L’IA, antidote au populisme ?

Par Moktar Lamari, Ph.D,

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Ou comment les chatbots de l’IA pourraient faire ce que Zine El-Abidine Ben Ali n’a jamais réussi : calmer le peuple, réduire le populisme primaire et défaire les extrémismes, et cette polarisation qui les oppose frontalement…
Il y a quinze ans, la Tunisie a offert au monde un spectacle inédit : un peuple qui renverse son dictateur à coups de tweets et de vidéos Facebook. Mohamed Bouazizi s’immole, la toile s’embrase, Ben Ali prend l’avion. Facebook a récupéré la révolte et poussé indirectement le dictateur Ben Ali, à la sortie, par la petite porte de l’histoire…
Le printemps arabe était né, et avec lui une certitude quasi religieuse : les réseaux sociaux allaient libérer l’humanité des dictateurs. 15 ans après, le bilan est discutable, voire faux.

Quinze ans plus tard, le bilan donne le vertige
La Tunisie, berceau de cette révolution numérique autant que politique, navigue entre une économie en lambeaux et surtout une sphère publique en ligne qui ressemble moins à une agora grecque qu’à un souk en feu.
Facebook y est moins un espace de débat qu’un ring de boxe où s’affrontent complotistes, nostalgiques de la dictature, islamistes reconvertis en influenceurs et libéraux qui pleurent la Constitution de 2014 à grand renfort de stories Instagram.
Bienvenue dans l’ère de la polarisation numérique. Et bienvenue dans le problème.

La machine à fabriquer des enragés
Voici ce qu’il faut comprendre sur les réseaux sociaux, et que personne ne vous dira poliment : leur modèle économique repose sur votre colère. Facebook, TikTok, X — anciennement Twitter, éternellement toxique — gagnent de l’argent en captant votre attention.
Et rien ne capte l’attention comme l’indignation, la peur, ou la conviction que l’autre camp est dirigé par des idiots dangereux.
Résultat : l’algorithme favorise systématiquement les contenus les plus inflammatoires.
En Tunisie comme ailleurs, ce sont les positions les plus extrêmes qui se propagent le mieux.
Le post raisonnable qui nuance ? Il disparaît. La vidéo qui hurle au complot sionisto-maçonnique contre le dinar tunisien ? Elle fait le tour du pays avant le déjeuner.
Les chercheurs ont mesuré le phénomène : les réseaux sociaux surreprésentent massivement les extrêmes — droite radicale, gauche radicale, théories du complot — par rapport à la population réelle.
En clair, votre fil d’actualité vous donne une image de la société tunisienne nettement plus cinglée qu’elle ne l’est réellement. Rassurant ? Pas vraiment, car cette distorsion finit par devenir réalité à force d’être intériorisée.

L’imprimerie, TikTok et l’IA : même combat ?
Chaque révolution médiatique reconfigure le pouvoir. L’imprimerie a permis à Luther de contourner l’Église. La radio a permis à Hitler de contourner la démocratie.
Les réseaux sociaux ont permis aux Tunisiens de contourner Ben Ali — avant de permettre aux démagogues de toute obédience de contourner la vérité.
Mais voilà qu’arrive une nouvelle révolution : les chatbots d’intelligence artificielle. ChatGPT, Gemini, et leurs cousins. Et la question qui mérite qu’on s’y arrête, le thé à la menthe en main, est la suivante : ces outils vont-ils aggraver la cacophonie ou, surprise, la calmer ?
Des chercheurs sérieux — le genre qui publie dans le Financial Times plutôt que sur des groupes WhatsApp — ont analysé des dizaines de milliers de réponses produites par les principaux chatbots sur des questions politiques et sociétales.

L’IA fabrique des centristes, moins d’extrémistes
Leur conclusion est contre-intuitive : contrairement aux réseaux sociaux qui poussent vers les extrêmes, les IA poussent vers le centre.
Pas parce qu’elles sont programmées pour être ennuyeuses — quoique. Mais parce que leur modèle économique est fondamentalement différent. Une entreprise qui vend un outil d’IA à des professionnels, des étudiants, des chercheurs, a tout intérêt à ce que cet outil soit précis et fiable.
L’inexactitude coûte des clients. Le sensationnalisme fait fuir les entreprises. À la différence de Facebook, qui vous veut en rage, ChatGPT a intérêt à vous rendre intelligent — ou du moins à en donner l’impression convaincante.

Grok contre les complotistes : le match inattendu
Le détail savoureux de cette histoire ? Même Grok — le chatbot d’Elon Musk, ce milliardaire qui a transformé Twitter en tribune pour l’extrême droite mondiale — a été pris en flagrant délit de fact-checking de son propre patron.

L’IA contredisant son créateur : voilà qui aurait fait sourire Voltaire.
Les études montrent que les chatbots refusent quasi systématiquement de valider des théories complotistes — élections truquées, vaccins dangereux, et sans doute, si on leur posait la question, la thèse selon laquelle le FMI serait responsable du prix des tomates à Tunis. Là où les réseaux sociaux amplifient ces croyances, l’IA les tempère.

Optimisme prudent pour un pays échaudé
Attention : la Tunisie a appris à se méfier des révolutions promises. On nous a vendu l’internet libérateur, les réseaux sociaux démocratiques, la blockchain transparente. À chaque fois, la réalité a rattrapé l’enthousiasme.
L’IA n’est pas une panacée. Les chatbots peuvent se tromper, être manipulés, évoluer selon les intérêts de leurs propriétaires. Et l’accès à ces outils reste inégal dans un pays où une partie de la population peine encore à accéder à une connexion correcte.
Mais pour la première fois depuis longtemps, une révolution technologique semble pousser dans la direction opposée à la polarisation.
Ce n’est pas rien. C’est même, pour un pays qui a tant donné et tant souffert au nom de la liberté d’expression, une nouvelle qui mérite qu’on y prête attention — entre deux scrolls rageurs sur Facebook.

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