A leurs manières particulières, les fins de vie diffèrent. Quelques secondes avant de quitter ce monde, un pratiquant dit, au plus haut point serein : « Je me sens comme une bougie qui s’éteint.» La métaphore vaut son pesant d’or tant elle explicite, parfois, le ressenti à l’heure de la mort. Un deuxième cas de figure illustre l’extrême opposé de la sérénité. A l’instant fatidique, le pris de panique agite sa tête remuée dans tous les sens. A maintes reprises, il appelle son frère aîné tout comme si le mourant cherchait à maintenir un lien avec le vivant. Le dernier mot de l’affolé au moment de tout quitter fut : « Mettez-moi dans mon lit ». Pour l’imaginaire mortifère, le lit de la mort n’est pas celui où dormit la vie. Examinons une troisième situation. Alitée, la belle-mère, pieuse, demande à ses enfants de lui apporter son chapelet. Elle murmure, maintes fois, l’invocation adressée à la divinité jusqu’au moment où la bougie de l’adieu s’éteignait. Quelle interprétation suggèrent ces vécus à la fois semblables et différents ? La quiétude éprouvée par le croyant et la panique ressentie par l’agnostique à l’heure de l’ultime séparation outrepassent la question de la croyance. Une sagesse, humaine, suffit à maintenir le sang-froid gardé face au décès. Épicure, dénommé « le philosophe du jardin » dira que la mort n’est « rien ». Vol- taire prendra la voie de ce débat. Il combat la superstition et l’inquisition.
Marx dénoncera « l’opium du peuple ». Cependant, que la fin de vie mime l’agitation volcanique ou la calme fusion de la bougie, elle n’épargne aucun humain. Les damnés de la terre prennent appui sur ce critère pour y déni- cher une fonction consolatrice de la misère. Riches ou pauvres, maîtres ou esclaves, tous finissent par loger à la même enseigne face aux vers du cimetière. Une telle représentation désamorce l’éventuel combat livré à la transformation de la société nimbée d’inégalité.
Si aujourd’hui règne l’injustifié, demain le temps abolira l’iniquité. Dans ces conditions, la croyance chantonne la berceuse vouée à endormir les déshérités. Moins spéculatif et davantage expérimental que Marx, Marcel Mauss, dans son « Essai sur l’idée de mort », oriente l’exploration vers la mise en rapport du physiologique et du sociologique. Indemne au plan médical, une personne meurt quand son groupe d’appartenance décide et orchestre sa mort. Un procès homéostatique instaure un rapport, à double sens, entre le stress et la dé- gradation du corps. Lors de la mise en coopérative par appropriation étatique des moyens, personnels, de production et d’échange, nous disions « mate bil hamsa ». Nietzsche, l’iconoclaste, s’en prend à l’État, ce « chien hypocrite », produit du nihilisme, dira Zarathoustra. Semblable invective critique la dérive de la gestion étatique usurpée, entre autres, durant la noire décennie.
Mais l’appréciation nietzschéenne demeure inapte à définir l’étatique de manière universelle, intemporelle et systématique. Une définition heuristique de l’étatique apparaît, plutôt, avec la formulation classique de Max Weber :
« L’Etat est une communauté humaine qui revendique avec succès le monopole de l’usage légitime de la violence physique sur un territoire déterminé ». Bourdieu ajoute une observation tout aussi essentielle, surtout au vu du monde social actuel : « L’État a pris le relais de l’unité domestique dans la gestion des échanges entre les générations, et le « troisième âge » est l’une de ces inventions collectives qui ont permis de transférer à l’Etat la gestion des anciens jusque-là impartie à la famille ou qui, plus exactement, ont remplacé la gestion directe au sein de la famille des échanges entre les générations par une gestion de ces échanges assurés par l’Etat ».
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