Est-ce que notre société a du plomb dans l’aile ? On le croit, on le craint. Il suffit de suivre l’actualité pour savoir combien nous sommes gravement en crise. Cela fait quinze ans que le pays est pris dans le tourbillon d’un des plus longs cycles de crises qu’il ait traversés depuis des décennies. Plusieurs pénuries en même temps : eau, électricité, médicaments… Du jamais-vu. Comment avons-nous pu laisser faire cela ? Par négligence, désinvolture, irresponsabilité, faiblesse où lâcheté ?
C’est en identifiant tranquillement ce fléau, devenu la première obsession des Tunisiens, non en le niant, qu’on a une chance de le régler un jour. Le flou du diagnostic, on le sait, ne permet jamais les bons remèdes.
Il faut reconnaître, tout d’abord, que la barque de notre société navigue à vue et vogue dans le brouillard au moment où les périls se multiplient : un cynisme généralisé, un délitement de la méritocratie, une perte des valeurs, un engloutissement de nos racines, recouvertes désormais par les fumées de l’ignorance. Tout a déraillé, et nous voilà face à une société éruptive qui s’enfonce dans la cagoterie. Face à un puzzle éparpillé dont personne ne semble en mesure de retrouver le dessin ni de tracer le dessein, ces dérives deviennent un poison. Lorsqu’elles s’intensifient et ne sont pas traitées, elles font vaciller tous les repères et, souvent, elles mènent au chaos.
Donc, désarroi, inquiétude et mécontentement : la colère populaire grondait et la plupart des Tunisiens devenaient unis dans leur rejet d’une pieuvre prédatrice, incarnée par un club de véreux, aux poches bien remplies, qui ont instauré une «tyrannie mafieuse».
L’avidité, la spéculation, l’arrogance, l’intolérance, l’égoïsme sont les armes des nullards. Toutes les parties sont dans une petite histoire aux effets pervers. Personne ne peut donc exclure le scénario vertigineux d’une crise insidieuse et sans fin. Quand la machine à détruire est lancée, rien ne l’arrête. Il faut avouer qu’en ces temps de mobilisation des mécontents, de diffusion de fausses informations et de fatigue morale, le devoir d’alerter n’a jamais semblé aussi compliqué et décrié. Ce qui risque de nous frapper d’affaissement, c’est l’inaction face au danger. Malheureusement, plusieurs de nos responsables, ministres et gouverneurs en particulier, n’ont plus l’impression de participer aux réformes réclamées par le peuple, mais d’être écrasés par leur fainéantise, comme saisis de panique, incapables de penser et d’agir rationnellement en continuant à dresser les rideaux de fumée pour camoufler la réalité embarrassante autour d’eux.
Les Tunisiens, quel que soit leur bord, n’en peuvent plus. Ils ont depuis longtemps dépassé le cap de l’exaspération.Tout cela n’est certes qu’une déception. Mais pourquoi se priver d’espérer ? Il est impératif de reformuler de nouveaux mécanismes pouvant protéger notre société de ce danger. Il va sans dire que cette situation a enfanté des voix tonnantes, mais ignorantes et inconscientes, des intrus sans-gêne et des vigiles improductifs tel un rocher à l’embouchure d’un fleuve qui ne se désaltère guère ni ne laisse le cours d’eau parvenir aux plantes. Mais, de notre côté, nous croyons solidement que notre peuple, intensément créatif tout au long de son Histoire, a tout pour réussir dans ce combat contre les prédateurs.
«Au crépuscule, le feu finit par mourir complètement», avertissait Ibn Khaldoun dans la «Muqaddima» de son œuvre «Kitab al-Ibar». Utopique ? Peut-être. Mais prenons garde que cette «folie prédatrice» ne s’abîme un jour en grand engloutissement désastreux.