Le contexte international nous conduit naturellement à nous intéresser à la confrontation qui oppose l’Iran aux États-Unis et à Israël. Mais ce que nous observons ne relève pas seulement d’un affrontement militaire ou géopolitique, c’est aussi la rencontre de deux cultures stratégiques.
D’un côté, les USA, une puissance qui raisonne souvent comme un joueur de poker, misant sur la pression constante, l’intimidation et parfois le bluff.
De l’autre, l’Iran, qui se conduit comme un joueur d’échecs, acceptant le temps long et cherchant à enfermer son ennemi dans une position où toutes les options se retournent contre lui.
Pour comprendre cette logique, il faut revenir à une idée ancienne : le piège stratégique.
Le piège stratégique consiste à organiser la situation de telle sorte que les choix qui s’offrent à l’ennemi, y compris les siens, finissent par lui être défavorables. L›enjeu n›est plus simplement d›imposer sa force, mais d’amener l’adversaire à agir dans un cadre où chacune de ses décisions contribue, malgré lui, à renforcer la position de son rival. Cette logique apparaît dans l’Histoire sous plusieurs formes.
La première est celle du piège normatif
Dans le monde musulman, l’exemple le plus célèbre est celui du traité de Hudaybiyya, conclu en 628 de notre ère. À cette date, la communauté musulmane de Médine est devenue relativement puissante, mais Quraysh conserve le contrôle de La Mecque, principal centre économique et spirituel de l’Arabie.
Plutôt que d’affronter son adversaire par les armes, le Prophète se dirige vers La Mecque avec environ 1.400 compagnons pour accompli
Masjid-al-Hudaybiyyah – site du traité éponyme
r la Omra. Ils se présentent comme des pèlerins et non comme une armée.
Ce choix place Quraysh dans une situation délicate. Laisser entrer les musulmans revient à reconnaître leur légitimité, les en empêcher risque de violer les règles sacrées du pèlerinage et d’entamer son prestige auprès des tribus arabes. L’adversaire se retrouve ainsi prisonnier de ses propres valeurs. Le piège ne repose pas sur la force mais sur la norme. Il consiste à créer une situation dans laquelle chaque option affaiblit l’ennemi. Confrontée à ce dilemme, Quraysh refuse l’accès à La Mecque mais accepte de conclure avec les musulmans le traité de Hudaybiyya pour une durée de dix ans.
Ce traité est considéré comme une victoire stratégique obtenue sans bataille. La communauté musulmane met à profit cette période de paix pour renforcer ses alliances et se préparer à la conquête. Deux ans plus tard, en 630, elle entre à La Mecque et en prend le contrôle presque sans combat.
La deuxième forme est celle du piège opérationnel
L’un des exemples les plus célèbres de piège opérationnel est celui de Cannes (Cannae, en Italie) en 216 avant notre ère. Hannibal affronte une armée romaine très supérieure en nombre (40.000 à 50.000 contre 80.000). Rome recherche une bataille frontale et Hannibal se prête au jeu avec l’idée de transformer l’atout romain de supériorité numérique en source de défaite.
Hannibal- bataille de Cannes
Le centre du front carthaginois recule progressivement face à l’avancée romaine, donnant l’impression d’un repli. Les légions romaines avancent, convaincues que la victoire est proche. Elles s’enfoncent toujours davantage dans le dispositif adverse et resserrent leurs rangs afin d’accentuer leur poussée.
C’est précisément ce mouvement qui les perd. Les ailes carthaginoises se referment progressivement sur les flancs puis sur l’arrière pour former un cercle mortel. Encerclées, les légions romaines sont décimées davantage par piétinement de leur propre foule que sous les coups des combattants carthaginois.
Le piège opérationnel atteint ici sa forme la plus pure : il ne consiste plus à contraindre l’adversaire à choisir entre plusieurs options, il consiste à faire de son propre choix la cause de son échec.
Une troisième forme de piège consiste à vider la victoire de l’ennemi de son sens
L’exemple classique est celui de la campagne de Russie de 1812. L’objectif de Napoléon était clair : imposer une bataille décisive, obtenir un rapport de force favorable puis négocier à partir de cette position de supériorité. Mais la stratégie russe démolit les bénéfices d’un tel scénario. L’armée recule, évite autant que possible l’affrontement direct et détruit les ressources sur son passage. Les villes sont évacuées et les stocks de nourriture brûlés.
Lorsque Napoléon atteint Moscou, il entre dans une ville largement désertée et en grande partie incendiée. Il a gagné militairement, mais il n’a rien à exploiter : pas de ravitaillement, pas de population à soumettre ni de pouvoir politique à contraindre.
Le piège consiste ici à vider la victoire de son utilité. Napoléon occupe le terrain, mais sans aucun effet stratégique. Sa victoire ne perm
Napoléon-Retraire de Russie-hiver 1812
et ni de conclure la guerre ni de stabiliser la situation. Elle est vidée de son sens avant de devenir catastrophique lorsque l’hiver transforme sa retraite en désastre où le froid et la famine déciment son armée.
On retrouve ces trois modèles aujourd’hui dans plusieurs conflits contemporains. Gaza, le Liban, le Yémen, l’Ukraine face à la Russie et, plus encore, la confrontation entre l’Iran, Israël et les États-Unis offrent des illustrations parfaites de ces logiques.
L’art du piège stratégique : l’habileté iranienne dans la guerre asymétrique
Malgré l’ampleur des moyens engagés contre lui, l’Iran a conservé son régime, ses capacités balistiques, son pouvoir de décision et sa place au cœur du jeu régional. Plusieurs analystes américains et israéliens ont parlé d’échec stratégique pour Washington et Tel-Aviv ou, inversement, de victoire stratégique iranienne.
Cette issue, consacrée par le protocole d’accord signé entre les USA et l’Iran, nous invite à examiner de plus près ce qui constitue sans doute l’un des exemples les plus sophistiqués de dissuasion asymétrique contemporaine.
De manière générale, l’habileté iranienne tient à ce que Téhéran, sous embargo pendant 47 ans, s’est préparé à cette guerre qu’elle jugeait inévitable. Il a progressivement transformé sa faiblesse apparente en architecture de dissuasion.
L’Iran a observé constamment la façon de combattre des Américains en Irak, en Afghanistan et ailleurs. Il a élaboré des plans en sachant précisément comment les Américains mènent la guerre, en supposant que cela commencerait par une décapitation du commandement suprême politique et militaire, en détruisant les sites majeurs pour faire perdre au régime toute capacité de contrôle de la situation.
La réponse iranienne a été de créer une organisation militaire en mosaïque de trente et un commandements autonomes, disséminés à travers tout le pays pour que ces entités continuent de combattre de façon indépendante.
Voilà comment l’Iran a évité le scénario de l’effondrement sur lequel Israël et les USA ont parié.
Incapable de rivaliser avec l’aviation américaine ou israélienne, l’Iran a investi dans la recherche scientifique et dans tout ce qui pouvait contourner cette asymétrie : missiles balistiques, missiles de croisière, drones, dispersion des sites militaires, capacités de frappe ciblée à distance et alliés régionaux.
Au début de la guerre contre les USA et Israël, l’Iran a utilisé des missiles à faible coût, peu sophistiqués, mais en grand nombre. Cela visait à pousser les Israéliens et les Américains à utiliser la plus grande partie de leurs missiles d’interception les plus coûteux. Une fois leur stock entamé, l’Iran a alors déployé des missiles plus sophistiqués, comme les missiles hypersoniques à fragmentation que presque rien ne pouvait arrêter.
L’Iran dispose aussi de dissuasion régionale qui oblige tous ses adversaires des pays du Golfe à refaire leurs calculs. Tout en détruisant les bases américaines dans ces pays, il s’est attaqué à leurs infrastructures énergétiques, à leurs ports et aux fondements de leurs économies.
C’est ici que se forme le piège. Les bases américaines du Golfe avaient été conçues comme des garanties de sécurité. Elles deviennent, dans la logique iranienne, des points d’exposition. En cas de guerre, les États qui les abritent ne sont plus protégés par Washington. Ils deviennent aussi les premiers espaces à subir les représailles.
Lorsque le bouclier se transforme en cible, la protection devient exposition. Cette inversion est l’un des coups les plus habiles de la stratégie iranienne.
Elle vise à introduire une divergence entre les intérêts américains et ceux de leurs alliés régionaux. Les États-Unis peuvent vouloir frapper l’Iran. Mais les pays du Golfe, eux, savent qu’ils vont payer le prix en représailles sur leur sol. Ils peuvent accueillir des forces américaines sans contrôler la décision américaine. Ils peuvent bénéficier du parapluie stratégique de Washington tout en devenant les cibles immédiates d’une guerre qu’ils n’ont pas choisie et dont leur allié américain se montre incapable de les protéger.
Ainsi, la stratégie iranienne ne consiste pas seulement à menacer les forces américaines, elle consiste à fragiliser et défaire l’architecture d’alliances qui permet aux États-Unis d’agir dans la région. Cette approche s’avère payante pas seulement concernant les pays du Golfe mais même en ce qui concerne Israël.
La même logique vaut face à Israël. L’Iran ne dispose pas officiellement de l’arme nucléaire, mais il cherche à construire une forme de dissuasion suffisamment crédible pour peser sur le calcul israélien.
Les attaques de sites hautement sensibles, dans la région de Dimona, qui est le sanctuaire nucléaire israélien, vise à rappeler que la supériorité nucléaire israélienne ne la protège pas. Même sans disposer lui-même de l’arme nucléaire, l’Iran veut faire comprendre qu’une escalade extrême pourrait exposer les infrastructures nucléaires israéliennes, dont la destruction ou l’endommagement aurait des conséquences catastrophiques pour Israël et ses voisins.
La technologie des missiles devient ainsi bien plus qu’un instrument militaire. Elle devient une arme de fragmentation politique qui sépare Washington de ses alliés dans la région, des pays du Golfe, jusqu’à Israël plus récemment.
C’est là que réside l’excellence stratégique iranienne : non dans une supériorité militaire globale, mais dans la capacité à utiliser contre ses ennemis les instruments de leur propre force.
Le piège iranien consiste donc à rendre impossible la guerre propre, courte et localisée dont rêvent souvent les grandes puissances. Face à la posture américaine de joueur de poker basée sur la pression constante et le bluff, ils utilisent la stratégie du joueur d’échecs, maître du temps et de la patience qui prépare pour chaque mouvement de l’adversaire des répliques peu coûteuses et peu prévisibles où tout allié des USA devient un otage stratégique de la décision américaine.
C’est en ce sens que l’Iran a construit l’une des formes les plus sophistiquées de dissuasion asymétrique contemporaine : une dissuasion qui ne repose pas seulement sur la capacité de détruire, mais sur la capacité de faire peur aux alliés de l’adversaire, de rendre ses choix politiquement toxiques et de transformer son architecture régionale en château de cartes, sur lequel soufflent les violentes turbulences des crises de l’économie mondiale et de ses répercussions sur le porte-monnaie de l’électeur à l›approche des élections de mi-mandat.
Si l’on regarde Hudaybiyya, Cannes, « l’opération spéciale » russe, Gaza, le Liban, le Yémen ou encore la confrontation entre l’Iran, Israël et les États-Unis, une même réalité apparaît.
Dans les guerres asymétriques d’aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de pousser l’adversaire à faire un mauvais choix, il s’agit de créer des situations où aucune décision ne permet de sortir durablement du conflit. La victoire militaire, même lorsqu’elle est réelle, ne suffit plus à produire un ordre. On le voit aujourd’hui dans plusieurs terrains de conflit. À Gaza, la supériorité militaire ne débouche pas sur une solution politique stabilisée. En Ukraine, les gains territoriaux russes ne se traduisent pas par une résolution du conflit. Dans la confrontation avec l’Iran, chaque option (escalade, dissuasion, frappes limitées) ouvre des enchaînements dont aucun ne permet de refermer le cycle.
Le piège stratégique contemporain ne consiste plus seulement à enfermer l’adversaire dans la durée, par essence défavorable pour lui au vu de ses conséquences désastreuses militairement, économiquement et politiquement. Il consiste à produire un environnement où, même en agissant, même en gagnant militairement, l’adversaire ne parvient pas à transformer son action en résultat politique durable. C’est là que se joue la rupture entre sens et puissance. La puissance continue d’agir, mais elle ne suffit plus à organiser un ordre. Le problème n’est plus seulement de savoir qui gagne, mais de comprendre ce que gagner veut dire.
Hassan Arfaoui