Le sport féminin au tournant de la Révolution : Entre hypocrisie et levée de boucliers

La lecture de l’histoire permet souvent de prévenir certains errements. Il en est ainsi de la Révolution du Jasmin, et de ses lendemains qui déchantent.

Rappelons-nous : dans la foulée de la Révolution du 14 janvier 2011, l’arrivée d’un gouvernement à forte coloration nahdhaouie suite à la victoire du courant islamiste aux élections pour la Constituante du 23 octobre a gravement menacé de remettre en cause certains acquis de la femme. Le ministre de la Jeunesse et des Sports de l’époque, l’ancienne gloire du football national Tarek Dhiab, nommé à ce poste à deux reprises, de 2011 à 2014 sous le gouvernement Hamadi Jebali, et en janvier 2020 sous celui de Habib Jemli, appartenait du reste à cette même mouvance. Ne se rendit-il pas célèbre par des déclarations misogynes, conseillant par exemple à ses amis d’Ennahdha d’éviter de nommer une femme au poste de ministre ? La raison ? “Ses difficultés à s’en acquitter» (Cf l’émission TV «Essaraha Raha” du 24 décembre 2011).

Un indice vestimentaire donnait le ton des temps qui couraient : jadis carrément interdit, le port du voile sur un terrain pour une internationale envahissait progressivement l’espace relatif à l’habillement.

Ailleurs, même s’il n’y avait pas de chiffres l’attestant clairement, les jeunes filles continuaient sereinement la pratique de leur sport favori. Toutefois, il n’y eut jamais de renoncement de la gent féminine ou de recul de la pratique du sport au féminin car la tradition féminine en matière de sport restait d’une solidité inébranlable sous nos cieux. Elle remonte à la nuit des temps et met le pays en tête des nations arabo-musulmanes.

Pourtant, bien avant l’arrivée d’un gouvernement nahdhaoui au pouvoir, le ministère des Sports avait lancé un premier projet des statuts des fédérations sportives qui prévoyait notamment d’encourager la femme, en augmentant le nombre minimum exigé de femmes dans les bureaux fédéraux constitués de 12 membres, de deux femmes selon les statuts en vigueur à trois femmes (article 36 du projet : il faut un minimum d’une femme dans un bureau de 6 membres et de 2 femmes dans un bureau de 9 membres et de 3 femmes dans un bureau de 12 membres ). Toutefois, taxé de «manque d’innovation et de non-respect des impératifs de la Révolution», ce projet a essuyé les critiques qui visaient le nombre minimum exigé de femmes, les fédérations demandant de suite de limiter la participation de la femme dans leurs bureaux fédéraux à une seule et unique femme quel que soit le nombre des membres candidats. Hypocritement, les fédérations justifiaient la nécessité de limiter la participation de la femme et de la réduire à une seule représentante par «la difficulté de trouver des candidates remplissant les conditions dans ce domaine “réservé aux hommes”, chose qui peut bloquer la candidature des listes d’une part, et par l’exigence du principe de l’égalité entre les sexes qui ne veut aucune discrimination, car c’est à la femme de s’imposer par elle-même», comme ils disent…

Suite à ces critiques très médiatisées et sous la pression, le ministère proposa un autre projet dans lequel il réduisait la représentation de la femme dans les fédérations à une seule femme quelque soit le nombre des membres candidats.

 

Coupes drastiques et manœuvres dilatoires

La levée de boucliers de la société civile ne tarda pas. Furibonds, les gens se demandaient alors de quel droit ces messieurs réunis en l’absence des femmes (une participation limitée à une seule femme dans la commission chargée du projet) décident du sort, des droits et de la participation de la femme dans le domaine sportif. Ces messieurs déjà bien installés sur leurs fauteuils soudain révolutionnaires croiraient-ils que la Révolution est une occasion pour toucher aux acquis de la femme dans n’importe quel domaine ? Pensent-ils pouvoir imposer leur dernier rapport en 2010 de Freedom House «Women’s rights in the Middle East and North Africa 2010 » et surtout de sa partie consacrée à la Tunisie ? Savent-ils que la « discrimination positive» au profit de la femme est l’une des techniques utilisées même dans les pays développés pour rétablir l’équilibre entre les sexes  en sortant des alibis qui trahissent leur volonté d’exclure encore et encore la femme ? Pourquoi soutiennent-ils qu’il n’y a pas assez de femmes remplissant les conditions de candidature alors qu’aux élections des fédérations de 2009, la femme était plus que présente dans les listes candidates même en nombre de 4 femmes dans certaines d’entre elles ?

Voilà donc comment, par de petites “coupes drastiques”, et par d’habiles manoeuvres dilatoires, les obscurantistes de tous bords s’employaient à porter un coup fatal à un acquis irréversible : le droit de la jeune fille à pratiquer librement le sport qu’elle choisit et l’inclusion sociale qui imprime le sport féminin national depuis la nuit des temps.

Dernièrement, une rencontre organisée par l’Institut français de Tunisie tentait d’analyser les freins qui continuent de ronger l’égalité théorique de la pratique du sport entre hommes et femmes tels que les contraintes du transport, les questions de la sécurité, le rythme et les horaires scolaires, le coût de certaines activités sportives et du matériel y afférent et les préjugés sociaux et interdits familiaux.

Puisse la femme voler de ses propres ailes et imiter Ons Jabeur, Habiba Gheribi, Inès Boubakri, Sarra Besbès et tutti quanti…

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