La Tunisie, qui s’agite, réagit, commente, critique, s’emporte, s’organise, milite, accuse, attaque sur les réseaux sociaux, n’a rien à voir avec la Tunisie officielle, bureaucratique, institutionnelle, régalienne, qui publie des communiqués, ne réagit pas rapidement, réprime les plus téméraires, occulte les crises complexes, menace mais n’agit pas ou peu. Les exemples sont innombrables.
Sur les réseaux sociaux, les Tunisiens sont quasiment à la veille d’une révolte, comme celle de 2011, ou pire. Famine, soif, pauvreté, faillite, laisser-aller, incivisme, insécurité, despotisme, incompétence, isolement régional et international, nihilité, non-gouvernance. Ce n’est pas la Tunisie, c’est l’enfer qui a ouvert ses portes devant un peuple qui aspire à vivre dignement et librement, à s’épanouir économiquement, socialement et politiquement, à assurer l’avenir de ses enfants, à évoluer dans un environnement de création, d’innovation, d’ouverture sur le monde. Ceci n’est pas un rêve impossible, c’est une réalité vécue dans beaucoup d’autres pays proches de nous ; c’est même, en partie, ce qu’était la Tunisie avant 2011. Ce n’était, certes, pas le paradis, mais les jeunes Tunisiens ne mettaient pas leur vie en péril par milliers, ni les compétences leur avenir, pour aller chercher « une chance » sous d’autres cieux, parfois moins cléments que leur propre patrie, surtout avec la montée en puissance du racisme et de la xénophobie. Les opposants politiques et les militants des droits de l’homme n’étaient pas moins persécutés qu’aujourd’hui, mais ils faisaient plus de bruit et plus de mal au régime en place parce qu’ils avaient plus de poids dans la société. Aujourd’hui, ils ont peur de l’imprévu pouvant résulter d’un hyper-présidentialisme faisant cavalier seul et silencieux sur les grandes questions nationales qui enflamment le débat public, comme celle des flux massifs et inexpliqués de migrants clandestins subsahariens, obnubilé par des comploteurs et des saboteurs, non identifiés et libres, prenant en otage « le pain du peuple », impuissant face aux lobbys influents qui « paralysent l’administration et les rouages de l’économie nationale ». Qui sont-ils ? Pourquoi sont-ils indomptables ? Comment agissent-ils ? Toutes ces questions restent sans réponses. Hormis quelques communiqués laconiques, qui arrivent toujours trop tard quand la polémique a atteint son point culminant, les responsables administratifs et politiques fuient les médias, les interviews et autres conférences de presse, ne répondent pas à toutes les interrogations qui préoccupent l’opinion publique, se cantonnent dans leurs bureaux et dans leurs dossiers. Le résultat est désastreux : la confiance du citoyen dans les institutions s’érode et le travail de ces dernières est dévalorisé.
Alors, il y a lieu de s’interroger : pourquoi un aussi important pouvoir politique concentré dans une seule fonction n’arrive-t-il pas à déraciner les crises, à les contrecarrer ou à les contenir à temps avant qu’elles ne se transforment en « révolte » sur les réseaux sociaux ou qu’elles ne débouchent sur des mouvements de protestation populaire avec des routes coupées et des pneus incendiés ou des manifestations brandissant des slogans diffamants n’ayant rien à voir avec la prise de position politique ? Est-ce l’absence de dialogue et d’écoute ? La plus grande faille du système actuel, c’est sa communication, le culte du silence, un mutisme qui frise l’arrogance. A force de ne pas communiquer, de ne pas échanger avec les relais de l’information (les journalistes), de ne pas expliquer publiquement, de cultiver la fébrilité, l’individualisme, ce système n’est pas compris et, au final, il n’est plus entendu. Les sorties nocturnes du président de la république, ses menaces, il sait sûrement de quoi il parle, et ses injonctions ne suffisent pas. Le Président ne dit pas tout, il insinue. Et le flou ne convainc pas. Les propos d’un chef d’Etat doivent toujours être suivis de réactions, d’explications et d’analyses, au grand jour et à grande échelle, par les ministres, les élus, l’opposition, la société civile. C’est cette transparence qui permet de dénicher les failles du système, les raisons originelles des crises et les solutions à même de les résoudre, totalement ou en partie. La spéculation, le monopole, pour ne citer que ces deux phénomènes, il faut aussi les combattre par la publicité, il faut appeler les choses par leurs noms, la répression sécuritaire et judiciaire ne suffit pas. L’opinion publique doit savoir qui fait quoi et comprendre pour, d’abord, ne pas tomber dans le piège des rumeurs fallacieuses, —elles sont nombreuses et multiples—, et, ensuite, agir en toute responsabilité envers les fauteurs de troubles et les incompétents.
Les « mesurettes » ponctuelles auxquelles l’Etat a toujours recours pour éteindre les tollés provoqués par les pénuries et les polémiques n’ont, à ce jour, résolu aucune crise et ont, plutôt, contribué à dessiner l’image d’un régime incapable de fermeté et d’efficacité et en déclin. Un terreau favorable à la révolte.