Procrastination collective

La procrastination est généralement décrite comme un défaut individuel : remettre au lendemain ce que l’on pourrait faire aujourd’hui. Pourtant, les psychologues la définissent plus précisément comme une «défaillance de l’autorégulation». Ce n’est pas un manque d’intelligence ni d’information. C’est l’incapacité chronique de transformer un diagnostic connu en une action concrète et pertinente.

Depuis quelques années, les chercheurs accumulent les preuves que cette habitude coûte cher : moins de revenus, davantage de stress, de dépression, de solitude, de maladies et même de douleurs chroniques. Une étude portant sur plus de 22.000 personnes estimait qu’un simple point supplémentaire sur une échelle de procrastination était associé à près de 15.000 dollars de revenus annuels en moins. Si un individu paie aussi cher son inaction, combien coûte la procrastination d’un État ?

La Tunisie offre probablement l’un des plus fascinants laboratoires de procrastination économique au monde. Le diagnostic est connu depuis plus de quinze ans. Les rapports de la Banque mondiale, du FMI, de l’OCDE, de la Banque africaine de développement, de la Cour des comptes, de l’Institut tunisien de la compétitivité, sans oublier les économistes tunisiens eux-mêmes, racontent la même histoire.

Les subventions généralisées sont devenues financièrement intenables. Les entreprises publiques accumulent les pertes. La masse salariale publique, rapportée au PIB, figure parmi les plus élevées au monde. Les déficits budgétaires se succèdent. La dette publique a explosé. La Banque centrale finance indirectement l’État à travers les banques commerciales, brouillant progressivement la frontière entre politique monétaire et politique budgétaire. Pourtant, chaque année, les gouvernements réécrivent le même scénario : reconnaître le problème, annoncer une réforme, reporter son application.

Les psychologues parlent d’un conflit entre le coût immédiat et le bénéfice futur. Une réforme produit presque toujours une douleur politique instantanée et des gains économiques différés. À l’inverse, reporter une décision procure un soulagement immédiat, même si le coût futur augmente. C’est exactement le mécanisme observé chez les procrastinateurs. Ils ne choisissent pas la meilleure option, ils choisissent celle qui réduit leur inconfort dans l’instant.

Le système tunisien fonctionne ainsi depuis plus d’une décennie. Les subventions continuent d’être distribuées de manière largement indifférenciée alors qu’une part importante bénéficie aux ménages les plus aisés, aux entreprises énergivores ou encore à des activités peu productives. Les entreprises publiques survivent grâce aux transferts budgétaires ou à l’endettement.

Certaines accumulent des déficits depuis des années sans véritable restructuration. Chaque gouvernement annonce des audits, des plans de redressement, des contrats de performance ou des partenariats stratégiques. Les diagnostics changent de couverture mais rarement de contenu.

La fonction publique constitue un autre exemple de cette procrastination institutionnalisée. Les recrutements massifs réalisés après 2011 répondaient à une urgence sociale et politique. Quinze ans plus tard, la question n’est plus de revenir en arrière mais de redéfinir les missions de l’État, d’investir dans la numérisation, de favoriser la mobilité, de remplacer progressivement les départs à la retraite et d’améliorer la productivité des administrations. Or l’immobilisme coûte désormais davantage que la réforme elle-même.

Le déficit budgétaire suit exactement la même logique. Chaque année, les dépenses rigides absorbent l’essentiel des ressources publiques : salaires, intérêts de la dette et subventions. L’investissement public devient la variable d’ajustement. Autrement dit, la Tunisie économise aujourd’hui sur les routes, les écoles, les hôpitaux et les infrastructures numériques pour éviter de traiter les causes structurelles du déséquilibre. C’est la définition même de la procrastination : sacrifier le long terme pour préserver un confort politique de court terme.

La dette publique représente alors la facture du report permanent. Emprunter n’est pas nécessairement une mauvaise décision lorsqu’il finance des investissements productifs. Avec un taux de rendement supérieur au taux d’intérêt de la dette occasionnée. En revanche, emprunter pour couvrir des dépenses courantes revient à envoyer la note aux générations futures. Les pauvres, trahis par leurs aïeux.

Chaque dinar emprunté aujourd’hui réduit les marges de manœuvre de demain. Plus la dette augmente, plus les intérêts absorbent les recettes fiscales, réduisant encore la capacité d’investir. La procrastination produit ainsi une boucle autoentretenue : les retards d’hier rendent les réformes de demain encore plus douloureuses.

Le financement croissant de l’État par l’intermédiation bancaire, facilité par les interventions de la Banque centrale, ajoute une autre dimension au problème. Lorsque les banques préfèrent financer les besoins du Trésor plutôt que les entreprises privées, le crédit productif ralentit. Les économistes parlent d’effet d’éviction. Les entrepreneurs parlent plus simplement de crédits difficiles à obtenir. Les jeunes diplômés parlent d’absence d’emplois. Une même réalité, trois langages différents.

La recherche scientifique sur la procrastination apporte cependant une leçon étonnamment optimiste. Les chercheurs montrent que les procrastinateurs progressent lorsqu’ils cessent de fixer des objectifs abstraits pour construire des plans d’action précis.

Une méthode, appelée «contraste mental avec intentions d’implémentation», consiste à visualiser l’objectif, identifier l’obstacle principal puis définir exactement ce qui sera fait lorsque cet obstacle apparaîtra.

L’économie tunisienne pourrait s’inspirer de cette approche. Au lieu d’annoncer une réforme des subventions, fixer un calendrier public, transparent et irréversible. Au lieu de promettre la restructuration des entreprises publiques, publier les indicateurs de performance, les échéances et les responsabilités.

Au lieu de débattre indéfiniment de la masse salariale, de programmer sur plusieurs années une gestion prévisionnelle des effectifs. Les psychologues résument cette méthode en une formule : remplacer le «il faudrait» par le «quand ceci arrivera, nous ferons cela».

Les chercheurs observent, également, que l’exercice physique réduit la procrastination parce qu’il développe le sentiment de maîtrise. Les États ne vont évidemment pas s’inscrire dans une salle de sport. Mais ils peuvent créer des succès rapides. Réussir une première réforme limitée augmente la crédibilité nécessaire pour engager les suivantes. Les économistes parlent de séquençage des réformes ; les psychologues parlent d’auto-efficacité. C’est, au fond, la même idée.

La procrastination n’est donc pas seulement un travers individuel, elle peut devenir une culture administrative, une stratégie politique et, finalement, un modèle économique. Mais la science rappelle aussi qu’elle n’est pas une fatalité. Plus on attend, plus le coût augmente. Plus on agit tôt, plus l’effort est supportable.

La véritable question n’est plus de savoir si la Tunisie connaît les réformes nécessaires, elle les connaît depuis longtemps. La seule inconnue est de savoir combien de milliards de dinars supplémentaires il faudra encore payer pour continuer à remettre au lendemain ce qui aurait dû être entrepris la veille. γ

* Ph.D, Canada

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