Canicule, l’épreuve de vérité

Des villes entières dans le noir, les services de secours sur le pied de guerre, des citoyens en panique, en colère, une canicule exceptionnelle persistante et des coupures fréquentes de plus en plus longues du courant électrique. Quel sera le bilan humain, agricole et matériel de cette situation inédite ? Le saura-t-on un jour ? Pour le moment, l’inquiétude générale se concentre sur un autre registre : comment éviter l’effondrement d’un réseau à bout de souffle sans rompre le contrat de confiance entre l’Etat et les citoyens ?
Après une période de flou, le P-DG de la Steg prend enfin la parole pour expliquer que les coupures intermittentes, « le délestage », sont une mesure technique indispensable pour éviter le black-out généralisé, celui-ci étant le risque ultime quand la consommation électrique dépasse les capacités du réseau électrique. Dans le cas d’espèce, la consommation a augmenté de 30% atteignant 5.000 mégawatts aux heures de pointe, entre 13h et 17h. En cause : la climatisation, même la nuit. Outre la démocratisation du climatiseur et son usage excessif dans certains cas, des études indiquent que «la majorité des climatiseurs utilisés dans nos murs provient du marché parallèle et n’est pas conforme aux normes d’économie d’énergie qui préconisent des appareils de classe 1 (la plus performante), 2 ou 3», nous apprend l’expert Ezzeddine Khalfallah .
Sur le plan strictement technique, l’argument du délestage tient. Un réseau électrique est un système en équilibre permanent entre production et consommation ; tout dysfonctionnement entraîne son effondrement et une panne généralisée plus longue, plus problématique et plus coûteuse qu’un délestage maîtrisé. Dans cette logique, l’opérateur public n’a pas vraiment le choix : couper préventivement une heure par-ci, une heure par-là, parfois davantage, vaut mieux que le noir total de plusieurs jours. A condition d’informer, de prévenir, de répondre aux questions des citoyens et d’expliquer que nous n’avons pas d’autres choix et pourquoi nous n’en avons pas.
Derrière cette situation chaotique se cache une fragilité structurelle : le taux de dépendance énergétique du pays n’a cessé de grimper ces dernières années (42% en 2021, 57% en 2024, 61% en 2025, près de 66% en mars 2026). Autrement dit, la Tunisie importe les deux-tiers de ses besoins énergétiques contre à peine plus de la moitié il y a cinq ans. Tout en sachant qu’une partie de la consommation nationale vient de la redevance de l’Algérie en nature sous forme de gaz pour le transit de son gazoduc vers l’Italie. Or ce filet de sécurité s’amenuise alors que la production nationale de gaz a chuté de 13%, fin avril 2026. Ce manque, l’État tente de le combler en orientant 98% de la redevance algérienne en nature directement vers la Steg pour alimenter les centrales électriques du pays. Le recul de la production nationale n’est pas un caprice de la nature, il est dû au déclin des gisements (anciens) tunisiens et à l’absence de nouvelles centrales thermiques et de nouveaux projets de prospection et d’exploitation depuis de nombreuses années, un choix fait par les gouvernants aux lendemains de la révolution de 2011. Qu’avons-nous fait depuis ? Car c’est ce déséquilibre entre production en berne et progression constante de la consommation et des importations énergétiques qui transforme la canicule en épreuve de vérité pour le réseau électrique tunisien et une épreuve de vie pour les citoyens. Et comme la canicule ne frappe pas que la Tunisie, l’Algérie voisine fait, également, face à des problèmes techniques au niveau de son réseau électrique, ce qui a empêché la fourniture à la Tunisie du supplément prévu pour compenser la hausse estivale de la consommation (+11% à 14%).
En définitive, le délestage est un mal nécessaire. Le problème n’est pas tant la coupure tant qu’elle est maîtrisée et raisonnable mais l’absence d’alertes et de respect du droit du citoyen à l’information.  L’impatience des Tunisiens n’est pas ici un caprice de confort mais une frustration face à l’incertitude et au manque de considération. Maintenant, il faut agir pour ne plus revivre cela. Car les solutions existent : transparence, investissement dans les énergies et consommation rationnelle. Agir d’autant plus vite qu’un malheur ne vient jamais seul. Dans nombre de régions, les coupures d’électricité sont couplées à des coupures d’eau potable, tout aussi longues et répétitives. Une situation très inquiétante qui laisse craindre une probable grogne sociale dès lors que des citoyens sont déjà descendus dans la rue pour faire entendre leur colère et réclamer leur droit à l’eau, à la vie.

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