Pourquoi le Tunisien fuit le service public

Il est un phénomène social, silencieux, que le Tunisien vit et regarde avec amertume : la désertion progressive du service public, petit à petit, un peu plus chaque jour, individuellement, par famille, des éloignements qui témoignent d’une rupture silencieuse. On s’endette pour scolariser les enfants dans le secteur privé plutôt que de les confier à une école publique surchargée où les grèves à répétition des enseignants rongent l’année scolaire. On s’endette pour se soigner dans une clinique plutôt que d’attendre un rendez-vous lointain, des conditions d’hospitalisation déplorables, le manque de personnel, de matériel et/ou de médicaments dans un hôpital public exsangue. Idem pour la voiture, à crédit aussi, quitte à amputer d’autres besoins pour ne plus dépendre d’un transport public détérioré, dévalorisé, qui ne respecte plus ni les horaires ni la dignité de ses usagers. Ce sont là des sacrifices consentis par des familles modestes censées appartenir à la classe moyenne mais dont le pouvoir d’achat a dégringolé au fil des années de crise. Car l’école, les soins, le transport ne sont plus un luxe, c’est le vécu quotidien, et beaucoup préfèrent s’endetter et ramer pour tenter de vivre dignement ou garantir le minimum d’atouts pour l’avenir de leurs enfants, plutôt que de subir et d’attendre des promesses creuses. En effet, l’Etat-providence et le contrat social sont à bout de souffle. Le modèle hérité de l’ère bourguibienne dans lequel l’Etat prend en charge la santé, l’éducation, la mobilité et une partie du panier alimentaire n’est plus viable ni pour l’Etat, ni pour le service public, ni pour le citoyen. Ce modèle s’est effrité au fil des décennies jusqu’à atteindre aujourd’hui un point de non retour. Le service public peine à retenir ses médecins, ses enseignants, ses ingénieurs qui choisissent le privé ou l’exil et à préserver, comme il le devrait, sa qualité, sa rigueur, son exemplarité. D’où l’ampleur du mouvement de fuite constaté désormais au prix de grands sacrifices et de vagues d’émigration des compétences et de la jeunesse tunisiennes.

Il y a lieu de poser la question qui fâche : pourquoi l’Etat, qui se veut social, laisse-t-il ses propres services publics se déliter de la sorte ?  Par contraintes budgétaires, bien sûr. L’Etat ne peut pas tout faire et être partout ; il ne peut pas investir dans l’école, l’hôpital et le transport quand, par ailleurs, il finance une masse salariale de la fonction publique qui absorbe une part considérable de son budget et une Caisse générale de compensation qui ruine ses caisses. L’Etat tunisien est pris dans un étau : d’une part, des dépenses politiquement incompressibles et, d’autre part, des besoins d’investissement sacrifiés sur l’autel des équilibres budgétaires. Ceci, sans oublier la dette publique et l’intransigeance des bailleurs de fonds internationaux qui conditionnent leur soutien à des réformes structurelles, celles-là mêmes qui exigent un courage politique face au risque d’explosion sociale inhérent à une hausse brutale des prix. Le résultat est alarmant : c’est la situation paradoxale d’un Etat social qui vit au-dessus de ses moyens ou qui n’a pas les moyens d’être un Etat social. L’aberration va jusqu’à la constatation faite par toutes les études tunisiennes et internationales, à savoir que la compensation (pain, pâtes, huile, carburants…) ne bénéficie qu’à seulement une fraction des Tunisiens les plus pauvres tout en profitant aux ménages les plus aisés et aux entreprises.

Tout est question de choix politiques et de reports successifs, depuis au moins quinze ans, de réformes annoncées puis enterrées par peur du risque social. Donc, l’Etat sait ce qu’il doit faire pour mobiliser des financements au profit de la santé, de l’école et du transport, mais il n’est toujours pas prêt à assumer le coût social et politique d’un changement de cap. Le sera-t-il en cas de changement de direction politique ? En attendant que cette question trouve une réponse, chaque famille tunisienne continuera de se débrouiller avec les moyens du bord et l’endettement. Elle continuera aussi de financer le service public par l’impôt tout en lui tournant le dos et en recourant au service privé qui n’est, par ailleurs, pas aussi parfait qu’on le souhaite. Quand le service public est défaillant, que l’Etat laisse faire, que le citoyen cherche par ses propres moyens la moindre alternative, le secteur privé devient une roue de secours qui n’est plus censée remplacer temporairement un pneu crevé (le service public). Résultat : le service privé se dégrade à son tour et ne joue plus son rôle de locomotive, de levier de la qualité, de la performance, de la concurrence, de la personnalisation des prestations. Ce n’est pas une supposition, c’est un constat.

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