Renverser la vapeur

L’agriculture tunisienne affronte des défis colossaux : changement climatique, sécheresse persistante, difficultés de financement et concurrence farouche de nos produits phares à l’étranger. L’État est placé devant l’obligation d’une remise à plat totale de la politique agricole, et la Tunisie doit renverser la vapeur face à un secteur qui bat de l’aile. La tenue, les 28 et 29 octobre, du SIAT 2026 (Salon international de l’investissement agricole et de la technologie), rendez-vous incontournable des innovations et solutions numériques appliquées à l’agriculture, et auquel nous consacrons un dossier spécial, ouvre des pistes aux agriculteurs pour revoir leur stratégie.

La filière oléicole, dont la campagne vient de s’ouvrir officiellement, est la plus importante des filières agricoles du pays. Elle n’échappe pas à ces défis, et son avenir s’annonce en transe. L’apparition massive du chancre de l’olivier a déjà touché un grand nombre d’arbres, et sa propagation représente un danger imminent pour toute la filière.

Les chiffres traduisent cette inquiétude. Selon les prévisions de la Chambre nationale des producteurs d’olives, la production d’huile d’olive devrait avoisiner les 300.000 tonnes en 2026/2027, contre près de 500.000 tonnes lors de la campagne précédente. Un recul net, qui rappelle combien la filière reste tributaire des aléas climatiques et sanitaires.

Dans ce contexte, la promotion à l’étranger devient un enjeu majeur. Nihaya Mhisen, présidente du réseau féminin jordanien de l’huile d’olive, dont le pays est désormais un client important de la Tunisie, a appelé à intensifier la promotion de l’huile d’olive tunisienne sur les marchés arabes, signe que notre produit y conserve un capital sympathie et un potentiel réel.

Mais il faut rester vigilant. La Tunisie fait face à une concurrence farouche, non seulement des producteurs historiques, notamment arabes comme le Maroc et la Syrie, mais aussi de nouveaux entrants qui représentaient jusqu’ici des marchés potentiels : la Chine et l’Arabie saoudite, mais pas seulement.

La Chine, pourtant étrangère à la culture de l’olivier, a lancé dès les années 1960 une filière expérimentale dans des zones au climat méditerranéen, avec le bassin de Longnan pour centre névralgique. L’Arabie saoudite, malgré son climat désertique, développe depuis les années 2000 une oléiculture intensive grâce à l’irrigation maîtrisée, forte de l’une des plus grandes oliveraies du monde et du soutien de la Vision 2030.

Ces exemples sont révélateurs : l’huile d’olive s’impose comme un produit agricole de grande valeur stratégique, et tous les pays adaptent leur agriculture pour intensifier leur production. La Tunisie ne peut plus se contenter de ses acquis historiques.

D’autant que produire ne suffit pas. Notre pays figure parmi les premiers exportateurs mondiaux d’huile d’olive, mais le modèle d’exportation en vrac ne génère que de très médiocres rentrées en devises, comparé à ce que rapporterait une huile conditionnée, labellisée et valorisée sous nos propres marques. Tant que l’essentiel de notre or vert quitte le pays en citernes pour être embouteillé ailleurs, la plus grande part de la valeur ajoutée nous échappe.

C’est dans cette logique que s’inscrit l’appel du chef de l’État, lors de son audience avec le ministre de l’Agriculture, à renforcer les capacités de stockage de l’Office national de l’huile et à mieux promouvoir l’huile d’olive tunisienne à l’international ainsi que le Conseil ministériel consacré au suivi des mesures destinées à garantir la réussite de la saison oléicole 2026-2027. Ces orientations couvrent plusieurs maillons de la filière, du financement de la récolte à la commercialisation, des étapes qui pèsent directement sur les revenus des producteurs.

Toutefois, il ne faut pas prendre l’eau de toutes parts. Mieux vaut se concentrer sur quelques priorités : la lutte contre le chancre de l’olivier, par la surveillance, la recherche et l’accompagnement des agriculteurs, la modernisation des oliveraies et la maîtrise de l’eau, le conditionnement et la labellisation pour monter en gamme, et une promotion agressive, tant sur les marchés arabes que traditionnels.

L’or vert tunisien dispose d’atouts que beaucoup de nouveaux producteurs ne pourront pas acquérir de sitôt : un savoir-faire séculaire, une réputation établie et une qualité reconnue. À condition d’agir vite et avec cohérence, il peut redevenir ce qu’il doit être : un moteur de croissance, une source de devises et une fierté nationale.

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