Par ce temps de radicalisation tous azimuts et devant le déluge de contre-vérités qui nous tombe dessus, je pense qu’il est temps d’oser, de faire tranquillement triompher une voie raisonnable et d’établir les faits pour donner une analyse cohérente, vraisemblable, sans dommage trop grand pour l’idéal d’objectivité dont le propre, par essence, est de n’être jamais atteint.
Il suffit de promener un miroir le long de notre quotidien pour savoir combien notre société est paranoïaque, où chacun se voit assiégé par ses fantasmes en traquant l’abjection, sur fond d’incivisme et d’irrespect, jusqu’au ridicule. Pis, plusieurs sont tombés dans une pathologie obsidionale, voyant des ennemis partout. La nuance, la mesure, l’équilibre, l’honnêteté, la bonne foi, la bienveillance et même le patriotisme sont devenus aux yeux de la plupart des citoyens, des mots obscènes.
Je n’ai jamais hésité à parler, dans cette rubrique, de perte de contrôle, d’emballement, voire d’affolement de notre société depuis 2011. Elle est devenue le théâtre d’une cruelle collision d’agendas, qui donne à voir toute l’étendue du cynisme et de la duplicité des acteurs. Le débat d’idées n’a plus bonne presse. Ne parlons pas de la liberté d’expression qui a tôt fait de tourner au blasphème. L’heure est, désormais, aux surenchères, aux mauvais calculs, aux conflits. Au lieu d’appeler à la raison pour arbitrer les querelles, les gens défendent des intérêts étriqués en se livrant à des pratiques gavées de misérabilisme ambiant. L’effondrement est devenu si profond qu’il nous donne, comme disait Albert Einstein, «une idée de l’infini».
Le problème, il est vrai, n’est pas nouveau. Il est même au cœur de débats depuis plus de quinze ans. Mais nous devons lui restituer une part de son actualité en le situant au sein des processus moraux et éthiques qui l’ont fait passer rapidement du stade des «actes isolés» à celui, plus inquiétant, de la triste réalité quotidienne. Aujourd’hui, toutes ces perversions s’accélèrent rapidement. Plus ou moins voilées. Plus ou moins mêlées. Plus ou moins naïvement célébrées. Cette «anarchie spontanée», selon le terme de l’historien Hippolyte Taine, est d’autant plus odieuse qu’elle se manifeste dans le lâche confort de la liberté individuelle. Il va sans dire que La liberté est une condition élémentaire de la vie sociale développée. Mais elle peut en devenir l’ennemie lorsque, loin de respecter l’autre, d’accepter sa différence, de comparer ou d’évaluer, elle agresse délibérément et se laisse gagner par l’imbécillité la plus hargneuse. Si le phénomène n’a pas encore renversé les tables dans le pays, il faut reconnaître qu’il progresse partout autour de nous. Il aurait été miraculeux, dans ces conditions, que les principaux ciments qui assurent la cohésion de la société ne se désintègrent pas. Pendant que l’ossature disparaissait, les fractures se sont élargies et l’incroyable délitement de la société s’est accéléré sur fond d’incivilité et de brutalité incontrôlable. Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites.
Alors que la mobilisation des ignorants, la diffusion des mensonges et l’extension d’une fainéantise intellectuelle désastreuse couvrent de plus en plus les rares appels à la raison, que sommes-nous en train de faire de notre société ? N’est-il pas temps, à ce stade de décrépitude, de chercher les moyens de nous ressaisir enfin ?
Dans cette «collectivisation» de l’abjection, dans cette «démocratisation» de l’ignorance, dans ce permis de se prêter à des jeux de posture dans une société déboussolée. Entre les extrêmes, entre l’outrecuidance de l’ambition libertaire et l’inhibition de la confiance dans les lois dites de «moralisation», il appartient aux «sages» d’ouvrir des voies plus sûres, d’installer raison et réflexion.