, au prix d’un retrait méthodique des institutions spécialisées qui avaient précisément été créées pour donner corps à la vision présidant à l’édification du nouvel ordre mondial d’après-guerre.

Climat, santé, travail, migrations : aucun grand chantier multilatéral n’aura été épargné par cette décision américaine. Ce serait, d’ailleurs, une erreur d’y voir un simple accès d’humeur souverainiste. Il s’agit, en réalité, de l’aboutissement logique d’une philosophie assumée : une Amérique qui ne conçoit plus la coopération internationale comme un instrument de leadership, mais comme une dépense à justifier, ligne par ligne, à l’aune de ses seuls intérêts nationaux.

Ainsi, les Etats-Unis — qui furent pourtant l’un des architectes de l’Accord de Paris — claquent la porte de la Convention-cadre sur les changements climatiques, du GIEC, de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables. Simon Stiell, à la tête de la CCNUCC, ne s’y est pas trompé : ce retrait sonne comme un désaveu de l’héritage même que Washington avait contribué à bâtir.

C’est dans ce contexte précis — et non par hasard — que s’est ouverte la 81e session de l’Assemblée générale. Quand Guterres, SG de l’ONU, appelle à un «monde fondé sur l’interdépendance» plutôt que sur la fragmentation, ce n’est pas une formule creuse de fin de mandat, c’est un plaidoyer direct, presque désespéré, adressé à une Amérique qui vient de tourner le dos à huit décennies de construction multilatérale.

Sauf que ce qui compte réellement pour Washington, ce ne sont pas les agences spécialisées de l’ONU — dont les États-Unis se sont largement désengagés — mais bien le Conseil de sécurité. Grâce à leur droit de veto de membre permanent, ils conservent la capacité de bloquer toute résolution jugée défavorable, notamment celles visant Israël, allié historique dont la protection reste une constante de la diplomatie américaine. Ce levier stratégique expliquerait pourquoi Washington peut se permettre d’abandonner des institutions techniques sans renoncer à son siège permanent.

Reste une question, lancinante, qui traverse désormais tous les couloirs new-yorkais : ce retrait américain sonne-t-il le début d’un effritement généralisé du système onusien, chaque grande puissance étant à son tour tentée de ne plus payer que ce qui l’arrange ? Ou marque-t-il, au contraire, le moment où le reste du monde — Europe, puissances émergentes du Sud global, société civile organisée — devra, enfin, apprendre à faire fonctionner le multilatéralisme sans attendre ni espérer le concours de Washington ?

Une chose est sûre : l’ONU, qui s’est ouverte à sa 81e session, n’est plus tout à fait celle qui avait clôturé la précédente.

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