Ons Jabeur-Rawaa Tlili, portraits croisés : Yes we can !

Leur chant brise les ténèbres, enchantant le public et rythmant une marche victorieuse. Toutes deux ont en commun de hisser haut les couleurs nationales, et de voler très, très haut dans le ciel de la haute compétition. La ministre du bonheur Ons Jabeur et l’Hercule du Handisport Rawaa Tlili crèvent l’écran, déterminées à ne pas céder un pouce de terrain.

«Pourtant, les médias ne braquent pas assez les projecteurs sur nous, regrette cette dernière. Ils ne nous «exposent» qu’épisodiquement, et s’intéressent à nous uniquement au moment des Jeux. Après, c’est fini. Pourtant, le soutien moral est très important. Ces choses m’avaient beaucoup affectée avant car je voulais montrer qui j’étais. Les gens doivent savoir qu’on a des champions en or, et qu’on sait se surpasser. Viser les records du monde, c’est très difficile, a fortiori quand on arrive à un stade où on est en concurrence avec soi-même».

Pourtant, des records du monde, Tlili en a battu un bon paquet, la «chercheuse d’or» restant l’une des athlètes les plus titrées du sport national avec ses 8 médailles d’or paralympiques, dont 5 consécutives en lancer du poids. La championne du monde du lancer du disque et du poids (F40 et F41) a décroché au mois de juillet dernier l’or au meeting international d’Ostrava, en République tchèque.

 

Métaphore de la soif de vaincre

Comme son nom l’indique, Rawaa est fatalement formidable. La fille de Gafsa âgée de 37 printemps n’en est pas manifestement au crépuscule de sa carrière, loin s’en faut. Ses 51 kg tout en muscles et volonté l’ont propulsée au rang de super-championne mondiale paralympique.

Depuis ses débuts internationaux en 2006 dans la catégorie seniors aux Mondiaux d’athlétisme handisport à Assen, aux Pays-Bas, où elle a remporté une médaille de bronze au lancer du poids F40, Tlili n’a pas arrêté son combat. En un peu plus de deux décennies pleines, son palmarès paralympique compte des breloques de toutes les couleurs. Une moisson exceptionnelle.

Ainsi, ses premiers Jeux paralympiques à Pékin en 2008 la voient décrocher une médaille d’argent au lancer du poids F40 et une médaille d’or au lancer du disque dans la même catégorie, établissant un nouveau record du monde à 8,95 m.

En 2021, comble du paradoxe, en rentrant de la capitale nippone où elle participait aux Jeux paralympiques, l’athlète qui passe pour une figure familière des pistes à travers le monde découvre que, pour toute récompense, on a suspendu son salaire d’animatrice sportive. Motif invoqué : sa longue absence sur son lieu de travail, le Centre pour insuffisants moteurs de la Marsa.

«On m’a dit que je devais me présenter régulièrement sur mon lieu de travail. Pourtant, ma position de sportive d’élite aurait dû m’exempter d’aller exercer comme animatrice sportive, relève-t-elle. Malgré tout, j’étais allée tirer ma situation au clair auprès de la direction du Centre pour leur dire que, compte tenu de mes engagements de sportive d’élite, je ne pouvais pas m’y présenter chaque jour. Résultat : on m’a refusé la validation de ma reprise. Depuis, mes copains de l’équipe nationale des sportifs à besoins spécifiques et moi-même, on s’est mis d’accord pour rejeter d’assurer la reprise tant qu’on ne nous aura pas délivré les autorisations chaque fois que nous partions en stages et entraînements, y compris dans notre pays. Autrement, il risque de devenir impossible d’assurer le nombre d’heures d’entraînement nécessaires à un athlète d’élite. Cela risquait à la longue de devenir lassant, stressant même : pas d’autorisations nécessaires pour s’absenter, pas de possibilité de travailler sereinement. Ce fut surtout à Soumaya Boussaïd de tenir bon avec moi. Notre fédération allait écrire à la tutelle que nous refusions d’assurer la reprise du travail d’animatrice sportive».

Bref, il a fallu l’intervention du ministre des Sports pour mettre de l’ordre dans ce «bazar». Il n’en reste pas moins qu’au-delà de ce happy-end, les sportifs à besoins spécifiques doivent être sponsorisés et sécurisés quant à leurs sources de revenu afin de se consacrer tranquillement à leurs performances et à la compétition. Rawaa Tlili illustre en tout cas parfaitement cette nécessaire protection sociale dont doit être entourée une championne du monde de cette dimension se voulant l’avocate d’un sport qui lui tient à cœur : «Il faut penser à l’avenir de notre discipline. Il faut qu’une nouvelle génération émerge. Pour l’instant, les médailles sont remportées par les anciens».

Poursuivant sa chasse aux records mondiaux, la splendide athlète sudiste qui porte la sincérité et la simplicité des gens de cette région de notre pays comme une marque déposée défend fièrement les couleurs de la Tunisie et se projette d’ores et déjà vers les prochains Jeux paralympiques. A Paris en août-septembre 2024, elle a conquis deux médailles d’or en catégorie F41 : l’une au lancer du poids (10,40 m) et l’autre au lancer du disque (36,55 m).

Curiosité : la marque de fabrique de Rawaa, c’est sa teinture blonde. «Je mets toujours cette couleur avant les Olympiades. C’est mon porte-bonheur, c’est ma marque de fabrique. Beaucoup de gens savent que je me teins les cheveux de la couleur de ma médaille», raconte-t-elle.

La témérité de l’indestructible et inusable «Bent Bladi», une femme comme mille hommes, va immanquablement continuer à l’habiter et lui permettre de vaincre l’usure du temps. D’ores et déjà, elle devient la métaphore par excellence de la soif de vaincre. Quelle leçon pour toutes les femmes longtemps invisibilisées !

 

Un message d’inspiration

Triple finaliste en Grand Chelem et ex-n°2 mondiale, Ons Jabeur est l’archétype même de la championne qui fait des émules et sert de publicité et de caisse de résonance à la discipline qu’elle pratique. Elle a fait aimer le tennis à tous ceux qui n’ont jamais touché une raquette, ou mieux encore, à tous ceux qui n’ont jamais suivi un seul match de la balle jaune.

«Je sais que de plus en plus de parents inscrivent leurs enfants dans des clubs, constate-t-elle avec beaucoup de fierté. Tant mieux si mes performances incitent des jeunes ou des moins jeunes, filles et garçons, à jouer au tennis en Tunisie, mais aussi dans d’autres pays arabes».

En Tunisie, tout le monde est derrière l’enfant de Ksar Helal. On ne jure que par son nom, on scrute les horaires de ses sorties, on veille devant la chaîne sportive BeIn Sport pour suivre en live le défi renouvelé qu’elle pose à ses rivales, on est transporté de bonheur après chacun de ses succès. Bref, la belle tenniswoman aujourd’hui âgée de 31 ans est devenue un phénomène, et des plus jeunes aux plus âgés, on est gagné par la «Onsmania».

«Je ne pense pas que le tennis soit un jour plus populaire que le football en Tunisie, mais je sais que de plus en plus de gens suivent mes matches, même des personnes qui ne connaissent pas bien le tennis, se réjouit-elle. Avant la pandémie de la Covid, on m’avait montré des images de cafés dans lesquels des Tunisiens suivaient mes rencontres. Ils restaient une heure et demie devant la télé, jusqu’à la fin du match. Cela me faisait vraiment plaisir.»

Par ses amortis (sa spécialité), coups droits, revers et lobs astucieux, la jeune dame mariée depuis 2015 à son préparateur physique, l’ancien champion d’escrime Karim Kamoun, défend les couleurs de la Tunisie, son image dans le monde et son prestige. Après un si long chemin et des sacrifices incalculables, elle touchait au but le 14 octobre 2021 en intégrant le Top 10, l’objectif qu’elle avait longtemps caressé. Ses 47 victoires cette année de grâce 2021, record absolu, l’ont sans doute autorisée à exaucer le rêve de grimper parmi les dix meilleures joueuses de la planète. Mieux, elle deviendra vite numéro deux mondiale.

«C’est un rêve qui devient réalité, commenta-t-elle sur le coup. C’est quelque chose que je voulais. Je crois que mon jeu s’est amélioré, tactiquement, mais aussi physiquement. Je gère beaucoup mieux mes efforts. Je suis quelqu’un de rigoureux, je ne sors quasiment jamais. Mentalement, j’ai aussi progressé, je suis encore plus concentrée sur mon jeu. Il y a encore beaucoup de choses que je dois améliorer. Au fil du temps et avec l’expérience que je commence à avoir, je suis de plus en plus confiante en moi et en mes capacités. Désormais, je suis plus costaude. Je suis devenue plus performante et plus décisive. Je suis très heureuse, il y a beaucoup d’émotion, mais je dois rester calme. J’espère pouvoir inspirer la nouvelle génération.»

La première joueuse du monde arabe, hommes et femmes confondus, à accéder au deuxième rang mondial avait longtemps cru qu’elle allait s’engouffrer dans la brèche et croquer le leadership. Malheureusement, la contrainte rencontrant la légende, la magie n’opéra plus au moment d’écrire l’histoire. Jabeur perdit ses trois finales de Grand Chelem : en juin 2022 à Wimbledon face à la Kazake Elyna Rybakina, en août 2022 à l’US Open contre la Polonaise Iga Swiatek, et en juillet 2023 de nouveau à Wimbledon devant la surprenante Tchèque Marketa Vandrousova. Mais c’est surtout ce dernier «couac» qui lui laissa le plus de regrets, ouvrant une plaie qui n’allait plus jamais se refermer.

Il n’en reste pas moins que, pleins d’optimisme, de volonté d’avancer, de progresser et de positiver, ses messages inspirent les Tunisiens. Ils font incontestablement d’Ons une leader sportive et, qui sait peut-être bien un jour, leader politique reprenant à sa façon le slogan «Yes we can !»

Ons s’accorde depuis le mois de juillet 2025, le temps de mettre au monde un poupon longtemps attendu et d’inaugurer son Académie de tennis aux Emirats, une pause qui a tous les airs d’une tranquille retraite.

Largement mérité pour une sportive qui nous a fait tant rêver, et fait aimer notre pays aux quatre coins de la planète.

Salut Championnes !

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