Le monde est retombé aux bas-fonds de la régression morale, au point qu’on peut se demander si nous ne sommes pas revenus aujourd’hui aux années trente, quand la plus avilissante entreprise de haine conçue par l’humanité était présentée comme le paradis et que le nazisme et le fascisme passaient pour des solutions révélées. Quand les fantômes de l’histoire s’invitent aux balcons de notre quotidien, on découvre qu’on est situé dans un espace où une série de portraits continue de nous provoquer, pour autant qu’on veuille les contempler. Dans cette fresque profondément tragique où l’arrogance, la diabolisation, les crimes, les tueries, les guerres, les génocides et les idées les plus sottes peuvent donner de populistes «leaders» politiques, le seul maître est le temps, impossible à dompter, il dévale comme un torrent. Son cours est encore plus implacable dans un monde soumis au syndrome impitoyable du recommencement. On se croit replongé dans «Une jeunesse au temps de la Shoah» de Simone Weil, «Le soldat est aveugle» de Curzio Malaparte, «Au revoir là-haut» de Pierre Lemaitre ou dans «Em» de Kim Thúy et «Voyage au bout de l’enfer» d’Eric M. Corder sur les horreurs de la guerre où couvent des génocides effroyables. La littérature témoigne sans théoriser et convainc sans militer.
Le génocide à Gaza a invité cette vérité aux balcons de l’horreur. Fallait-il le dire ainsi, et à ce moment précis de la folie humaine ? Absolument. Parce que cette vérité devrait être un antidote à l’un des périls de l’actuelle situation mondiale dirigée par les nouvelles forces du mal. Qui aurait cru qu’on pourrait un jour recommencer de brosser des portraits aussi impitoyables que ceux de Néron, Caligula, Gengis Khan, Hitler, Pol Pot, Sharon… qui se prenaient pour «seuls maîtres après Dieu» ? Ce n’est pas nouveau, mais cela surprend chaque fois.
Ils nous ont fait croire que le destin du vingt et unième siècle se joue autour de la liberté individuelle, l’indépendance de tous les peuples, la paix universelle et les droits de l’homme. La société humaine n’acceptera plus le colonialisme comme au dix-neuvième siècle ni le totalitarisme comme au vingtième siècle. Mais sous le feu de la vérité, le mensonge finit par mourir complètement. Le système des Nations unies, établi en 1945 à la suite de la défaite des nazis, est fondé sur les valeurs universelles et, au fondement de ces valeurs, impérieusement, ne pas permettre les guerres et ses horreurs. Or, c’est bien l’inverse qui s’est produit. Ce constat tient de l’évidence, mais il est nécessaire de le rappeler, alors même que les fléaux, qui ont détruit le nazisme et le fascisme, influencent profondément leurs nouveaux héritiers. L’histoire retiendra de ces héritiers qu’ils ont torpillé l’ordre international établi par le «nouveau monde libre» au lendemain de la défaite d’Adolf Hitler, puni par là où il a péché.
Les esprits les plus affûtés agitent le spectre d’un débordement majeur imminent. Même si on ne peut être complètement d’accord avec eux quand ils minimisent la capacité des autres puissances, comme la Chine, à éviter un éventuel désordre général, on ne peut, connaissant la complaisance, voire l’aveuglement de l’Europe envers Hitler et les nazis avant 1939, que s’incliner devant leurs analyses éblouissantes sur ce qui est en train d’arriver.
En fait, le plus grand défi mondial actuel consiste en notre capacité à respecter le droit international. On ne peut plus se contenter de voir ce droit, prisonnier du cadre théorique et philosophique, ou comme un objet de justification hégémonique. Il n’est pas du tout facile de tirer profit de ce droit sans un nouvel ordre mondial qui repose sur les valeurs universelles en respectant les principes de différence et d’altérité.