Code du statut personnel, 70 ans déjà : Le socle des Tunisiennes modernes

Le 13 août 1956, quelques mois après l’indépendance, la Tunisie s’est dotée d’un Code du statut personnel, adopté sous l’impulsion d’Habib Bourguiba et ouvrant de nouveaux horizons à la femme tunisienne. Ce texte législatif avait été l’un des actes fondateurs du jeune État tunisien. D’ailleurs, sa promulgation était intervenue très rapidement, dans la foulée de l’indépendance, et constituera un véritable tournant dans l’histoire de la Tunisie.

Dans cet esprit, il convient de citer Radhia Haddad qui, dans un ouvrage biographique, constatait qu’à l’aube de l’indépendance, « la plus ancienne et la plus criante des injustices était la condition des femmes ». De fait, si la situation des Tunisiennes était marquée du sceau d’archaïsmes tenaces, elle était également l’objet de nombreux plaidoyers qui, depuis le milieu du dix-neuvième siècle, émanaient des milieux réformistes. Plusieurs penseurs de l’époque plaidaient en effet pour une modernisation de la société et notamment l’éducation des filles. Des textes de Salem Bouhajeb, Ibn Abi Dhiaf, Abdelaziz Thaâlbi et d’autres allaient dans ce sens libéral que confirmera Tahar Haddad quelques décennies plus tard.

Ce dernier, dans son ouvrage de référence sur la femme, opérera en effet une synthèse alors inédite et ouvrira la voie à l’adoption de réformes historiques.

Entre volontarisme féministe et féminisme institutionnel 

Le Code du statut personnel est né dans ce contexte d’émergence du droit positif et de modernisation. L’adoption de ce texte a donné à la Tunisie une place singulière à une époque où, dans l’aire arabe et islamique, la femme était invisible et reléguée à la marge de la société. Ce texte à lui seul a contribué à élaborer une exception tunisienne qui consistait à insérer dans les dynamiques de développement des centaines de milliers de femmes qui pourront étudier, participer, voter et être pleinement citoyennes.

Cette tradition est désormais ancrée dans soixante-dix années d’existence du Code du statut personnel, un texte dont la maturation s’est effectuée sur le temps long et qui est aujourd’hui un élément constitutif de la personnalité tunisienne. Cette spécificité à laquelle le Code du statut personnel a ouvert la voie se mesure, en effet, à l’aune de la modernité tunisienne, notre ipséité contemporaine, fondatrice de nos valeurs et du socle de notre identité.

On peut être tenté de se référer au passé et utilement rappeler que le Code du statut personnel a aboli la polygamie, institué le mariage civil et instauré le divorce judiciaire. Toutefois, il importe tout autant de mesurer l’impact rétroactif de ce texte qui « a placé les droits des femmes au cœur du projet modernisateur de l’État » pour reprendre l’expression de Dalenda Larguèche. De fait, la construction républicaine et l’essor de l’État moderne se feront au diapason des progrès des Tunisiennes.

Aujourd’hui, sept décennies plus tard, le chemin parcouru est impressionnant et témoigne de ce qui a été qualifié de «volontarisme féministe», voire de « féminisme institutionnel » de l’État bourguibien. Les politiques considérées comme audacieuses dans les années soixante sont aujourd’hui complètement assimilées, la scolarisation méthodique des filles et leur émancipation progressive ont débouché sur notre société actuelle où les femmes sont présentes et actives à tous les niveaux.

Le vecteur d’une véritable révolution sociale 

Le statut de la femme tunisienne moderne trouve son assise historique dans ce Code du statut personnel dont, il convient de le souligner, la promulgation avait précédé l’Assemblée nationale constituante et qui désormais relève de la dimension épique du récit national. Au cœur de l’été 1956, prenant de vitesse les tenants des traditions figées, Bourguiba, alors Premier ministre, avait concrétisé avec l’aval de Lamine Bey, l’une des aspirations cruciales des réformistes tunisiens du dix-neuvième siècle, relayés ensuite par Tahar Haddad et les premières féministes.

C’est dans cette mesure que le Code du statut personnel a été le vecteur d’une véritable révolution sociale qui continue à propager son onde de choc. C’est également à ce niveau que ce texte peut être considéré comme la matrice initiale qui a modelé notre personnalité et donné son originalité à notre pays dont « le féminisme d’État » lui a souvent donné des atouts incomparables.

Dans cette optique, commémorer le Code du statut personnel invite assurément à mesurer le chemin parcouru. Toutefois, cela ne suffirait pas car il convient également de constater l’efficacité des amendements successifs connus par ce texte et aussi réfléchir aux ajustements qu’il pourrait nécessiter dans le futur. Ainsi, notre relation de citoyens avec ce texte fondateur se doit de perpétuer l’ambition de nos ancêtres, en pérenniser les acquis les plus remarquables et les leviers de la modernité.

Car au-delà de nos convictions féministes, ce Code du statut personnel est aussi le texte qui nous fonde en tant qu’individus dans une société aspirant à une modernité inclusive et égalitaire, tournant le dos aux identités grégaires et aux archaïsmes. Soixante-dix années après la génération Bourguiba, les Tunisiens sont fiers de leur Code du statut personnel et de toutes les singularités qui fondent leur ipséité contemporaine.

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