Sept ans après la défaite de l’organisation terroriste Daech dans son fief moyen-oriental, la question du retour en Tunisie des familles de djihadistes, très impopulaire et gênante, frise le statut du secret d’Etat. Les informations qui fuitent actuellement sur un éventuel rapatriement de deux familles avec femmes et enfants sont soumises à un black-out officiel. Ce mutisme assumé depuis plusieurs années exacerbe les craintes et suscite des questionnements au sein d’une population marquée par des années de terrorisme et divisée sur le sort des familles des djihadistes. Entre ceux qui, par anticipation, rejettent le «retour» et ceux qui appellent à son encadrement, les autorités tunisiennes ont du mal à dire la vérité aux Tunisiens. Or il n’y a jamais de fumée sans feu.
Aucune information officielle ne circule sur l’éventuel rapatriement de Syrie de familles de djihadistes afin d’éclairer la lanterne des Tunisiens et les rassurer sur ce qui va advenir de ces femmes (deux) et ces enfants (le nombre n’est pas révélé) qui ont vécu pendant des années dans des camps de rétention en Syrie. Quelques médias ont rapporté, ce mois de juillet, un post facebook d’un activiste proche de l’actualité libyenne, Mustapha Abdelkebir, président de l’Observatoire tunisien des droits de l’homme, où il évoquait le retour imminent de deux familles (deux femmes et plusieurs enfants) en provenance de Syrie, ce qui serait une première. Côté officiel, l’information n’est ni confirmée ni démentie. Pourtant, le sujet inquiète et réveille des souvenirs douloureux.
Sujet impopulaire
La question du retour des combattants dans les rangs de Daech et des membres de leurs familles en Tunisie s’est posée depuis plusieurs années déjà et a divisé les Tunisiens entre ceux qui mettent en garde contre le danger de leur retour, le rejetant catégoriquement, et ceux qui brandissent la carte des droits de l’homme et du repentir, comme Moncef Marzouki et Rached Ghannouchi et leurs partisans.
En décembre 2016, le défunt président Béji Caïd Essebsi avait déclenché une vive polémique en affirmant qu’en vertu de la Constitution de 2014, tout citoyen tunisien a le droit de rentrer au pays, tout en assurant que tous les revenants des foyers de tension seront jugés en vertu de la loi antiterroriste. La Tunisie, éprouvée par des années d’attentats terroristes, a répondu vent debout : manifestations citoyennes et mobilisation des forces sécuritaires, des partis politiques et des médias qui ont crié au «complot». Depuis, silence radio. Le sujet est évité à tous les niveaux, même les milliers de candidats aux scrutins présidentiels et législatifs de la transition démocratique ont éludé le débat au cours de leurs campagnes électorales. Pourtant, la réalité parle d’elle-même et les Tunisiens n’y sont pas indifférents.
Selon l’ONU, ce sont quelque 6.000 ressortissants tunisiens à avoir rejoint les rangs d’organisations djihadistes après 2011, davantage, selon d’autres sources. Les flux les plus massifs ont eu lieu entre 2013 et 2016. Il s’avèrera plus tard que la Tunisie a été l’un des principaux pays touchés par ce fléau, devenant le premier exportateur de terroristes vers les zones de tension (Syrie, Irak, Libye). Ce même activiste avance le chiffre de 200 enfants et plus de 60 femmes tunisiennes répartis entre camps et prisons en Syrie, ce chiffre ayant été annoncé plus tôt par le ministère de la Femme et de l’Enfance. A cause de qui, de quoi, comment et pourquoi le pays du Code du statut personnel promulgué en 1956 et celui de l’avant-gardisme en matière des droits de la femme est-il devenu un pourvoyeur notoire de candidates au «Jihad Ennikah» ? Malgré le mutisme et la culture du mystère, l’affaire du «retour» est un secret de polichinelle, mais l’Etat garde le silence sur les détails (le nombre de candidats au retour, les instances chargées de leur prise en charge, les centres d’accueil, les programmes de soutien psychologique et d’intégration…) et parvient à en faire un dossier confidentiel.
Rien ni personne ne pourra blanchir les dirigeants de cette époque sanguinaire dans l’histoire de la Tunisie. La justice tunisienne a enquêté et jugé les responsables des réseaux d’envoi de milliers de jeunes Tunisiens combattre en Syrie, en Irak, d’autres en Libye. Ils ont été condamnés à de lourdes peines (de 18 ans à 36 ans de réclusion criminelle), les anciens responsables politiques de premier plan, dont l’ancien ministre de l’Intérieur Ali Larayedh, ont été les plus lourdement condamnés. L’ancien ministre de la Justice, Noureddine Bhiri, a, quant à lui, écopé de 20 ans de réclusion criminelle pour son implication dans les affaires de falsification de passeports et d’octroi frauduleux de la nationalité tunisienne à des étrangers afin de faciliter leur infiltration.
Qui cherche à s’en débarrasser ?
Pourquoi, après avoir semé la terreur, les terroristes ou leurs familles devraient-ils retourner dans leurs pays d’origine et ne pas être jugés là où ils ont commis leurs crimes ? La question taraude les esprits, et elle n’est pas la seule. Les pays qui ont financé et militarisé Daech chercheraient-ils à présent à s’en débarrasser, après la fin de sa mission en Syrie ?
La conquête fulgurante de vastes territoires en Syrie et en Irak par l’organisation terroriste, profitant du chaos laissé par l’invasion américaine de l’Irak, a nourri beaucoup de théories, l’une d’elles affirmant que Daech est une création des Etats-Unis destinée à affaiblir le Moyen-Orient, au profit de l’entité sioniste. Ce sont les ressources militaires et financières importantes de Daech qui ont laissé penser que l’organisation terroriste bénéficierait d’importants soutiens de plusieurs pays, l’envoi de jeunes combattants en Syrie ne pouvait pas, lui aussi, être aussi important sans la complicité tacite des gouvernants. Si bien qu’aujourd’hui, une autre théorie trace son chemin : maintenant que la tâche est accomplie, que Daech n’est plus aussi utile en Syrie et en Irak (pour le moment), les pays qui l’ont soutenu veulent s’en débarrasser. Pour ce faire, ils somment leurs pays d’origine de les reprendre ainsi que leurs familles. D’où, peut-être, la posture ambiguë des autorités tunisiennes.
La position de la Tunisie vis-à-vis du retour des combattants djihadistes et de leurs familles n’est pas claire, mais elle n’est pas franchement favorable. La question n’a jamais été évoquée au sommet de l’Etat ni au Parlement. Le sujet n’est pas tabou mais il est impopulaire, tout le monde l’évite.
Selon des informations non confirmées, le premier rapatriement aurait eu lieu en 2017, de Libye, il s’agit d’un enfant, orphelin des deux parents, tués lors de frappes américaines à Sabrata en février 2016. Le gouvernement aurait fini par céder sous la pression de la société civile. L’enfant a été soumis à une prise en charge médicale et psychologique pour une période d’un mois que les spécialistes jugent insuffisante. La suite de l’affaire «du retour» sera prise en étau entre des rumeurs de rapatriement de djihadistes et des démentis des autorités politiques et sécuritaires. Le parti Ennahdha s’est toujours gardé d’afficher publiquement toute complaisance avec les organisations terroristes dès lors que des attaques terroristes sont menées sur le sol tunisien.
En 2019, des sources ont parlé de la mise en place d’une commission interministérielle composée de six départements (Affaires étrangères, Défense, Intérieur, Affaires sociales, Santé, Femme et Famille) pour assurer le suivi des demandes de retour. Ces sources ont évoqué le retour de manière très discrète en 2021 de trois femmes et cinq enfants de combattants de Daech après un travail de coordination de plusieurs années. Pour chaque retour, le protocole suivi serait le même : les femmes sont placées en garde à vue dans le cadre d’enquêtes judiciaires pour terrorisme et les enfants placés dans des centres pour bénéficier d’un accompagnement psychologique.
Deux opinions divisées
Le sujet continue de diviser les élites tunisiennes. La députée Fatma Mseddi, qui a joué un rôle important dans le dénouement de l’affaire de l’appareil secret du parti Ennahdha, appose un refus catégorique au retour des combattants et/ou de leurs familles en raison de l’impréparation de la Tunisie à gérer ce dossier avec la rigueur sécuritaire et judiciaire requise, promettant de «faire une demande officielle à l’Etat pour venir expliquer au Parlement le degré d’implication de la Tunisie dans le processus de rapatriement». Tout en sachant que la Constitution de 2022, comme celle de 2014, interdit la déchéance de la nationalité et n’empêche aucun citoyen tunisien de revenir à son pays (Article 31). Le manque de moyens et surtout la crainte d’une colère populaire sont-ils les principales raisons qui empêchent les autorités tunisiennes de se prononcer clairement sur les retours ? Hypothèse reprise par le camp opposé, favorable au retour qui, tout en confirmant l’absence de mesures exceptionnelles de prise en charge des revenants, recommande au pouvoir politique d’y remédier et de mettre en place le cadre nécessaire à leur prise en charge psychologique, idéologique et intellectuelle tout en veillant à encadrer les risques sécuritaires potentiels.
Le dossier du «retour» est un secret de polichinelle, mais il est clair qu’il avance très lentement, avec beaucoup de prudence et de vigilance, par à-coups. Il n’y a sans doute pas de plan de rapatriement massif structuré et daté. La suite des événements dépendra de l’évolution de la situation dans les pays sous tension et de la volonté politique tunisienne d’accélérer un processus délibérément prudent.
Un contexte régional compliqué
En début d’année (janvier-février 2026), les autorités syriennes ont annoncé des évasions massives depuis le camp d’Al-Hol, un site où vivaient plus de 6.000 ressortissants étrangers de 44 nationalités différentes, en majorité des femmes et des enfants liés à Daech. Plusieurs milliers d’entre eux auraient quitté le camp vers des destinations inconnues, avant que les autorités syriennes ne reprennent le contrôle du site. Cet incident arrive alors que le travail d’identification et de vérification des identités et d’établissement des filiations (documents d’Etat civil non disponibles) est complexe et lent.
Sécurité vs droits de l’homme
Les arguments en faveur du rapatriement des familles de djihadistes insistent sur le sort des enfants, présentés comme des victimes du conflit plutôt que comme des coupables. Sur le plan sécuritaire, laisser des enfants grandir dans des camps surpeuplés, sans éducation ni encadrement, les expose à une radicalisation future alors que le retour peut être encadré et surveillé.
La Cour européenne des droits de l’Homme a condamné la France en septembre 2022 pour avoir violé le droit de ses ressortissants à rentrer sur le territoire national, un précédent souvent cité par les partisans du rapatriement.
Les arguments en faveur de la prudence mettent en avant le risque sécuritaire réel que représentent des femmes ayant vécu, parfois pendant des années, sous l’autorité de l’organisation — certaines ayant pu jouer un rôle actif plutôt que subi. On avance aussi l’argument judiciaire : plusieurs estiment que les combattants et leurs proches devraient être jugés au plus près du lieu où les crimes ont été commis, par souci d’efficacité de la justice et de respect pour les victimes locales.
Il faut aussi ajouter la dimension de l’opinion publique : dans plusieurs pays, une partie significative de la population reste réticente à l’idée d’un retour, par crainte d’attentats ou par rejet moral envers des personnes associées à Daech.
Des chiffres variables selon les sources
Impossible d’avancer un total fiable et consolidé : les estimations divergent fortement selon qui les avance et à quelle date. Les autorités tunisiennes ont longtemps évoqué un peu moins de 3.000 ressortissants partis rejoindre les zones de conflit. Des diplomates occidentaux cités par Human Rights Watch avançaient de leur côté un chiffre bien plus élevé, autour de 6.500 personnes parties en Syrie et 1.000 à 1.500 supplémentaires en Libye, l’un des taux de départs par habitant les plus élevés au monde à l’époque.
Plus récemment, en janvier 2026, l’Observatoire tunisien des droits de l’Homme évoquait environ 6.500 Tunisiens concernés par un éventuel retour, sur un total de 24.000 détenus étrangers avant de reconnaître que ce chiffre reposait sur des données anciennes, datant de 2021, et qu’aucune estimation actualisée et consolidée n’était disponible en dehors des cas officiellement confirmés. En juillet 2026, il a réduit l’estimation pour la Syrie (spécifiquement) à environ 200 enfants et 60 femmes tunisiennes se trouvant dans les prisons et les camps syriens.