Tunisie : la fertilité des jeunes en crise, une génération sous pression silencieuse

À 30 ans, certains jeunes Tunisiens peinent déjà à concevoir un enfant. Retard des mariages, stress, difficultés économiques, pollution, alcool, tabac : les facteurs qui fragilisent la fertilité s’accumulent alors que la natalité du pays chute à un rythme préoccupant.

Une question se pose désormais : à quoi ressemblera la Tunisie démographiquement en 2050 si cette tendance se poursuit ?

 

Entre vieillissement accéléré de la population, baisse du nombre d’actifs et recul des naissances, les spécialistes alertent sur les conséquences économiques et sociales d’une révolution démographique silencieuse déjà à l’œuvre. Une perspective qui fait de la fertilité non plus seulement une question médicale ou familiale, mais un véritable enjeu stratégique pour l’avenir de la nation.

C’est dans ce contexte que nous avons rencontré le Professeur Fathi Mraihi, Professeur Agrégé en Gynécologie-Obstétrique à la Faculté de Médecine de Tunis et spécialiste de la médecine de la reproduction, afin de mieux comprendre les causes de cette évolution, les défis auxquels sont confrontés les couples tunisiens et le rôle croissant de la procréation médicalement assistée dans le paysage sanitaire du pays.

Par Belkis Bouali, journaliste spécialisée en économie et affaires sociales

Une réalité qui dépasse le cadre médical

L’infertilité est aujourd’hui bien plus qu’une problématique médicale individuelle. Elle constitue un phénomène structurel qui reflète les transformations profondes des sociétés contemporaines. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ un couple sur six dans le monde rencontre des difficultés pour concevoir un enfant. La Tunisie s’inscrit dans cette dynamique mondiale, avec une augmentation progressive des consultations pour infertilité, y compris chez des couples relativement jeunes.

Cette évolution intervient dans un contexte de transformation socio-économique marqué par la hausse du coût de la vie, l’instabilité de l’emploi des jeunes, l’allongement des études et l’évolution des modèles familiaux.

Sur le plan démographique, les données de l’Institut National de la Statistique montrent une baisse continue de la fécondité, passée d’environ 2,9 enfants par femme au début des années 2000 à près de 1,7 aujourd’hui.

Entretien avec le Professeur Fathi Mraihi (PARTIE I)

Question : Observe-t-on une évolution des problèmes de fertilité chez les jeunes couples ?

Professeur Fathi Mraihi :

« Bonjour à toutes les lectrices et lecteurs de Réalités Online et merci de m’avoir donné cette occasion pour parler d’un sujet pertinent et surtout très préoccupant. En effet, nous constatons une augmentation progressive du nombre de consultations pour infertilité ces dernières années, aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé. Ce phénomène est multifactoriel et s’inscrit dans une évolution globale des comportements reproductifs. Il est d’abord lié au report du projet parental, devenu de plus en plus fréquent en raison des contraintes économiques, de l’allongement des études et de l’instabilité professionnelle des jeunes couples. Il reflète également une transformation profonde des modes de vie, marquée par une urbanisation accrue, une modification des priorités personnelles et professionnelles, ainsi qu’une exposition plus importante au stress et à certains facteurs environnementaux.

Professeur Fathi Mraihi, Professeur Agrégé en Gynécologie-Obstétrique à la Faculté de Médecine de Tunis et spécialiste de la médecine de la reproduction

Par ailleurs, cette augmentation s’explique aussi par une meilleure détection médicale des troubles de la reproduction, grâce aux progrès des bilans d’infertilité et à une plus grande sensibilisation des couples et des professionnels de santé. Aujourd’hui, les couples consultent plus tôt et de manière plus systématique qu’auparavant. On observe également une implication plus importante des jeunes générations, qui sont davantage informées, plus attentives à leur santé reproductive et plus enclines à entreprendre des démarches médicales dès l’apparition de difficultés, contrairement aux générations précédentes.

En tant que médecin, je constate aussi que les réseaux sociaux, souvent critiqués, ont joué un rôle non négligeable dans cette évolution. Ils participent à une meilleure diffusion de l’information médicale, permettent aux jeunes d’être moins dans le tabou ou la gêne autour de ces questions, et facilitent l’accès à des contenus éducatifs réalisés par des professionnels de santé. Bien entendu, cette information doit rester encadrée et fiable, mais elle contribue globalement à une meilleure sensibilisation et à une prise en charge plus précoce des troubles de la fertilité. »

Analyse économique et démographique

Cette évolution des consultations pour infertilité dépasse largement le cadre médical et reflète des transformations profondes de la société tunisienne, à la croisée des dynamiques économiques, sociales et démographiques.

  • Dans la Tunisie des années 1980 jusqu’au début des années 2010, le projet parental intervenait généralement assez tôt après le mariage. L’entrée dans la vie active était plus rapide, et malgré les contraintes économiques, une certaine stabilité sociale et institutionnelle favorisait une parentalité précoce, inscrite dans des normes sociales relativement constantes.
  • Depuis la révolution de 2011, la situation a évolué. Le recul de l’âge de la première grossesse s’explique de plus en plus par l’instabilité économique et sociale, la précarité de l’emploi des jeunes, l’allongement des études et la difficulté d’accès à une stabilité financière durable. À cela s’ajoute une période d’incertitude institutionnelle et économique qui a renforcé l’attentisme des jeunes couples.

Aujourd’hui, la parentalité est davantage conditionnée à une sécurité économique préalable, ce qui contribue mécaniquement à retarder le projet parental et à augmenter les risques d’infertilité liés à l’âge.

  • Transformation des modes de vie
    L’urbanisation croissante, l’évolution des modèles familiaux et la hausse du coût de la vie modifient les priorités des couples. Le logement, la stabilité professionnelle et le pouvoir d’achat deviennent des prérequis essentiels avant la décision d’avoir un enfant, ce qui retarde davantage le calendrier reproductif.
  • Transition démographique et enjeux économiques
    La baisse de la fécondité s’inscrit dans une transition démographique avancée. Elle entraîne des enjeux structurels majeurs :
    • ralentissement du renouvellement de la population active
    • vieillissement progressif de la population
    • pression accrue sur les systèmes de protection sociale
    • nécessité d’une hausse de la productivité pour soutenir la croissance
  • Rôle de l’information et des nouvelles technologies
    Comme le souligne Pr Mraihi, les réseaux sociaux et les outils numériques participent à une meilleure diffusion de l’information médicale. L’accès facilité à des contenus fiables, notamment produits par des professionnels de santé, ainsi que l’essor de l’intelligence artificielle, contribuent à réduire les tabous et à encourager une consultation plus précoce.
  • Implication accrue des jeunes générations
    Les jeunes sont aujourd’hui mieux informés, plus attentifs à leur santé reproductive et plus enclins à consulter dès les premiers signes de difficulté, contrairement aux générations précédentes. Cette évolution participe à une augmentation des diagnostics d’infertilité, mais aussi à une meilleure prise en charge globale.

Entretien avec le Professeur Fathi Mraihi (Partie II)

« Chez la femme, le facteur âge reste central. La fertilité diminue naturellement après 35 ans, avec une accélération encore plus marquée après 38 ans. Cette évolution est liée à la diminution progressive de la réserve ovarienne et à la baisse de la qualité ovocytaire. Nous observons également des pathologies gynécologiques de plus en plus fréquentes, mais aussi mieux diagnostiquées grâce aux progrès de l’imagerie et des explorations médicales. Parmi elles, l’endométriose occupe une place importante, tout comme le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK) et les fibromes utérins. Ces pathologies peuvent altérer la fertilité de différentes manières, selon leur localisation, leur taille et leur impact sur l’ovulation ou l’implantation embryonnaire.

Chez l’homme, nous constatons également une évolution préoccupante des paramètres spermatiques. Les anomalies du spermogramme sont de plus en plus fréquentes, avec notamment une baisse de la concentration des spermatozoïdes, une diminution de leur mobilité et une altération de leur morphologie. Ces altérations peuvent réduire significativement les chances de conception naturelle.

Ces troubles masculins ne sont pas uniquement d’origine médicale au sens strict. Ils sont souvent multifactoriels et peuvent être liés à des causes environnementales, comme l’exposition à certains polluants, à la chaleur, ou à des perturbateurs endocriniens, mais aussi à des facteurs comportementaux et liés au mode de vie, tels que le tabac, l’alcool, le surpoids, la sédentarité ou encore le stress chronique.

Ainsi, l’infertilité ne peut plus être considérée comme un problème exclusivement féminin ou masculin, mais comme une problématique de couple, influencée par un ensemble de facteurs médicaux, biologiques et environnementaux qui interagissent entre eux. »

Analyse économique et sociale

Le facteur âge est aujourd’hui directement influencé par les contraintes économiques contemporaines.

Le report du premier enfant devient progressivement une norme sociale :

  • France : environ 29 ans pour le premier enfant ;

Source : INSEE, statistiques sur la fécondité et l’âge des mères.

  • États-Unis : entre 27 et 29 ans ;

CDC (Centers for Disease Control and Prevention), National Vital Statistics Reports

  • Tunisie : entre 27 et 30 ans selon les régions et les catégories sociales.

INS (Institut National de la Statistique – Tunisie) + enquêtes démographiques (EDS / DHS)

Ce phénomène s’explique principalement par :

  • la précarité de l’emploi des jeunes diplômés ;
  • la hausse du coût du logement ;
  • l’allongement des études ;
  • l’instabilité des revenus en début de carrière.

Ainsi, l’âge biologique de la fertilité entre en collision avec l’âge économique de stabilité.

Entretien avec le Professeur Fathi Mraihi (Partie III)

« Oui, de manière très significative. Le mode de vie joue aujourd’hui un rôle majeur dans la qualité de la fertilité, aussi bien chez l’homme que chez la femme. Le tabac, l’alcool, le surpoids, la sédentarité et le stress chronique font partie des facteurs les plus clairement identifiés comme ayant un impact négatif sur la reproduction.

Ces éléments peuvent agir à plusieurs niveaux : ils peuvent perturber l’ovulation chez la femme, altérer la qualité ovocytaire, ou encore affecter l’équilibre hormonal global. Chez l’homme, ils peuvent entraîner une diminution de la concentration des spermatozoïdes, une baisse de leur mobilité ainsi qu’une altération de leur morphologie, ce qui réduit les chances de fécondation naturelle.

Au-delà de ces facteurs classiques, nous observons également l’influence croissante du mode de vie moderne, marqué par le stress professionnel, les rythmes de travail irréguliers, le manque de sommeil et une alimentation souvent déséquilibrée. Ces éléments, pris isolément ou combinés, peuvent contribuer à fragiliser la fonction reproductive.

Ce sont des facteurs désormais bien documentés scientifiquement, et sur lesquels il est possible d’agir. C’est d’ailleurs un point important : contrairement à certains facteurs médicaux ou liés à l’âge, le mode de vie constitue une dimension modifiable, sur laquelle les couples peuvent intervenir pour améliorer leurs chances de conception. »

Analyse économique

Précarité des jeunes et impact sur la fertilité

Les déterminants biologiques de la fertilité sont aujourd’hui étroitement liés aux conditions de vie et aux réalités socio-économiques. Depuis la révolution de 2011, la Tunisie a connu une dégradation de l’insertion professionnelle des jeunes, avec un taux de chômage des diplômés du supérieur oscillant régulièrement autour de 30 % à 40 % selon les années, d’après les données de l’Institut National de la Statistique (INS).

Dans le même temps, le marché du travail s’est caractérisé par une forte instabilité, marquée par la progression de l’emploi précaire et informel, ce qui retarde l’accès à une stabilité financière et donc la constitution des familles.

L’intensification du rythme professionnel, la pression de l’insertion et la hausse du coût de la vie contribuent à l’installation d’un stress chronique chez une part importante des jeunes adultes. Selon des analyses de l’Organisation internationale du Travail (OIT) et de la Banque mondiale, les jeunes dans les économies en transition déclarent plus fréquemment un niveau élevé d’insécurité professionnelle et financière, facteur associé à une dégradation du bien-être général.

Ce stress constitue l’une des manifestations les plus visibles de cette évolution sociale : il agit non seulement sur le bien-être psychologique, mais également sur les équilibres hormonaux impliqués dans la reproduction, pouvant influencer l’ovulation chez la femme et certains paramètres de la fertilité masculine.

Ainsi, la fertilité ne dépend plus uniquement de facteurs médicaux individuels. Elle devient également le reflet des conditions sociales, économiques et professionnelles dans lesquelles évoluent les jeunes générations en Tunisie.

Entretien avec le Professeur Fathi Mraihi (Partie IV)

Comment s’organise aujourd’hui la prise en charge de l’infertilité et quelles sont les évolutions de la PMA en Tunisie ?

« La stratégie thérapeutique dépend toujours de la cause identifiée. Lorsqu’une cause évidente est retrouvée, comme certains fibromes utérins, des polypes de l’utérus ou des anomalies des trompes, nous privilégions d’abord un traitement ciblé permettant de corriger le problème avant d’envisager les techniques de procréation médicalement assistée.

Lorsque la grossesse ne survient pas malgré ces traitements ou lorsque les indications le justifient, nous avons recours aux différentes techniques de PMA, notamment l’insémination artificielle et la fécondation in vitro.

La PMA a connu une évolution importante en Tunisie au cours des dernières années grâce au développement des compétences médicales et des équipements spécialisés. Toutefois, la question du financement demeure un enjeu majeur.

La CNAM assure aujourd’hui une prise en charge partielle de certains traitements, mais le coût principal des procédures reste largement supporté par les couples eux-mêmes. Cette réalité constitue souvent un frein important à l’accès aux soins.

En Tunisie, la prise en charge reste limitée et soumise à certaines conditions, notamment une limite d’âge fixée à 40 ans dans plusieurs dispositifs de remboursement ( partiels et limités).

À l’inverse, dans plusieurs pays européens comme la France, l’assurance maladie prend en charge plusieurs tentatives d’insémination artificielle ainsi que plusieurs cycles de fécondation in vitro. Les modalités de remboursement sont plus larges et permettent à davantage de couples d’accéder aux traitements.

Ces différences de couverture influencent directement le recours aux soins. En Tunisie, de nombreux couples hésitent ou reportent leur projet de PMA en raison du coût financier élevé qui reste à leur charge. »

On observe également une différence marquée entre les secteurs public et privé. Dans les centres publics spécialisés, notamment dans certains établissements universitaires comme l’hôpital Aziza Othmana à Tunis, ainsi que dans le seul hôpital militaire de la capitale, réservé aux familles des militaires, les couples peuvent bénéficier d’une prise en charge incluant le bilan d’infertilité, la ponction ovocytaire et le transfert embryonnaire dans le cadre du carnet de soins.

Toutefois, la forte demande entraîne souvent des délais d’attente particulièrement longs. Ces délais peuvent constituer un facteur pénalisant, notamment pour les femmes dont l’âge progresse et dont la réserve ovarienne diminue avec le temps.

Dans le secteur privé, la prise en charge est généralement plus rapide et davantage personnalisée. Les couples bénéficient d’un suivi rapproché et de délais réduits entre les différentes étapes du traitement. En revanche, le coût financier reste largement à leur charge.

Aujourd’hui, la CNAM participe essentiellement à la prise en charge d’une partie des traitements médicamenteux, tandis que les actes techniques de procréation médicalement assistée demeurent pour l’essentiel financés par les couples eux-mêmes.

L’offre de PMA continue néanmoins de se développer sur le territoire national avec des structures spécialisées présentes notamment à Tunis, à Sousse et avec l’émergence progressive de nouvelles capacités dans d’autres régions comme Sfax. »

« Pour conclure, je dirais que l’infertilité est une problématique en constante évolution, à la fois médicale, sociale et comportementale. Nous disposons aujourd’hui de moyens de diagnostic et de prise en charge beaucoup plus performants qu’auparavant, mais le facteur temps reste déterminant. C’est pourquoi il est essentiel que les couples ne tardent pas à consulter dès les premières difficultés.

Je tiens également à rappeler que chaque situation est unique et mérite une évaluation personnalisée, sans précipitation ni fatalisme. La médecine reproductive a beaucoup progressé, et elle continue d’offrir des solutions à un nombre croissant de couples. »

Analyse économique et sociale

Au-delà des chiffres et des consultations en hausse, l’infertilité s’impose aujourd’hui comme un miroir des transformations profondes de la société tunisienne. Elle ne relève plus uniquement du champ médical, mais s’inscrit dans une réalité plus large où s’entrecroisent choix de vie, contraintes économiques et évolution des modèles familiaux.

Le report de la maternité et de la paternité, devenu de plus en plus fréquent, reflète les difficultés d’insertion professionnelle, la précarité économique et l’allongement des parcours de formation.

À cela s’ajoutent des modes de vie en mutation, où le stress, l’urbanisation et les nouvelles habitudes sociales influencent directement la santé reproductive.

Ainsi, la question de la fertilité dépasse largement le cadre intime du couple : elle devient un enjeu de société, de santé publique et de justice sociale. Elle interroge la capacité du système à accompagner les aspirations des jeunes générations dans un contexte de transition démographique accélérée. Au final, l’infertilité ne dit pas seulement quelque chose du corps, mais aussi du monde dans lequel il évolue.

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