Quand une vidéo embrase un pays

Il y a des leçons que chacun devrait retenir des expériences passées ou des exemples venus d’ailleurs. A l’ère du numérique, en l’occurrence celle de l’Intelligence artificielle, qui d’entre nous ignore encore que « la vérité » peut avoir divers visages et diverses voix et qu’elle peut être manipulée, fabriquée, défigurée et instrumentalisée. L’impossible n’existe pas avec l’IA, c’est le possible, le réel, ce qui est conforme à l’entendement, à la raison, aux normes, aux valeurs morales, à l’admissible qui sont menacés de manipulation, de travestissement, d’étouffement, tant le pouvoir de créer « sa » vérité est devenu au bout de cliques et avec l’IA, il peut être illimité.

Une vidéo, en quelques minutes, peut faire l’effet d’une bombe médiatique sur les réseaux sociaux et nuire à la réputation d’un pays, avant même que quiconque n’ait eu le temps d’en vérifier l’origine, la date ou l’authenticité. Des images montrant une menace de viol collectif d’une migrante subsaharienne irrégulière embrasent la toile mondiale en vingt-quatre heures. La condamnation est unanime et l’indignation légitime. Face à l’absence de réactivité rapide des autorités compétentes pour endiguer la vague de colère, au silence des médias locaux en mal d’un champ d’expression libre qui a provoqué une forte désaffection de l’opinion publique vis-à-vis de ces derniers dans leur totalité, le tribunal numérique, lui, n’attend pas, le verdict est vite rendu, la Tunisie est coupable, la Tunisie est raciste. Le sens de la mesure n’a pas de place avec les amalgames et les voix de la raison ne trouvent pas d’écho. Trois jours plus tard, la vérité tombe. Le ministère de l’Intérieur annonce dans un communiqué l’arrestation des suspects identifiés dans la vidéo et indique une information capitale : la vidéo n’est pas récente, les faits remontent à cinq ans et aucune plainte n’a été « officiellement déposée ». Ancienne ou récente, fabriquée ou authentique, le mal est fait. La machine à broyer la réputation de tout un pays a tourné à plein régime d’autant que ceux qui ont identifié l’authenticité de la vidéo se sont bien gardés de noter qu’elle était ancienne. Alors, pourquoi l’avoir diffusée maintenant ?

Ce n’est certes pas la première affaire du genre dans la catégorie des manipulations.  En 2023, lors de la vague de colère contre les flux de migrants subsahariens irréguliers, qui avait suivi les déclarations présidentielles alertant sur « un complot organisé contre la Tunisie », le fact-checking de la BBC et de Reality Check avait démontré que la quasi-totalité des vidéos prétendant montrer des scènes de violence en Tunisie avaient été filmées ailleurs, dans d’autres pays. Trop tard. Des millions de vues sont comptées et les campagnes médiatiques font rage dans les « pays des droits de l’homme ». Le démenti, quand il arrive, même cinglant, n’efface jamais l’empreinte de la première image. Le mécanisme est bien rodé et il est efficace. Cette situation dépasse largement le cas tunisien. La propension des internautes à croire et à partager des « informations non vérifiées » touche tous les pays. Ce qui diverge, c’est la différence de traitement de l’information ou le double standard occidental. Les médias occidentaux ne sont pas à leur première occasion pour pointer la Tunisie comme un pays raciste et le condamner. Mais quand les faits se passent chez eux, la couverture médiatique ne cible que les migrants clandestins. Tous les pays ont le droit et le devoir de contrôler leurs frontières et de juguler la migration clandestine. Ce qui pose problème, c’est la stigmatisation des pays du Sud, dont la Tunisie, et le refus de situer les événements, aussi regrettables soient-ils, dans un contexte de perturbations géopolitiques, de guerres et de montée de la xénophobie, du racisme, du discours de haine et de divisions.

Il serait naïf de croire que toutes les vidéos qui circulent sur la migration en Tunisie sont le fruit d’une indignation spontanée et émotionnelle. Certaines campagnes s’inscrivent dans des stratégies de déstabilisation du pays destinées à mettre en échec les accords migratoires entre Tunis et l’Union européenne. L’image devient ainsi une arme géopolitique à bas coût et redoutable. Il ne faut pas croire non plus qu’il n’existe pas de violences à l’égard des migrants subsahariens. Des violences existent et elles doivent être condamnées sans réserve et sanctionnées par la loi. Un crime reste un crime, qu’il soit ancien ou récent, filmé ou non. Cependant, la vigilance reste de rigueur pour ne pas confondre les faits vérifiés et les documents non authentifiés et ne pas jouer le jeu des faussaires d’images.

La vraie question que pose la dernière vidéo-polémique visant les migrants subsahariens n’est pas tant le racisme en Tunisie, ni la situation de la migration subsaharienne légale en Tunisie. C’est celle du rapport collectif à la vérité dans le contexte de l’ère du numérique et de l’IA.

Partager une vidéo non vérifiée n’est pas un geste anodin, c’est prendre part, consciemment ou non, à un réseau de mensonges dont les victimes, personne ou Etat, sont bien réelles. Quant aux fabricants de ces contenus dans le seul but de servir un agenda hostile, leur responsabilité est autant pénale que morale.  La responsabilité collective doit, de ce fait, être la condamnation sans réserve de tout crime migratoire et la mobilisation pour que l’impunité numérique ne soit plus un bouclier de protection pour les faussaires d’images ou d’infos. Pour ce faire, il revient aux médias nationaux un rôle de locomotive capital, celui de lever le bouclier de la résistance contre toute campagne de dénigrement et de diabolisation de la nation. Nous avons une multitude d’exemples, y compris dans les pays démocratiques où les médias, toutes tendances politiques confondues, se rangent derrière la souveraineté nationale de leurs pays quand il faut sauver l’image et l’honneur de leurs pays. Ce n’est pas toujours le cas dans nos murs où l’on observe de profondes divisions entre une grande partie des médias et un large pan de l’opinion publique et entre les médias eux-mêmes.  Le sujet de discorde devient alors le degré de patriotisme des uns et des autres. Mais pas seulement. Le verrouillage de l’espace public et la peur des représailles, qui font taire les médias et museler la presse, sont aussi  responsables de la dérive qui fait qu’une vidéo peut embraser un pays et que les réseaux sociaux deviennent la tribune et l’espace d’expression de tous ceux qui cherchent l’information et ceux qui cherchent à en fabriquer. Il est de la responsabilité des médias de ne jamais omettre que quelle que soit la chape de plomb qui pèse sur eux, ils doivent être les veilleurs, les lanceurs d’alerte, le pare-feu qui coupe la route à la propagation de l’incendie et les défenseurs attitrés de la souveraineté nationale sur le champ de bataille des mots et des images.

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