Insécurité : réalité ou perception

 Une même phrase revient souvent : « On n’est plus en sécurité chez nous ». Braquages et agressions filmés au téléphone, intrusions à domicile, règlements de comptes, assassinats, infanticide : ces récits occupent les réseaux sociaux, sont relayés de bouche à oreille, nourrissent un climat anxiogène et ravivent, chez certains, la nostalgie d’une présence musclée des forces de l’ordre. Pourtant, aucune source officielle ni indice international n’alerte sur une situation d’insécurité chaotique en Tunisie. La perception d’insécurité peut-elle, à elle seule, mesurer l’évolution réelle de la criminalité à l’échelle nationale ? C’est toute la question : distinguer l’émotion collective des données réelles qui doivent guider l’action publique.

Les statistiques officielles ne dessinent pas un pays au bord du chaos, mais elles confirment une intensification réelle de certaines formes de criminalité, notamment le narcotrafic.  En 2025, sur les 182.000 affaires judiciaires enregistrées, plus de 14.300 étaient liées aux stupéfiants, avec plus de 20.000 arrestations. Auditionnés le 25 juin 2026 par la commission de la législation générale de l’Assemblée des représentants du peuple, dans le cadre de la révision de la loi sur les stupéfiants, les hauts responsables du ministère de l’Intérieur ont estimé que les indicateurs sont inquiétants et que la Tunisie se transforme en « marché de consommation » qui cible les jeunes Tunisiens. Ce n’est pas peu. La criminalité organisée, aussi, est évoquée par des bilans opérationnels, mais sans analyses comparatives ou prospectives : réseaux de trafic et de blanchiment d’argent démantelés, 24.000 interpellations en 2025. Ce comptage met en évidence l’offensive permanente de l’institution sécuritaire sur le terrain. Ce qui devrait plutôt rassurer, d’autant que le discours officiel sur le terrorisme, ce fléau qui a frappé la Tunisie en phase de transition démocratique, est nettement plus apaisant : démantèlement de 62 cellules et plus de 2.000 interpellations en 2025, un effort soutenu qui indique une situation « relativement stable ».

Dans le même temps, les indices internationaux ne classent pas la Tunisie parmi les pays particulièrement dangereux. Selon Numbeo, la plus grande base de données mondiale sur le coût et la qualité de la vie, la Tunisie était classée deuxième pays africain le plus sûr en 2025, avec un indice de sécurité 55 (sur une échelle de 84). Par ailleurs, l’ambassade du Canada, par exemple, a émis le 17 août 2026 un avis de conseils et des avertissements pour ses ressortissants en voyage en Tunisie. Au chapitre criminalité, l’ambassade note : « Des crimes mineurs, tels que les vols à la tire et les vols de sacs à l’arraché, surviennent à l’occasion, notamment dans les endroits touristiques », ajoutant, « une hausse des crimes d’opportunités, incluant des cambriolages et des agressions ». A ce titre, l’ambassade du Canada conseille ses ressortissants de « faire preuve de prudence », mais ne les déconseille pas de visiter la Tunisie. Ce qui n’est pas anodin.

Alors, chaos réel ou simple perception de danger ultime ? Selon les indicateurs chiffrés, la situation correspond moins à une explosion générale de l’insécurité qu’à une montée en gamme de la criminalité organisée. Quelle différence, serions-nous tentés de dire, les deux menant à la violence ? En privilégiant la communication par des chiffres secs plutôt que par l’analyse des statistiques traçant l’évolution globale de la délinquance, le ministère laisse un vide informationnel troublant que remplissent rapidement les réseaux sociaux où des vidéos deviennent virales en un temps record, nourrissant la peur et l’angoisse. Il en résulte un brouillage informationnel qui amplifie chez le citoyen le sentiment d’insécurité. Ceci ne signifie pas que tout va bien et qu’il ne faut pas s’en inquiéter. Le chômage des jeunes et la marginalisation sociale dans certains quartiers populaires forment un terreau inépuisable propice à l’enracinement des réseaux criminels. Il signifie que la seule réponse sécuritaire ne suffit pas.

Les autorités ont pour l’instant agi sur la base d’une consigne présidentielle ferme, « tolérance zéro », surtout avec le narcotrafic. Cette fermeté a le mérite de faire tomber des réseaux puissants et elle doit se poursuivre car le fléau est mondial et il n’épargne aucun pays. Mais suffira-t-elle à rassurer les Tunisiens pour qu’ils se sentent moins en danger ? Sûrement pas, car la perception de sécurité prend, ici, le sens global de qualité de vie, de bien-être dans son pays, de confiance en les institutions, de dialogue autour des questions nationales. Il s’agit donc d’une action publique intégrée basée sur la fermeté judiciaire, la justice sociale et la confiance restaurée entre citoyens et institutions. C’est cet équilibre qui ne laissera pas la perception d’insécurité se substituer, dans le débat public, à l’analyse rigoureuse des faits.

Related posts

Incidence de l’ingérence

Plus vous voyagez, plus le nombre des visiteurs de votre pays grandit 

Pourquoi le Tunisien fuit le service public