Dans «Temthil klem», la célèbre pièce théâtrale, présentée au début des années soixante-dix, Raja Ben Ammar, Raouf Ben Amor et Raja Farhat disséquaient, comme des philologues, le langage des responsables publics. La manière dont ils donnaient un sens nouveau à certains mots. Un jeu de mots transformé en jeu d’idées, de situations, de positions. Comparaison n’est pas raison mais force est d’avouer que c’est à cette pièce que j’ai pensé en écoutant les déclarations des responsables de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) à propos de ces coupures d’électricité. Le mot «défaillance» a été maladroitement, pour ne pas dire malhonnêtement, remplacé par le mot «délestage». La communication, les réactions, les déclarations, les justifications et les prétextes sont dans le même état pitoyable que les infrastructures dans le pays. Il ne s’agit en aucun cas d’une incitation à regarder ailleurs, seulement d’une étiologie que l’on ne peut ignorer pour avoir quelque espoir de prévenir et traiter le mal.
D’un coup, nous nous sommes retrouvés noyés dans un océan de colère, de sidération, de désarroi. «Et j’ai appris comment s’effondrent les visages», écrivait la poétesse russe Anna Akhmatova dans l’épilogue de son «Requiem». Il fallait être dans les cafés, les restaurants, les marchés ou dans les foyers pour mesurer l’ampleur du chagrin populaire. C’est un drame de plus pour un pays qui, aux prises avec la colère de sa population et les dérives de plusieurs responsables publics, prend à bas bruit, la tête baissée, la route vers le désenchantement.
Très prudents et précautionneux, hésitants même, plusieurs chefs d’entreprise publique font penser à un dromadaire qui n’avance jamais la patte que pour tâter le sable bouillant en pleine canicule. Ils ont certainement le job le plus dur, celui de diriger des entreprises stratégiques dont la tâche essentielle, qui accapare la totalité de leur énergie, est une mission impossible : sauver ces entreprises de l’effondrement général. Mais ils n’ont simplement pas compris que la bataille a une dimension existentielle. Ils sont encore au milieu du champ de cette bataille. Comme les boxeurs qui résistent sous une pluie de coups, ils gardent le cap. Quel spectacle ! Et les coups ne viennent pas forcément d’où ils les attendent.
Depuis quinze ans, tous les signaux rouges étaient visibles, on aurait pu anticiper et contenir un grand nombre de défaillances. On devrait créer une atmosphère de préservation et on est dans une atmosphère de désinvolture. On devrait mutualiser nos compétences, on est dans une tentation tragique du repli sur soi. La plupart des Tunisiens déçus se demandent incessamment pourquoi plusieurs «responsables» locaux, régionaux, nationaux et chefs d’entreprise publique ne pensent qu’à «grossir» vite, très vite, pour occuper tout le terrain et ne pas être dépassés par leurs concurrents sans se soucier de la situation dans le pays. Pire encore, ils poussent leur ambition personnelle un cran plus loin, sans avoir peur de privilégier leurs intérêts sur ceux du peuple et de laisser les incendies brûler.
Et si la crise provoquée par ce fameux «délestage» n’était qu’un symptôme d’une prise de conscience douloureuse ? Une leçon qu’on peut aujourd’hui tout de même très prudemment et modestement tirer, sans aucun risque d’être contredit ? C’est avec cette crise qu’on est invité à rien de moins qu’un grand ménage, indispensable préalable à toute politique constructive. La compétence nationale, qui a déjà fait ses preuves dans la construction de l’État moderne depuis des décennies, pourrait se faire le guide de celles et ceux qui entendent, souhaitent décamper, fuir pour de bon hors des mystifications personnelles, des idéologies mortifères, du brouillard des illusions, afin de sauver les entreprises stratégiques dans le pays.