L’adieu à Khalifa Chater

Au premier rang de ses multiples qualités figure l’intégrité. Ainsi, lorsque Lilia Ben Témime vint lui demander, à la faculté du 9 Avril, de diriger sa thèse, Khalifa essaya de l’en dissuader : « Tu es de gauche, pourquoi ne proposes-tu pas la direction de la thèse aux professeurs plus proches de tes convictions ? »
 – « Je n’ai confiance qu’en vous ». Depuis, Khalifa me redit : « Ces mots demeurent, pour moi, inoubliables et me gratifient ».
La compétence académique transcende l’appartenance politico-idéologique. La seconde disposition subjective de Khalifa était la convivialité.
Chaque soir, il m’invite à dîner. Chaque fois je lui dis : « J’ai déjà mangé ». Chaque fois il me répond : « Ok mais on peut discuter » : Chaque fois le dialogue débute ainsi : « Qu’y a-t-il de nouveau dans le pays ? » Nous bavardons jusqu’à minuit. Il ne manque jamais d’évoquer la saga de Bourguiba. Khalifa abhorrait les abus d’autorité. Au moment où Moncer Rouissi quittait le magasin Carrefour et franchissait le seuil du parking, il se retrouve nez à nez avec Khalifa.
Celui-ci hurle : « Chien, salopard, malhonnête ! » Les employés de Carrefour accourent. Terrifié, Moncer vient vers moi, me tient par la main et me demande : « Mais qu’est-ce qu’il y a ? »
Lorsqu’il était ministre de Ben Ali, Rouissi refile l’invitation adressée à Souad Chater pour assister à un congrès passionnant et bien rétribué. Rouissi décédait une semaine après.
Je dis à Khalifa : « C’est ta fureur et son humiliation qui l’ont tué ». Avec sa taille d’un mètre quatre-vingt et sa corpulence, il souriait quand je lui disais : « Les Romains établis en Tunisie durant six siècles n’ont pas laissé que des traces matérielles mais aussi des ingrédients génétiques. Tu as l’air d’un gladiateur ! »
Dans la rue londonienne, deux Subsahariens abordent Khalifa et son épouse. L’un d’entre eux braque le sac de Souad. Khalifa bondit, saisit le braqueur à la gorge et serre de toutes ses forces. L’étrangleur desserre l’étreinte quand le sac fut restitué.
Khalifa ne manquait pas d’humour et me disait : « Quand tu iras au paradis, j’écrirai un article sur toi et quand je m’en irai là-bas j’aurai des “hours” ». Souad sourit et dit : « Mon vieux, il n’y a de “hours” qu’ici ». Khalifa remet à son ami Azouz Rebaï un manuscrit de Souad. Le directeur de la STP lui dit : « Je vais le soumettre au comité de lecture ». Une semaine après, Khlifa demande à Azzouz Rebaï : « Quel a été l’avis du comité ? » Le directeur de la STD lui répond : « Quel comité ? L’ouvrage de Souad est sous presse ».
Passons à un autre moment vécu. Mohamed Dachraoui dirigeait les Affaires sociales d’où il renvoie Souad. Khalifa avertit Bourguiba. Celui-ci congédie Dachraoui et nomme Souad à la direction du Planning familial. Ajoutons un élément à ces appréciations.
A la fac du 9 Avril, une réunion commémorative se tenait à la mémoire du Combattant Suprême. Hichem Jaït, royaliste et partisan des foukaha zeitouniens arrive et déclare : « Bourguiba n’a rien fait ». Hédi Timoumi le toise et lui dit : « N’était Bourguiba, je serais berger au lieu d’être là ! »
Khalifa, jusqu’au décès, gardait une vraie lucidité. A l’approche de l’agonie, Khalifa me dit : « Je vais m’en aller ». Chadlia, fille adoptive du couple sans enfants, adore Khalifa et, jusqu’au bout, prend bien soin de lui. La famille où prospère l’adoption peut tisser des relations affectives nimbées d’authenticité. Les deux filles de Chadlia, Aya et Inès, pleuraient à chaudes larmes tant les unissait à Khalifa une vraie tendresse. Chadlia, émue, assiste en silence à l’immense et longue souffrance.
Elle éclate en sanglots longs à l’instant où la dépouille quitte la maison. Avec la mise en terre au cimetière, le moment où le corps inanimé franchit le seuil de l’habitation matérialise et symbolise la séparation. Le jour suivant, Chadlia me dit : « Irtah ». « Il n’est de repos qu’au tombeau » disions-nous. Ce mot « irtah » rejoint l’apport central et capital d’Épicure pour qui la mort n’est « rien ». « Lorsque nous sentons, elle n’est pas là et quand elle est là, nous avons cessé de sentir », dit-il.

Enoncé au IVe-IIIe siècle avant J.C., ce propos, magistral, figure dans l’ouvrage titré « Lettre à Ménécée. » γ

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