A l’exception de la parenthèse décennale de la transition démocratique postrévolutionnaire, le paysage politique tunisien a été dominé par un super-présidentialisme basé sur l’instauration d’un Etat-parti sous Bourguiba et Ben Ali et sur la marginalisation des partis politiques marquée par une vague répressive après le coup de force de 2021.
Les grandes formations, qui structuraient la vie politique dans le pays après 2011, ont été balayées par un pouvoir exécutif centralisé qui privilégie le contact direct avec le peuple et ignore les corps intermédiaires, dont les partis politiques et les syndicats accusés par le nouveau locataire du palais de Carthage et par une majorité populaire, d’avoir été à l’origine d’une dérive politique, économique et sociale qui a fait échouer le rêve démocratique tunisien et sapé l’économie nationale. Aujourd’hui, la vie politique est paralysée et rien ne prédit, pour le moment, le moindre réveil, en attendant les prochaines échéances électorales.
En une quinzaine d’années, la Tunisie a connu des transformations politiques majeures passant d’un système sans partis (avant 2011) ou « doté » de quelques formations de parade supposées opposantes à une ouverture brutale du champ politique aux lendemains des événements de 2010-2011 ayant favorisé l’émergence d’un multipartisme pluraliste, par centaines (plus de 300 partis). Cette explosion du nombre des partis politiques nouvellement créés n’a, cependant, pas été accompagnée d’une réelle présence et consistance pour la grande majorité d’entre eux, certains ne comptant pas plus de membres que les doigts d’une main et généralement des membres d’une même famille. Ce qui expliquera par la suite le faible engouement populaire pour la plupart des partis qui n’avaient ni programmes ni perspectives, à l’exception des deux mastodontes de l’époque : le parti islamiste Ennahdha et Nidaa Tounes (issu de l’ex-RCD dissous). Le coup de force du 25 juillet 2021 va marquer une nouvelle rupture majeure dans la gestion politique du pays avec le gel puis la dissolution de l’Assemblée des représentants du peuple, la concentration des pouvoirs, la marginalisation des partis politiques, qui ne structurent plus le débat public et ne sont plus associés au processus décisionnel, au profit des candidatures individuelles aux scrutins électoraux en lieu et place des listes partisanes (réforme de la loi électorale 2022). Le parlement actuel, issu des nouvelles règles électorales, en est la meilleure expression en accordant une place limitée aux formations partisanes contrairement aux élus indépendants ou qui prétendent l’être.
Rupture politique
La rupture politique atteint, actuellement, un niveau inédit de tensions, de divisions, de méfiance et de peur. Plusieurs opposants ont été arrêtés, jugés et condamnés dans des affaires controversées d’atteinte à la sûreté de l’Etat. La mobilisation des proches, de certaines figures partisanes et des militants de la liberté d’expression dans des manifestations de rues, n’a pas réussi à drainer la foule et à engendrer un ralliement de masse, dévoilant par là une capacité limitée de mobilisation et d’organisation de la classe politique. Cette démobilisation des Tunisiens pour les causes politiques n’est pas nouvelle, elle s’est largement manifestée après 2021 avec des taux d’abstention record aux différents scrutins qui ont balisé le processus du 25 juillet. Beaucoup de Tunisiens, déçus par l’instabilité gouvernementale, les tiraillements partisans et l’absence de résultats socioéconomiques durant la décennie post-révolution, perçoivent désormais les partis politiques comme des entités inefficaces, et leurs dirigeants opportunistes. A terme, au-delà de la répression judiciaire, les partis politiques ont du mal à s’ancrer dans la société, à développer une immunité populaire et à convaincre. Résultat, ils font face à une crise de légitimité, voire existentielle.
Il n’est ni provocateur ni démagogique de se poser la question : quel avenir pour les partis en Tunisie dans un contexte d’impopularité historique ? Deux scénarios sont possibles. Les formations partisanes qui survivent pourraient s’enliser dans une marginalisation durable jusqu’à la prochaine élection présidentielle, échéance susceptible de déboucher sur l’avènement d’un nouveau système politique favorable à la revivification de la classe politique. Deuxième éventualité : l’émergence de nouvelles formations politiques plus en phase avec les attentes sociales et portées par une nouvelle génération de dirigeants politiques plus jeunes, plus connectés aux innovations et plus influents.
Survivre, et après ?
L’enjeu aujourd’hui pour les partis politiques tunisiens dépasse la simple survie, il concerne leur capacité à se réinventer pour redevenir des structures crédibles de représentation politique dans une société éprouvée et méfiante en quête de progrès, de bien-être, de stabilité, de justice sociale et de perspectives personnelles et collectives. Le Courant démocratique, le seul parti à sortir des bois, a tenu son quatrième congrès les 4 et 5 avril courant, avait-il cette orientation ? En apparence, oui. La moyenne d’âge des nouveaux dirigeants serait autour de 39 ans, toutefois, le nouveau secrétaire général élu, le quatrième depuis la création du parti en 2013, est un vétéran de la première heure. Hichem Ajbouni est passé par la case (ratée) de la transition démocratique. Ce qui n’augure aucun changement bien que le thème du congrès prône le rajeunissement et une plus grande place aux femmes. Dans les faits, le congrès électif a eu lieu sans résonance médiatique ni populaire, étouffé par le désintérêt des Tunisiens vis-à-vis de la politique et par un secteur des médias muselé par le décret 54 et financièrement sous l’eau. En élisant un nouveau chef parmi les anciens, le Courant démocratique se cantonne dans la marginalisation durable (premier scénario), en attendant des jours meilleurs, au lieu de renouveler son chef et son image. A trop se complaire dans l’ancien moule, les partis qui ne se rénovent pas sont condamnés à miroiter dans un espace limité autour de leurs proches et de leurs plus fidèles sympathisants, sans perspectives d’avenir. Un des invités au congrès du Courant démocratique, Wissem Sghaïer (parti Al Joumhouri), a estimé, à juste titre, dans une déclaration médiatique, que « les congrès des partis sont une digue de protection contre l’érosion de la vie politique ».
En ne prenant pas garde à la défiance croissante des citoyens et en rechignant à se renouveler et à réformer leur discours et leur méthode, les partis politiques sont menacés par une débâcle annoncée aux prochains scrutins. S’y préparer, c’est dès maintenant. Un scrutin aussi important qu’une présidentielle se prépare des années à l’avance. Gagner la confiance d’une opinion publique hostile n’est pas une tâche aisée. Ce même défi se pose à d’autres corps intermédiaires, en l’occurrence l’historique Union générale tunisienne du travail. La centrale syndicale vient de tenir son congrès exceptionnel à dessein de sortir d’une longue et sombre impasse et de rectifier le tir. L’Ugtt est l’autre important corps intermédiaire, jadis influent, aujourd’hui affaibli et écarté, que les Tunisiens ont fini par bouder en réaction à ses multiples dérives de gestion. L’Ugtt est actuellement à la croisée des chemins, tout comme les partis, son succès ou son échec futur dépendra de sa gestion de l’actuel mandat et de sa capacité à rebâtir la confiance auprès des Tunisiens et avec le pouvoir exécutif. Tout un programme.