Les «avatars» de la souveraineté

Le pire cauchemar des Tunisiens, depuis quelques semaines, a un visage : l’atteinte à leur souveraineté nationale.

Voilà qu’une frénésie s’installe. On ne veut plus de malheur sous prétexte malhonnêtement inventé. Tandis que le problème est devenu l’objet de beaucoup de fantasmes et que s’efface l’acceptation de la «réalité mondialisée», se répand une recherche éperdue du coupable. La souveraineté nationale n’est d’ailleurs qu’une des facettes du sentiment d’insécurité identitaire dont la colère populaire a été la caisse de résonance.

Loin du petit jeu d’analyse sémantique auquel se prêtent plusieurs «têtes pensantes» avec la complicité moutonnière de quelques médias et qui apparaît bien dérisoire au regard de la gravité de la question, il est inutile de disputailler. Mais, face à l’ampleur des surenchères, j’ai jugé nécessaire d’intervenir en vue de clarifier les choses et d’aborder de façon réaliste le concept de «souveraineté» en tenant compte bien évidemment des évolutions intervenues au niveau de la signification de ce concept en général, et de sa «mondialisation» en particulier, et les mécanismes qui doivent être mis en œuvre pour que l’exercice du «pouvoir souverain» embrasse la sécurité, la culture, la décision politique et l’autorité du peuple, domaines hautement symboliques et particulièrement exposés aux influences, aux ingérences et aux convoitises extérieures.

Je suis parfois gagné par la perplexité en écoutant des «intellectuels» tunisiens m’expliquer comment ils ont vécu les derniers événements dans la région maghrébine, comme un désastre, un tsunami qui a aboli les valeurs et emporté les repères de notre «souveraineté nationale». Ils incarnent aveuglément une certaine vérité de notre misérable quotidien : le délire comme exaltation des passions nationalistes, la frivolité comme contestation radicale de l’autre étranger et le narcissisme comme revendication du monopole de l’honneur patriotique et la représentation du peuple contre les «ingérences des voisins». C’est qu’on assiste à un déferlement de clowns «bien-pensants» et d’interprètes du nationalisme hauts en couleur, qui font semblant de comprendre ce qui se passe dans les coulisses. Pourtant, dans un monde ouvert et globalisé, leurs interprétations sont vite éventées et leurs idées courtes encore plus vite dépassées.

Dans un monde globalisé et nouvellement hiérarchisé, la souveraineté nationale a complètement changé de définition. Elle a acquis une dimension beaucoup plus importante que celle qui la confine dans les sentiers battus des traditions figées et des clichés paralysants. La libre circulation des inventions scientifiques et technologiques a imposé à tous les secteurs l’ouverture en tant que règle fondamentale afin que soient abolies les barrières. Il faudrait, donc, choisir d’être en prise directe avec le monde, d’opter pour l’ancrage dans ses transformations en prenant le risque d’y laisser des plumes. Mais redéfinir la souveraineté nationale pour la mettre sur cette nouvelle orbite ressemble, dans une société barricadée face aux influences les plus fertiles, aux travaux d’Hercule. Il faut, à la fois, beaucoup d’énergie et de patience pour y arriver et vaincre les conservatismes. Malheureusement, comme souvent dans l’Histoire, la montée des extrêmes s’accompagne d’un effet miroir. À la radicalisation des chantres de la souveraineté traditionnelle, attachés à une fixation protectionniste, répond celle des mondialistes, dont le glissement exagéré à droite et les positions très libertaires tranchent dangereusement avec les méthodes savamment réformatrices.

Je comprends que mes propos puissent susciter des réserves, voire une levée de boucliers dans une scène intellectuelle et politique en désarroi. Mais dire la vérité qui blesse contribue à assagir notre rapport aux derniers événements dans le monde.

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