Par Dr Hichem Karoui*
Quand Donald Trump a annoncé, dans la nuit du dimanche 12 avril 2026, un blocus naval du détroit d’Ormuz, il a posé un acte qui résume à lui seul le paradoxe stratégique dans lequel les États-Unis se trouvent enlisés depuis le déclenchement de la guerre le 28 février. Ce n’est pas un acte de force victorieux. C’est la confession publique d’un échec. Le détroit d’Ormuz était libre avant qu’Américains et Israéliens n’attaquent l’Iran. C’est bien Washington qui, en déclenchant l’opération Epic Fury, a créé les conditions de son propre étranglement énergétique. Le blocus annoncé sur Truth Social, sans coordination internationale préalable et sans modalités précises, ressemble moins à une décision militaire planifiée qu’à un cri de frustration présidentielle.
Le vice-président J.D. Vance, qui avait conduit une délégation américaine à Islamabad pour plus de vingt et une heures de négociations marathon, est reparti les mains vides. Il a quitté précipitamment le Pakistan après avoir présenté ce qu’il décrivait comme « l’offre finale et la meilleure possible ». De son côté, Téhéran a refusé net, accusant Washington d’avoir « tenté d’obtenir à la table des négociations ce qu’il n’avait pas pu obtenir par la guerre ». Cette formule iranienne est d’une précision chirurgicale : elle dit tout de la dynamique de pouvoir actuelle.
Les objectifs américains, un par un neutralisés
Pour comprendre l’ampleur de l’échec américain, il faut revenir aux quatre objectifs déclarés de l’opération Epic Fury au moment de son lancement :
– Empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire : non seulement l’Iran refuse toujours d’abandonner son enrichissement d’uranium, mais il a fait de ce droit une ligne rouge absolue dans ses dix points de négociation. Lors des pourparlers d’Islamabad, la question nucléaire est demeurée l’écueil principal et insurmontable.
– Détruire l’arsenal balistique et les capacités de production : malgré des bombardements intensifs, le New York Times avait déjà signalé début avril que « l’Iran dispose toujours d’un arsenal suffisant de missiles et de drones pour déstabiliser la région et infliger de lourdes pertes à ses ennemis ». Le Pentagone lui-même reconnaissait que le programme balistique iranien n’était « pas encore » réduit à néant.
– Affaiblir le réseau de proxys régionaux : le Hezbollah, affaibli mais non détruit, reste directement commandé par Téhéran, selon les évaluations disponibles. Dans sa liste de dix points, l’Iran réclame expressément la « cessation de la guerre contre l’héroïque résistance islamique au Liban », continuant à assumer ouvertement ce parrainage.
– Renverser le régime : après la mort de Khamenei le premier jour de la guerre, le régime des Gardiens de la Révolution a non seulement survécu mais démontré une résilience institutionnelle remarquable. Des milliers d’Iraniens défilaient encore dans les rues de Téhéran le 9 avril pour rendre hommage à leur guide défunt — une démonstration que le général français François Chauvancy a qualifiée d’« affirmation d’un Iran victorieux sur les États-Unis ».
Le bilan financier et humain de cette opération pour les États-Unis est sévère : entre 26 et 46 milliards de dollars de dépenses, au moins treize soldats américains tués, des centaines de blessés. Et à la sortie ? Aucun des quatre objectifs n’est atteint.
La stratégie iranienne : l’asymétrie comme doctrine
L’Iran n’a pas gagné militairement. Ses capacités ont été dégradées, ses infrastructures frappées, son Guide suprême tué. Mais Téhéran a gagné stratégiquement en appliquant une doctrine d’asymétrie qui anticipait les limites américaines. Dès les premières heures du conflit, les Gardiens de la Révolution ont lancé une contre-attaque massive contre les bases militaires américaines du Golfe, ciblant simultanément Al Udeid au Qatar, Ali Al Salem au Koweït et Al Dhafra aux Émirats. Ce faisant, ils ont immédiatement élargi le coût géopolitique pour Washington.
La véritable arme iranienne, cependant, s’est révélée être le détroit d’Ormuz. Environ 20% du pétrole mondial transitent par ce passage. En le fermant, Téhéran a créé une crise énergétique mondiale : le prix du Brent a dépassé 100 dollars le baril en mars, atteignant jusqu’à 126 dollars au plus fort de la crise. Des indices boursiers asiatiques ont plongé de 20% (Kospi) à 13% (Nikkei). La zone euro a vu son inflation rebondir de 1,9% en février à 2,5% en mars. Et ce blocus d’Ormuz, que Trump veut maintenant « lever » pour le remplacer par un blocus américain, n’existait pas avant que Washington ne déclenche la guerre : c’est l’inversion la plus humiliante du scénario initial.
La stratégie iranienne reposait sur une prise de conscience tirée de l’opération Midnight Hammer de juin 2025 : « Si Washington était désormais plus enclin à appuyer sur la gâchette, il n’était en aucun cas désireux de s’engager dans un conflit armé coûteux et sans issue ». L’Iran a donc choisi d’infliger à son adversaire un coût économique et stratégique maximal, en tablant sur le fait que Trump, homme d’affaires pragmatique, finirait par calculer que la facture dépasse les bénéfices.
Le blocus américain : coup de communication ou escalade réelle ?
La question posée par plusieurs analystes après l’annonce du blocus est celle de sa nature réelle. «Il s’agit surtout d’un coup de communication à destination de l’opinion publique américaine», a estimé sur LCI l’analyste Romuald Sciora, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis. La marine iranienne, elle, n’a pas pris le temps de trembler : «Ces menaces sont tout à fait ridicules et amusantes», a déclaré son commandement, avant d’ajouter qu’« aucun port dans le Golfe persique et la mer d’Arabie ne sera en sécurité » si les ports iraniens sont menacés.
Sur le plan opérationnel, le blocus américain soulève des questions béantes. Le passage est déjà verrouillé par l’Iran. Les navires américains opèrent dans des eaux parsemées de mines posées par les Gardiens de la Révolution, nécessitant des dragueurs de mines que seul le Royaume-Uni et « quelques autres pays » seraient prêts à fournir — et sans garantie d’efficacité. Emmanuel Macron a refusé tout déploiement avant la conclusion d’un accord international, signe que la coalition de soutien à Washington s’effrite.
La dimension géoéconomique est encore plus explosive. La Chine importe près d’un tiers de son pétrole par le détroit d’Ormuz — soit environ 5,5 millions de barils par jour. Un blocus prolongé «pourrait compromettre la stabilité économique et sociale » chinoise. Pékin a déjà annoncé des «mesures temporaires de régulation » des prix de l’énergie et se positionne comme médiateur incontournable. La réaction chinoise au blocus américain — au nom du droit international et de ses intérêts économiques vitaux — pourrait constituer le facteur de déséquilibre le plus dangereux de toute cette crise. Certains experts évoquent même la possibilité d’un « axe pétrolier » Chine-Iran-Russie contrôlant jusqu’à 30% de l’offre mondiale.
L’Iran va-t-il plier ? Les facteurs de résistance
La question de la capitulation iranienne doit être posée avec lucidité, en distinguant ce que les Gardiens de la Révolution peuvent consentir de ce qu’ils ne consentiront jamais. Sur la question nucléaire — qui est l’obstacle central — l’Iran a refusé en juin 2025 une offre américaine de combustible nucléaire gratuit en échange de l’abandon de l’enrichissement. Il a refusé à Islamabad toute « promesse ferme » en la matière. Le programme nucléaire n’est pas seulement une capacité militaire pour Téhéran, c’est un symbole d’indépendance nationale, le droit souverain sur lequel l’identité du régime s’est reconstruite depuis trente ans.
Pour le reste, la société iranienne est sous une pression immense. L’économie est fragilisée par des années de sanctions, aggravées par la guerre. Des troubles internes ont précédé le conflit. Mais les Gardiens de la Révolution ont démontré, comme l’observe le général Chauvancy, qu’ils sont «convaincus d’avoir raison » et « prêts à mourir ». Cette détermination idéologique constitue une asymétrie fondamentale : Trump a une limite dans son action, les Gardiens de la Révolution, eux, ont une doctrine de résistance sans horizon temporel défini.
L’Iran maintient en outre des cartes stratégiques intactes. Ses forces de missiles et drones, bien que dégradées, restent opérationnelles. Ses capacités de guérilla navale dans le détroit — sous-marins, vedettes rapides, missiles anti-surface, mines — représentent un outil de déni d’accès que même la meilleure marine du monde ne peut neutraliser rapidement. Et sa ferme volonté de négociation en dix points, acceptée comme base de discussion par Trump lui-même avant les pourparlers, lui donne une légitimité diplomatique que l’offensive militaire américaine voulait lui ôter.
Les scénarios pour les semaines à venir
– Scénario 1 : reprise des négociations sous conditions iraniennes. L’Iran a déclaré avoir été « à deux doigts » d’un accord à Islamabad, et le médiateur pakistanais a appelé à préserver le cessez-le-feu. Une reprise des pourparlers est possible si Washington accepte de réduire ses exigences — notamment sur l’enrichissement — en échange d’une réouverture du détroit. Ce scénario est celui que Téhéran préfère, car il consoliderait sa position de vainqueur stratégique sans nouveau sacrifice militaire.
– Scénario 2 : escalade militaire et frappes sur les infrastructures énergétiques. Trump a menacé à plusieurs reprises de frapper les infrastructures pétrolières iraniennes. Une telle option provoquerait une envolée des prix au-delà de 170 dollars le baril selon certaines projections, déclencherait une crise économique mondiale d’une ampleur sans précédent depuis 1973, et placerait la Chine dans une position où elle ne pourrait pas rester passive ; avec des conséquences incalculables sur les relations sino-américaines déjà tendues par la guerre commerciale.
– Scénario 3 : impasse prolongée et guerre d’usure économique. Certaines analyses décrivent « une forme d’impasse dans laquelle se trouve Donald Trump, confronté aux limites de sa politique de surenchère militaire ». Dans ce scénario, le blocus naval américain s’installe dans une réalité opérationnelle complexe, les marchés s’adaptent partiellement à un pétrole cher, et les négociations reprennent par intermittence sans accord durable. Ce scénario use les deux camps, mais l’Iran — habitué à survivre sous sanctions — a une capacité d’endurance potentiellement plus grande que celle d’une administration américaine soumise aux pressions des marchés et de l’opinion.
Quand la force maximale rencontre la résistance maximale
Ce que la crise d’Ormuz révèle avec une clarté douloureuse pour Washington, c’est la limite structurelle de la puissance militaire conventionnelle face à un adversaire qui a fait de sa résistance un projet national total. L’Iran n’a pas gagné la guerre au sens classique du terme. Il a survécu à une puissance de feu considérable, maintenu ses lignes rouges stratégiques, imposé un coût économique mondial catastrophique, et forcé l’hyperpuissance américaine à négocier, sans obtenir ce qu’elle était venue chercher.
Comme le notait en mars 2026 un analyste dans la Chronique Palestine, les pourparlers « reflètent la prise de conscience croissante, au sein de l’administration Trump, que les options de Washington sont limitées » : soit une guerre totale incontrôlable, soit un règlement négocié du différend nucléaire. Entre ces deux extrêmes, le blocus d’Ormuz ressemble moins à une troisième voie qu’à une tentative désespérée de ne pas avoir à choisir. L’histoire des grandes puissances confrontées à leur propre piège stratégique suggère que ce type de procrastination finit toujours par exiger un règlement, à des conditions bien moins favorables que celles qui étaient disponibles avant que la guerre ne soit décidée. γ
* Academic-Non-Resident Visiting
Researcher at CARC
(Shanghai International Studies University)