L’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a publié un rapport de situation intitulé « Desert Locust Watch » qui évalue la menace acridienne sur le continent africain pour l’année 2026. Selon ce document, plusieurs sous-régions africaines sont exposées à un risque d’invasion d’essaims de criquets pèlerins, avec des périodes critiques qui varient en fonction des conditions climatiques et des calendriers saisonniers. Les prévisions indiquent que les anomalies pluviométriques attendues de mars à août 2026, amplifiées par le dipôle positif de l’océan Indien et une transition vers El Niño, pourraient favoriser la reproduction de l’insecte dans de nombreuses zones.
Afrique du Nord : Une menace qui s’étend du Maroc à la Tunisie
En Afrique du Nord, le Maroc constitue l’épicentre de la résurgence acridienne. La FAO signale une reproduction grégaire active avec des élevages localisés qui persistent sur le territoire marocain. Des groupes d’adultes ont été détectés près de Tan-Tan, et de petits essaims pourraient continuer à se déplacer vers le nord à partir de la Mauritanie. Par conséquent, le risque d’extension vers l’Algérie est réel, d’autant que des précipitations légèrement supérieures à la normale sont prévues en juin dans les régions centrales et méridionales de ce pays, ce qui pourrait déclencher une reproduction estivale précoce.
Qui plus est, la Tunisie et la Libye restent sous la menace de migrations d’adultes. Les prévisions saisonnières indiquent que les pluies printanières d’avril et mai, annoncées comme normales, pourraient coïncider avec les déplacements des essaims. Les conditions humides attendues en février sont également de nature à favoriser une reproduction printanière significative au Maroc et en Algérie, et éventuellement en Libye et en Tunisie. Des opérations de lutte ont déjà été menées au Maroc en janvier, avec 39.042 hectares traités, dont 20.600 hectares par pulvérisation aérienne. Au niveau régional, les surfaces traitées ont atteint 45.943 hectares en janvier, contre 82.389 hectares en décembre.
Des calendriers de risque différenciés
Dans la bande sahélienne, le Tchad et le Niger présentent le risque estival le plus élevé. La FAO anticipe un démarrage potentiellement précoce de la saison des pluies au Sahel dès le mois de juin, avec des précipitations supérieures à la normale ce même mois. En plus de cette situation, une humidité persistante est attendue en juillet et août pour le Tchad, tandis que le Niger connaîtra un juillet légèrement plus humide. Par conséquent, une période critique de reproduction intensive s’ouvrira de juin à août 2026. Le Mali et la Mauritanie méridionale présentent des profils similaires, avec un signal humide en juillet qui accentue leur vulnérabilité estivale.
D’autre part, la Corne de l’Afrique connaîtra des pressions différenciées selon les pays. Le Soudan devrait voir émerger une reproduction printanière à petite échelle dès le mois de mars, renforcée par des précipitations supérieures à la normale d’avril à juin. En Éthiopie, dans les régions Somali et Afar, ainsi qu’en Somalie, le printemps s’annonce propice avec des pluies légèrement supérieures en mars et avril. Toutefois, un assèchement estival prononcé en Somalie de juin à août limitera la menace après le mois de juin. L’Égypte présente quant à elle un double risque : une activité hivernale dans le sud-est, le long de la mer Rouge, et une reproduction estivale le long du Nil, soutenue par des précipitations légèrement supérieures en avril, mai et août.
Des enjeux économiques majeurs pour la sécurité alimentaire
Les conséquences potentielles d’une invasion acridienne dépassent le cadre agricole pour toucher directement à la sécurité alimentaire des populations. La Banque mondiale, en s’appuyant sur les données de la FAO de mars 2020, avait estimé qu’en l’absence de contrôle massif, les dommages et pertes possibles pour les cultures, la production animale et les actifs connexes en Afrique de l’Est élargie et au Yémen pouvaient atteindre 8,5 milliards de dollars pour la seule année 2020. Cette estimation visait spécifiquement un scénario de non-contrôle coordonné dans la grande Corne de l’Afrique, incluant l’Éthiopie, le Kenya, la Somalie et le Soudan, ce qui donne un ordre de grandeur pour un épisode d’ampleur comparable aux pires scénarios de 2026.
Par ailleurs, la FAO alerte sur la nécessité d’un suivi étroit des cyclones tropicaux dans la péninsule arabique, ceux-ci constituant une menace indirecte pour l’Égypte et la Somalie. En réponse à ces risques, les investissements en géomatique et en télédétection deviennent un outil technique pour identifier les zones vertes propices aux criquets et permettre aux États une cartographie proactive afin d’optimiser les pulvérisations ciblées. Cette approche technologique constitue un moyen de contenir l’impact économique sur les marchés céréaliers et les budgets nationaux.