Wafa Bettaïeb, une aventure de… 33 ans à la tête de l’ESCB : «Le sport féminin vit un contexte catastrophique»

C’est la doyenne des président(e)s des associations sportives. Trente-trois années d’exercice passionné de ce bénévolat lui confèrent un statut unique fort envié. La vocation est d’autant plus insolite et tout à la fois exaltante qu’elle concerne un club cent pour cent féminin, et que notre Présidente avec un P majuscule en fut la fondatrice, le 23 octobre 1993. Ce sacerdoce va au demeurant se prolonger jusqu’en 2028 au moins, date à laquelle sera convoquée une énième assemblée générale élective.

Bref, qui dit Espoir Sportif du Cap Bon dit Wafa Bettaïeb dont le nom et le parcours s’identifient parfaitement à cette association installée à Nabeul et qui encadre 350 sportives. Dernièrement, en marge des festivités de la Fête de la Femme, elle fut de nouveau honorée pour l’ensemble de son œuvre par le ministère de la Famille, de la Femme, de l’Enfance et des Personnes âgées, à côté de douze autres femmes.

 

Pour ceux qui ne vous connaissent pas, qui est Wafa Bettaïeb ?

Je suis enseignante d’éducation physique et sportive depuis 1984, et je viens de prendre ma retraite il y a quelques mois. Née le 15 juin 1963 à Annaba, en Algérie où mon père travaillait, j’ai fait des études à l’ISSEP de Sfax spécialité natation. Toute jeune, j’ai fait de la gymnastique durant cinq ans.

Comment êtes-vous venue à l’ESCB ?

En fait, je n’y suis pas venue, mais j’ai plutôt participé à mettre au monde ce joli poupon un certain 23 octobre 1993. Il manquait à la ville de Nabeul une association capable de rassembler toutes les jeunes filles aimant le sport. Or on connaît le caractère pionnier de la capitale du Cap Bon en matière de droits et d’acquis de la femme. Déjà dans les années 1960-70, le Stade Nabeulien comptait une belle équipe féminine de basket-ball capable de rivaliser avec les meilleures. Avec Hamadi Atrous, le grand sportif et mécène originaire de Grombalia, et avec feu Mohamed El Fahem, l’idée ayant mûri, il nous fallait la concrétiser. Nous devions aller chercher le visa de création auprès du gouverneur Si Abdelwahab Jemal qui allait par la suite présider la fédération nationale de football, lequel insista afin que cette association porte le nom de « Cap Bon ». Hamadi Atrous proposa l’appellation Espérance Sportive du Cap Bon. Mais, n’étant pas supportrice de l’Espérance, je lui ai sèchement répliqué qu’il vaudrait mieux que notre club porte les valeurs de l’Espoir, sportif s’entend, de toute une région. Et c’est ainsi que le patronyme Espoir Sportif du Cap Bon fut adopté et validé.

Comment s’est faite l’évolution du club ?

Longtemps, nous avons abrité plusieurs spécialités et disciplines sportives. Nous avons pu enrichir le panorama sportif de la région et former de grandes championnes. Grâce à des dirigeants dévoués à la cause du sport féminin, Fayez Laâmouri et Mongi Berbouch, en plus de Atrous et El Fahem qui faisaient office de présidents d’honneur, l’ESCB s’est énormément développé, acquérant une dimension unique en matière de sport féminin. Malheureusement, avec la régression du financement du sport, notamment celui féminin, nous avons dû revoir nos ambitions à la baisse. Cela nous amène aujourd’hui à concentrer nos activités sur une seule discipline de laquelle la ville de Nabeul tire tout son aura sportif, le basket-ball. Nous comptons désormais huit catégories allant des poussines et benjamines, Ecoles A et B… jusqu’aux seniors. En tout, ce sont 350 licenciées qui sont inscrites, sans parler de l’Académie et du Centre de promotion.

Il n’en reste pas moins que l’ESCB demeure un club à titres…

Au fond, nous avons toujours misé sur les jeunes : la preuve, ces catégories ont ramené la bagatelle de 69 trophées nationaux. Je suis très exigeante et soucieuse que la même qualité de travail soit assurée. Chez les seniors, le palmarès d’El Amel compte un Championnat arabe 2010 au Maroc, deux Championnats de Tunisie 2008 et 2022, et six Coupes de Tunisie 2008, 2010, 2015, 2016, 2020 et 2022.

33 ans sans interruption à la tête de votre club ! Dites-nous, quel est le secret de cette rare longévité ?

La passion, l’amour du sport. Quand je vois nos joueuses heureuses et épanouies, avec en sus la réussite scolaire, je deviens la femme la plus heureuse au monde. L’Espoir du Cap Bon, c’est une partie de ma chair, toute ma vie, la famille pour laquelle j’ai sacrifié tout ce que les autres ont coutume de faire. C’est pour moi comme un bébé que je cajole amoureusement. Il fallait certes surmonter les nombreux moments de lassitude, d’abattement, de déception… Résister et avoir le souffle long. Il fallait aussi aller courageusement frapper aux portes des ministres de tutelle, des autorités locales et régionales, des hommes d’affaires et des mécènes et sponsors pour chercher le budget qui manque. Avec un seul objectif en tête : permettre aux jeunes filles de s’adonner à leur sport favori, au même titre que les garçons du reste. Je suis convaincue que toute discrimination qui favorise les garçons dans la pratique du sport doit être éradiquée car elle n’a pas sa raison d’être.

Qu’est-ce qui distingue l’ESCB et vous pousse à rester aussi longtemps ?

L’esprit de famille et l’ambiance conviviale. Ici, les joueuses se sentent en sécurité, elles sont chez elles. Notre joueuse Rym Ben Ameur, une cheville ouvrière, a débarqué à l’Espoir alors qu’elle n’avait que 10 ans. A présent, elle a 44 ans, mais notre capitaine continue de jouer tout en entraînant les cadettes et les juniors. Elle poursuit passionnément l’aventure avec l’ESCB.

Comme chaque chose a une fin, après un aussi long bail (33 ans, quand même), comptez-vous passer le témoin bientôt ?

Si je pars, j’ai peur que l’Espoir périclite, qu’il lui arrive ce qui était arrivé à son voisin, le Stade Nabeulien qui donne parfois l’impression d’agoniser. Tout le monde vous dit aujourd’hui qu’il n’y a plus d’argent. Les mécènes se font de plus en plus rares. Les Mohamed El Fahem, Raouf Rekik, Bechir Hadidane, Samir El Banna… ont longtemps permis de maintenir le club à flot. Aujourd’hui, Nabil Limaiem, Raef Chouikh, Sahbi Fekih, Zeineb Ben Sassi et Lotfi Bettaïeb apportent leur science de l’encadrement. L’argent étant le nerf de la guerre, nous attendons que les subsides arrivent pour pouvoir participer au Championnat arabe au mois de septembre prochain en Egypte.

A propos, de quel ordre est votre budget ?

Près de 100 mille dinars. La subvention ministérielle cette année est de 11,5 mille dinars, alors que d’habitude, nous touchons 12 mille. Comparé à celui du Club Sportif Sfaxien, par exemple (350 mille dinars), notre budget nous donne du mal pour, entre autres tâches, retenir nos meilleures joueuses. Néanmoins, nous continuons de faire de la résistance. La difficulté de notre tâche la rend encore plus exaltante. Nous allons bientôt disputer la Supercoupe de Tunisie contre le CSS, et comptons comme de coutume lui mener la vie dure. Mais il n’y a pas que cela. En tant qu’association sportive, nous accordons au volet social le plus grand intérêt. Il faut avouer que les parents ne sont généralement plus ceux d’autrefois. De la sorte, nous sommes régulièrement confrontés à un tas de problèmes sociaux : des joueuses issues de familles où les parents sont divorcés, d’autres qui vivent dans le besoin… Dès lors, notre tâche n’est plus simple pour pouvoir retenir nos joueuses face à la tentation de partir dans des clubs contre de meilleures conditions financières. Le cas de Hamrouni qui, à bientôt 33 ans, reste toujours très «courue» par les autres clubs.

De petites poches de résistance qui continuent d’empêcher les jeunes filles de pratiquer le sport, y en a-t-il toujours ?

En fait, cela devient de plus en plus rare. Au départ de l’aventure, je me rappelle, il nous fallait vaincre les préjugés qui veulent que la place naturelle de la femme soit le foyer, la cuisine, l’éducation des enfants… Certes, depuis le 13 août 1956 et la promulgation du Code du statut personnel (CSP), la femme tunisienne s’est largement émancipée, acquérant des droits jusque-là inimaginables pour le monde arabo-musulman. Mais il fallait consacrer ces droits, les «rafraîchir» et les rappeler tout le temps afin que les obscurantistes ne soient pas en mesure de les bafouer. A bien y réfléchir, on sait que notre pays a malheureusement traversé une parenthèse où il a dû se prémunir contre un mouvement de régression et éviter à la femme de basculer dans le moyen-âge.

Comment voyez-vous l’avenir d’El Amel ?

Avec un peu plus de soutien financier, mon club peut aller très loin et dominer la scène nationale. Malgré les partis pris et les influences occultes qui tendent à rouler pour tel ou tel club, la qualité de notre travail discret au sein des jeunes catégories reste un gage de sécurité pour l’avenir. Nous possédons une excellente pépinière, et ce facteur vaut à coup sûr toutes garanties possibles et imaginables.

Et l’avenir du sport féminin ?

La situation de ce secteur est franchement catastrophique, et je ne vois pas comment elle peut un jour s’améliorer. Le foot s’accapare tous les droits et toutes les subventions publiques et dons des mécènes et des particuliers, alors que le sport féminin et les disciplines individuelles sont condamnés à la portion congrue. Ce n’est pas normal !

Enfin, estimez-vous avoir été suffisamment récompensée de votre engagement exemplaire en faveur du sport, celui féminin en particulier ?

Dieu merci, j’ai été honorée par le Président Kaïs Saïed en 2020. J’ai reçu le premier Prix présidentiel 2000 des mains de l’ancien président Ben Ali. J’ai été décorée en 2016 des insignes du Mérite olympique. J’ai eu affaire à une bonne quinzaine de ministres des Sports qui m’ont généralement soutenue dans mon effort. Je ressens une immense satisfaction rien qu’à entendre les gens citer l’ESCB comme un modèle et comme une référence. Que puis-je espérer de plus ?

Propos recueillis par Tarak Gharbi

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