Le « trio » sur le fil

Ils réapparaissent ensemble au grand jour après une longue éclipse dictée par un contexte politique de reddition des comptes et de marginalisation de tous les corps intermédiaires (partis politiques, syndicats, associations, ONG). Les représentants de trois des quatre organisations composant le Quartet récipiendaire du Prix Nobel de la Paix 2015 sont sortis de l’ombre pour annoncer à l’opinion publique, le 3 septembre courant, la création d’un « cadre de coordination commun » en vue de relancer un « dialogue national », en panne depuis au moins sept ans. L’initiative est inscrite dans le cadre d’une réponse à un diagnostic « sévère » de la situation générale actuelle et à l’urgence de l’action pour « la Tunisie, d’abord, et le peuple, au-dessus de toute considération », slogan de l’initiative. Dans un communiqué commun, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), l’Ordre national des avocats de Tunisie (ONAT) et la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) invitent toutes les forces vives et démocratiques du pays à les rejoindre « afin d’œuvrer ensemble à l’ouverture d’un nouvel horizon national». Ensemble. Où est donc passée la quatrième organisation du Quartet, l’UTICA ? Cette question ne peut être éludée dès lors que le rapprochement des trois composantes du Quartet est médiatiquement exposé et porte un projet national.

L’absence de la première et historique organisation patronale suscite des interrogations et des doutes.  Pour mesurer le poids de ce qui se joue aujourd’hui, il convient de rappeler le contexte fondateur du Quartet, l’orchestre du « Dialogue national ». La Tunisie traversait en 2013 sa plus grave crise politique après les deux assassinats terroristes de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Le gouvernement dirigé par Ennahdha est mis au pilori, la défiance est à son paroxysme à l’égard de l’Assemblée constituante, incapable de voter une nouvelle constitution, et le pays est au bord de la rupture. C’est dans ce contexte qu’est né le Quartet qui va proposer une feuille de route de sortie de crise : un nouveau gouvernement de technocrates (dirigé par Mehdi Jomâa), l’achèvement de la Constitution et l’organisation d’élections. Mais c’est grâce au compromis politique, le « Consensus », entre Rached Ghannouchi, leader d’Ennahdha et Béji Caïd Essebsi, chef de file de Nidaa Tounes, qui rendra cette feuille de route possible. Le rôle du Quartet n’était, donc, pas de se substituer aux acteurs politiques, mais de fournir un cadre neutre à deux camps opposés de pouvoir se parler et négocier. C’est cette capacité à transformer un rapport de forces en accord négocié qui a été salué par le Prix Nobel de la paix en 2015.

Que peut faire le trio aujourd’hui, voire le Quartet s’il est rejoint par l’UTICA ? Quelles sont ses chances d’atteindre ses objectifs ? Quel pouvoir de mobilisation et d’action ? Toutes ces questions se posent parce que le contexte politique actuel est totalement différent de celui de 2013. A l’époque, il s’agissait de forcer deux grands partis politiques à trouver ensemble une issue pour le pays. Aujourd’hui, il faut convaincre un pouvoir autoritaire à, d’abord, reconnaître le statut d’interlocuteur au «trio», puis à accepter de négocier un changement de paradigme. Or le trio présente au moins deux faiblesses : l’absence de l’organisation patronale l’affaiblit en termes de représentativité pour les questions socio-économiques ; le format d’un « cadre de coordination » n’est pas celui d’un dialogue national. Une troisième faiblesse peut être ajoutée : rien n’indique que le pouvoir exécutif est disposé à s’asseoir autour d’une table de négociations dont il n’a pas lui-même fixé les termes.

Le trio jouit, certes, d’un capital moral hérité du Prix Nobel mais une partie de l’opinion accuse toujours les corps intermédiaires, dont l’UGTT, et l’élite politique qui était au pouvoir avant 2021 d’être les artisans de la « décennie noire » 2011-2021.  Ces Tunisiens pourraient interpréter cette initiative comme un axe d’opposition organisé pour une tentative de retour en force des figures qu’ils ont écartées en votant pour Kaïs Saïed en 2019, puis en 2024. L’initiative se joue donc sur un fil car, contrairement à 2013, le pouvoir actuel ne cherche pas une porte de sortie négociée. Les patrons tunisiens, qui n’étaient pas aux côtés des avocats et des défenseurs des droits humains, seraient-ils conscients de cet enjeu ? Ou est-ce l’absence de légitimité électorale et de représentativité de l’actuel bureau de l’organisation qui est la cause de l’absence des patrons ? Le dernier congrès électif du syndicat des patrons remonte, en effet, à janvier 2018. Huit ans après, le 17e congrès prévu initialement en janvier 2023 a été reporté à plusieurs reprises, prolongeant de fait l’actuelle mandature et paralysant l’organisation.

 

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